Hommage à Christine de Pizan

24 Déc

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Le Conseil dans l’Espérance du Roi est heureux, en cette fin d’année 2014, de rendre hommage à l’un des plus grands de nos écrivains et poètes, oublié par la plupart de nos « élites culturelles » du moment alors que nous commémorons le six-cent-cinquantième anniversaire de sa naissance.

 

Si Charles V fut en son temps appelé « le sage », c’est-à-dire « le savant », Christine de Pizan mérite tout autant ce titre et l’intérêt que lui portent les spécialistes de cette époque. Longtemps restée dans l’ombre, une meilleure connaissance de ses œuvres a permis de mettre au jour le rôle important qu’elle a joué dans une période particulièrement troublée.

Christine naît à Venise en 1364. Elle est la fille de Tomasso (Thomas) de Pizan, médecin et astrologue qui après ses études à Bologne est appelé au service de la Sérénissime République. Sa renommée incite le roi de France, Charles V, à le faire venir à sa cour en décembre 1368 avec sa famille. Christine y eut une enfance heureuse avec ses deux frères. Sa soif de savoir fut comblée par l’enseignement que lui dis- pensa son père et par l’accès à la riche bibliothèque royale dont elle bénéficia.

Ses oeuvres montrent l’étendue de ses connaissances des classiques grecs et latins comme des écrivains contemporains. En 1379 (à l’âge de 15 ans) elle épouse un gentilhomme d’une très bonne famille picarde, Étienne Castel, futur notaire et secrétaire du roi.

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La mort de Charles V le 16 septembre 1380 met fin à cette période faste pour Christine et sa famille, tandis que se détériore la situation politique et sociale de la France. Des émeutes éclatent à Paris et en province. La papauté est divisée entre Rome et Avignon, la confusion est attisée par l’université de Paris. Le nouveau roi Charles VI, âgé de 12 ans, est dominé par ses oncles.

Thomas de Pizan meurt en 1385, laissant des dettes importantes à ses héritiers mais prises en charge par son gendre Etienne Castel. Hélas, en 1390 Étienne Castel accompagne Charles VI à Beauvais et y meurt le 7 novembre au cours d’une épidémie de peste, à l’âge de 34 ans.

Christine a alors 26 ans, sa fille aînée est âgée de neuf ans, ses deux fils de sept et cinq ans. Ayant aussi à sa charge sa mère et une nièce elle décide de vivre de sa plume. Ses frères repartent en Italie pour toucher un héritage paternel. Elle s’évertuera, non sans peine, à récupérer les gages de son mari dus par la Cour des Comptes mais sera obligée de se séparer d’objets précieux et de livres rares hérités de son père

En 1392 survient le premier accès de folie du Roi Charles VI laissant le champ libre aux ambitions et rivalités des princes. L’état d’instabilité du royaume inquiète Christine s’ajoutant à ses préoccupations personnelles. Elle essaie d’y remédier par ses écrits et prodigue ses conseils en prenant pour exemple le sage roi dont elle avait admiré les qualités rares pendant sa jeunesse. Sa renommée s’étend peu à peu, qu’il s’agisse de poèmes dans le goût de l’époque – lais, rondeaux, ballades – qu’elle réunit en un recueil faisant allusion au bonheur conjugal qu’elle a connu – ou d’œuvres en prose à visée politique à l’intention de la reine, du dauphin ou des princes. Le débat sur le « Roman de la Rose » avait aussi mis en valeur son autorité dans le monde des lettres et de la poésie.

La première partie de cette oeuvre était restée inachevée. Vers la fin du XIV siècle un universitaire parisien entreprend de lui donner une suite mais dans un tout autre esprit, fortement teinté de misogynie. En 1399, dans un poème intitulé « Épître au dieu d’amour », Christine s’insurge contre l’auteur de cette deuxième partie, Jean de Meung, dénonçant dans les écrits de celui-ci l’abus de la force et de la duperie contre la faiblesse, l’absence de vertu chevaleresque, et réfute ses arguments grossiers. Elle s’attaque aussi à tous ceux qui l’approuvent, clercs et courtisans.

Après des échanges de lettres virulentes de la part de Jean de Meung et de ses partisans, traitées avec mépris par Christine, celle-ci reçoit un appui de choix : Jean Gerson (Jean Charlier), chancelier de l’université de Paris, docteur en théologie. Celui-ci prend parti pour elle en 1401 et Christine eut le dernier mot à la suite de cette intervention. Son prestige s’en trouve grandi. En janvier 1402 le duc d’Orléans organise une Fête de la Rose à laquelle elle est conviée. Elle compose alors le «Dit de la Rose», qui sera lu le jour de la fête de la duchesse d’Orléans, Valentine Visconti.

Maître de l’Épître d’Othéa - Christine de Pisan L'Epistre Othea la deesse, que elle envoya à Hector de Troye, quant il estoit en l'aage de quinze ans Manuscrit enluminé, 1407-09 Bibliothèque nationale de France MSS Français 606 folio 40v1543

Le 1er janvier 1404 elle offre au duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, l’un de ses ouvrages, « Le Livre de mutation de fortune« . Impressionné favorablement, le duc lui demande de relater le règne de son frère Charles V ; il lui donne accès à sa bibliothèque personnelle. Le 27 avril elle apprend la mort du duc de Bourgogne, victime d’une maladie infectieuse à 62 ans. Elle continue cependant la rédaction de son ouvrage intitulé « Le livre des faits et bonnes mœurs du sage roi Charles V » avec l’appui du duc Jean de Berry, autre frère du roi. Mais ce n’est que deux ans plus tard que le nouveau duc de Bourgogne, Jean sans Peur, en fera l’acquisition. Il semble que ce soit autour de la personne de ce roi que gravite la presque totalité de l’œuvre de Christine de Pizan. Dans un ouvrage précédent, « Le Livre du chemin de longue étude » (1402), elle l’avait déjà présenté comme le souverain idéal et y fera allusion ensuite à de nombreuses reprises.

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Son autorité de femme de lettres étant reconnue, elle prodigue des conseils au dauphin Louis, duc de Guyenne, dans le souci du bien commun et d’une paix durable. Au printemps de l’année 1405 elle dédie à la dauphine, Marguerite de Bourgogne, fille de Jean sans Peur, « Le Livre des trois vertus« , qui indique les qualités permettant aux femmes de remplir pleinement leur place dans le royaume ou la cité. Puis « Le Livre de la Cité des Dames » donne des exemples de femmes qui par leurs qualités ont été aptes à régner à la place de leur mari.

La même année, dans « Le Livre de l’Admission« , Christine revient sur la définition de la politique qui se doit d’empêcher la guerre civile par la conduite individuelle et collective. En 1405 aussi, voyant la situation s’aggraver à l’intérieur du royaume, elle s’adresse à la reine Isabeau, médiatrice impuissante, dans son « Epîstre à la Royne de France« . Mais la reine, influencée par son beau-frère, le duc d’Orléans, n’a qu’un faible crédit. Louis d’Orléans est assassiné le 23 novembre 1407 à l’instigation de Jean sans Peur. Les troubles provoqués par la rivalité des deux princes redoublent entre leurs partisans Armagnacs et Bourguignons.

En 1407, Christine dédie au dauphin « Le Livre du corps de policie« , traité politique de bon gouvernement qui énumère les vertus nécessaires aux membres de la société (princes, chevaliers, peuple). Cet ouvrage sera suivi en 1410 par « Le Livre des faits d’armes et de chevalerie« . En 1412- 1413, dans « Le Livre de paix« , elle remerciera Louis de Guyenne qui avait tenté de régler le conflit par le traité d’Auxerre. Le duc de Guyenne ne régnera pas : il mourra en 1415, suivi de son frère Jean de Touraine en 1416.

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La renommée de Christine n’a pas tardé à franchir les frontières du royaume de France. Déjà en 1396, à l’occasion du mariage du roi d’Angleterre, Richard, avec la fille aînée de Charles VI, Isabelle, le comte de Salisbury lui propose d’élever son fils ainé, Jean Castel, avec son propre fils, offre qu’elle accepte. Mais Richard II, détrôné, meurt en captivité ; le comte de Salisbury est massacré. Christine ne reverra son fils que trois ans plus tard, après avoir refusé une place à la cour d’Henri IV de Lancastre.

En Italie, le duc de Milan, Jean Galéas Visconti, père de la duchesse d’Orléans, essaye de l’attirer en Lombardie, projet qui échoue, le duc ayant été assassiné en 1402

Jean Castel deviendra, comme son père, notaire et secrétaire du roi, tandis que sa soeur entre au cou- vent des dominicaines de Poissy. Ses espoirs déçus, Christine suit avec inquiétude l’évolution de la situation dans le pays de France. La division des Français favorise l’ambition du roi d’Angleterre qui convoite la couronne de France, Henri V de Lancastre ayant épousé Catherine de France, autre fille de Charles VI. Nous approchons alors du catastrophique traité de Troyes.

Le roi d’Angleterre meurt le 31 août 1422 laissant un fils de quelques mois. A la mort de Charles VI le 21 octobre de la même année la légitimité du dauphin Charles est contestée. Christine s’est retirée depuis une dizaine d’années au monastère Saint-Louis de Poissy près de sa fille lorsque lui parvient la nouvelle de la chevauchée victorieuse de Jeanne d’Arc. « Le Ditié de Jehanne d’Arc » (1429) sera sa dernière œuvre, célébrant en vers Jeanne et le couronnement de Charles VII, sans se faire d’illusions sur les difficultés à venir.

La date exacte de sa mort est inconnue. Elle a dû suivre de peu celle de son ami Jean Gerson (13 juillet 1429) et précéder celle de Jeanne d’Arc, dont l’annonce lui fut épargnée.

Dans la vie et l’oeuvre de Christine de Pizan, un souvenir reste toujours présent comme en témoigne ce quatrain :

 » Douce chose est que mariage :

Je le puis bien par moi prouver

Voire : à qui mari bon et sage

A, comme Dieu m’a fait trouver « 

Pour le Conseil dans l’Espérance du Roi, Jean-Yves Pons, CJA.

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