Chronique d’héraldique n° 5.

8 Août

Deux nouveaux chapitres seront ici évoqués.

Le blasonnement.

Il s’agit de la description d’une armoirie dans la langue du blason. C’était, à l’origine, un outil simple mais précis qui fut inutilement rendu plus complexe et difficilement intelligible par le commun des mortels à partir du XVII ème siècle. On tend heureusement depuis quelques années à dépouiller le blasonnement de tous ses excès lexicaux et syntaxiques, ce qui le rend de nouveau accessible sans effort important.

Nous avons vu que les premières armoiries avaient une structure simple: parfois un champ uni (« de gueules plein » pour Albret  ou « d’hermine » pour Bretagne) mais le plus souvent une figure (partition ou meuble) d’une couleur posée sur un champ d’une autre couleur. Le blasonnement est ici tout aussi facile (« d’or au lion d’azur » ou « d’argent à la fasce de gueules« ). Mais, au fil de l’histoire, la composition des armoiries eut tendance à s’enrichir et, de ce fait, à se compliquer. Nous venons d’évoquer les combinaisons de figures, les combinaisons d’armoiries sur un même écu et les brisures qui ont nécessairement des conséquences en terme de blasonnement. Nous voudrions cependant, à ce moment de notre réflexion, aborder l’élément probablement le plus important de la composition des armoiries tant il détermine, pour le néophyte, la lecture d’un blason. Il s’agit de ce que nous appellerons l’épaisseur d’une armoirie: sur un écu, plusieurs plans sont posés les uns sur les autres (à l’exclusion des armes dites plaines, c’est-à-dire d’une seule couleur) et leur lecture se fait toujours dans l’ordre de leur superposition en partant du champ et en remontant au plus près de l’observateur. A cette notion d’épaisseur il faut ajouter l’adjonction de figures sur les bords de l’écu (souvent pour des raisons particulières et apparues secondairement dans l’histoire de cette armoirie) telles que le chef, la bordure, le franc-quartier ou la champagne. Ces figures adjointes (qui peuvent exprimer une augmentation d’armoirie, comme le chef fleurdelisé de certaines villes, ou bien, au contraire, une brisure) sont décrites en dernier. Prenons deux exemples différents mais explicites:

a/ les armoiries de Guy de Montmorency-Laval, en 1236: « d’or à la croix de gueules cantonnée de seize alérions d’azur et chargée de cinq coquilles d’argent« .

On décrit ainsi et dans l’ordre:

* l’émail du champ: d’or

* la première figure et son émail: à la crois de gueules

* les figures secondaires l’accompagnant et leurs émaux: cantonnée de seize alésions (petites aigles sans bec ni patte) d’azur

* les figures la chargeant et leurs émaux: et chargée de cinq coquilles d’argent.

Les coquilles d’argent sont une brisure des armes pleines de Montmorency. Mais si une surbrisure avait existé, par exemple une bordure de gueules ou d’azur, on l’aurait décrite en fin de blasonnement: « à la bordure d’azur« .

b/ les armoiries de René d’Anjou (dit « le roi René ») qui nous montrent, entre 1435 et 1453, une composition compartimentée en un seul plan mais dans laquelle chaque quartier doit être décrit avec ses propres épaisseurs, comme ci-dessus: « coupé et parti de deux traits (ce qui fait six quartiers): au 1 fascé d’argent et de gueules (royaume de Hongrie); au 2 d’azur semé de fleurs de lys d’or, au lambel de gueules (Anjou ancien pour le royaume de Sicile); au 3 d’argent à la croix potencée d’or cantonnée de quatre croisettes du même (royaume de Jérusalem); au 4 d’azur semé de fleurs de lys d’or à la bordure de gueules (duché d’Anjou moderne); au 5 d’azur semé de croisettes recroisetées et au pied fiché d’or, à deux bars adossés du même (duché de Bar); au 6 d’or à la bande de gueules chargée de trois alérions d’argent (duché de Lorraine)« . A présent…exercez-vous à retrouver l’épaisseur de chacun de ces quartiers !

Mais, auparavant, il vous faudra retenir quelques éléments simples de la grammaire héraldique. Les émaux sont introduits par la préposition de ou d’ et les figures par la préposition à ou au. Pour ne pas répéter le nom d’un même émail figurant deux fois dans la même armoirie on utilise l’expression du même. Dans les cas les plus simples, la phrase ne contient pas d’autre mot. Par exemple: « d’azur à trois fleurs de lys d’or » (France). Mais elle peut être plus compliquée:

*  les combinaisons de figures utilisent les termes accompagné(e), accosté(e), cantonné(e), chargé(e), brochant que nous avons déjà vus et qui permettent de situer ces figures les unes par rapport aux autres;

*  la position des meubles sur le champ relève de l’usage et ne justifie aucune description spécifique. On ne blasonne que les situations particulières: en chef, en pointe, à dextre, à senestre par exemple ou si les meubles sont figurés dans le sens d’une pièce héraldique et non pas de façon usuelle (exemple: « de gueules à trois croissants d’argent rangés en pal« , c’est à dire verticalement les uns au-dessus des autres et non pas deux et un);

*  les animaux sont représentés le plus souvent de profil, la tête regardant à dextre, mais ce peut être l’inverse et ils sont alors dits contournés. Leur position, leur attitude, leurs gestes et autres particularités sont précisés par des termes fixés par l’usage: ils sont alors dits rampants (figurés verticalement), passants (horizontalement), affrontés (face la broque_fr_67à face), adossés (dos à dos), becqués (avec un bec), membrés (avec des pattes), armés (avec des griffes), lampassés (avec une langue), couronnés, etc. Il existe dans ce domaine descriptif d’excellents glossaires auxquels il suffit de se reporter (nous avons déjà cité l’ouvrage d’ Emmanuel de Boos, dans la chronique d’héraldique n°1);

<—-Saumons  adossés   dans les armoiries de la commune de La Broque   (67130)                       http://www.heraldique.org/2012/02/les-animaux-dans-lheraldique-civique-le_21.html

*  pour les armoiries composées nous avons vu qu’il fallait en premier lieu indiquer la nature de la partition puis numéroter les quartiers définis par celle-ci et, enfin, décrire chacun des quartiers comme une armoirie simple;

*  la description des ornements extérieurs (s’il y en a) complète, à la fin, celle de l’écu, chacun des éléments étant nommé successivement (casque avec ses lambrequins et/ou couronne et/ou cimier, collier d’ordre de chevalerie, sentence ou devise, cri d’arme, etc.);

*  un dernier élément d’importance mérite d’être souligné: la ponctuation de la langue du blason. Elle permet de faire l’économie de bien des mots voire même de corps de phrase. Ainsi, la virgule est particulièrement fréquente et utile (exemple: si nous blasonnons  » d’argent à la croix d’azur, au lion d’or brochant » cela signifie que le lion est au centre de l’écu, sa place usuelle, même s’il est posé sur la croix, et la virgule remplace le corps de phrase « chargée en coeur d’un » lion d’or). Le point virgule sépare les quartiers d’une armoirie composée ou les figures adjointes comme le chef ou la bordure. En revanche, deux points introduisent la description d’un quartier dans une armoirie composée. Le point termine le blasonnement.

Ainsi, il apparaît qu’avec peu de mots (une petite centaine au plus) et l’usage de quelques règles simples de la grammaire héraldique, il nous est possible de décrire facilement la plupart des armoiries que nous rencontrons. Qui peut prétendre faire aussi bien ?

Le style.

Dans les premiers temps de l’héraldique, les armoiries avaient une composition toujours simple. Conçues pour être vues et reconnues de loin, le dessin en était toujours schématique voire accentué pour en faciliter l’identification; les figures occupaient le maximum de surface du champ et les couleurs étaient vives et franches. Mais au fil du temps et de la perte de l’usage des armoiries sur les champs de bataille ou les tournois, le dessin s’est progressivement compliqué et le style a perdu sa simplicité et sa vigueur initiales. On peut ainsi situer l’apogée du style héraldique vers le milieu du XV ème siècle.

Pourtant, de façon inattendue, le XX ème siècle, si pauvre en bien d’autres domaines, a connu une renaissance des qualités du style héraldique de la première époque et nous ne pouvons que nous en réjouir. Quelques artistes héraldistes s’y sont particulièrement attachés comme Robert Louis et sa fille Mireille après guerre puis, plus récemment, Laurent Granier, Nicolas Vernot ou Marc Mayo en France, Otto Hupp en Allemagne, Paul Boesch en Suisse, Jan Raneke en Suède et quelques autres. Nous voudrions insister ici sur le rôle particulièrement important joué par l’école d’art héraldique scandinave qui s’attache (en particulier en Finlande) aussi bien à retrouver la vigueur du trait, le dépouillement du dessin ou la franchise des couleurs qu’à faire entrer dans les armoiries des figures ou des meubles que l’on n’y avait jamais vus (cf. l’armorial des communes de Finlande ou Suomen Kunnallisvaakunat, publié en 1970 mais que l’on peut trouver actualisé sur internet). Ce renouveau de la création et du dessin dans ce domaine où se rencontrent l’art et l’histoire permet d’espérer un nouvel intérêt de nos compatriotes pour l’emblématique de leur pays.

A ceci s’ajoutent les travaux de chercheurs consacrés à ce que Michel Pastoureau appelle « l’héraldique nouvelle », moins attachée que dans le passé à la seule identification des possesseurs d’armoiries et à leur parcours dans l’histoire. C’est ainsi que l’on en vient à s’intéresser davantage aujourd’hui à la personnalité des possesseurs d’armoiries comme à leur rôle dans la société. Le choix des couleurs ou des figures, leur répartition géographique ou sociale, leur valeur symbolique à tel ou tel moment de l’histoire, etc. sont autant d’éléments riches d’informations anthropologiques, sociologiques ou même psychologiques sur lesquelles il importe désormais de travailler.

En guise de conclusion provisoire, aussi amusante qu’édifiante en ce qui concerne la personnalité de certains possesseurs d’armoiries mais aussi la souplesse de la langue du blason, nous aimerions présenter un exemple contemporain authentique. Telle famille de petite noblesse provinciale portait de longue date des armoiries que l’on pourrait qualifier de « rurales », sans que cette vision soit pour nous péjorative: « de sable (noir) à trois oies d’argent (blanche) becquées (bec) et membrées (pattes) de gueules (rouge) « . Par une de ces pirouettes linguistiques flatteuses dont la langue du blason a le secret, ces armoiries sont devenues dans l’armorial de l’A.N.F. (Association d’entraide de la Noblesse française): « de sable à trois jars d’argent becqués et membrés de gueules ». Il est vrai que nul héraldiste ne saura jamais distinguer le sexe…des oies sur un écu.Lesquen

Mais, rassurez-vous, d’autres exemples analogues ont existé dans toutes les couches de la société, même là où on ne les imagine  pas et à toutes les époques, ouvrant ainsi des pistes à quelques recherches inattendues. On pourrait ainsi citer les efforts héraldiques de certaines branches cadettes ou même illégitimes de la maison de Bourbon cherchant à réduire (quand ce n’est pas faire disparaître) telle ou telle brisure et à se donner ainsi des apparences  plus glorieuses, pouvant aller jusqu’à mimer les armoiries de leurs aînés ! « Sic transit Gloria Mundi« . Un très bel exemple est celui du sceaux de Louis II de Bourbon sur lequel nous pouvons apprécier le talent de l’artiste héraldiste qui réussit à confondre la bande de Bourbon (réduite à une simple cotice) avec d’une part la colonnette qui supporte l’écu et, d’autre part, le baudrier de l’épée ! Laissant croire ainsi que les armes du personnage représenté sont un semé de fleurs de lys, sans brisure.

  « Sic transit gloria mundi ».

A  suivre…

Jean-Yves Pons.

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