Armoiries de Raymond de Sèze, avocat de Louis XVI.

18 Sep

IL EST RARE EN SCIENCE HÉRALDIQUE QU’UN IMPÉTRANT CHANGE ENTIÈREMENT DE RÈGLEMENT D’ARMOIRIES, TANDIS QUE LES BRISURES ET AUGMENTATIONS D’HONNEURS SONT FRÉQUENTES. LES DEUX VERSIONS, CELLE DE L’ANCIEN RÉGIME ET CELLE DE LA RESTAURATION, SONT-ELLES SI DISSEMBLABLES ?

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Issu d’une famille notable de Bordeaux, appelée Desèze, il naît en 1748. Son début de carrière d’avocat le fait connaître dans sa ville natale, jusqu’à ce que le ministre des Affaires étrangères, le marquis de Vergennes, le demande à Paris et lui confie la défense de la reine lors de l’affaire du collier.

Bien accepté par la société parisienne, il est initié dans la loge maçonnique des Neuf-Sœurs, celle de Voltaire. Il prend un risque considérable, au risque de perdre la tête sous le couperet de la guillotine, en acceptant de défendre Louis XVI en compagnie de Tronchet et de Malherbes. Sachant l’urgence et le danger de la situation, du 21 au 26 décembre 1792, il passe ses nuits à étudier les pièces du dossier et rédiger ses notes.

L’AVOCAT DE LOUIS XVI

Devant la Convention, il déclare que celle-ci est incompétente en droit et ajoute que le roi n’a jamais voulu le malheur de son peuple ni le rétablissement de l’ordre par la force. Il conclut en s’exclamant : “Citoyens, je vous parlerai ici avec la franchise d’un homme libre : je cherche parmi vous des juges et je n’y vois que des accusateurs. Vous voulez prononcer sur le sort de Louis ; et vous avez déjà émis votre vœu ! Vous voulez prononcer sur le sort de Louis, et vos opinions parcourent l’Europe !

Louis sera donc le seul Français pour lequel il n’existera aucune loi ni aucune forme ? Il n’aura ni les droits des citoyens, ni les prérogatives de roi. Il ne jouira ni de son ancienne condition, ni de la nouvelle. Quelle étrange et inconcevable destinée !” Louis XVI mesure le risque couru par ses avocats : “Je prie MM. de Malesherbes, Tronchet et de Seze de recevoir ici tous mes remerciements et l’expression de ma sensibilité pour tous les soins et les peines qu’ils se sont donnés pour moi.

Sa vibrante et courageuse plaidoirie du 26 décembre ne sauve pas la tête de son client décapité le 21 janvier 1793, mais elle lui vaut une arrestation comme suspect, tout d’abord détenu à domicile à Brévannes en banlieue Est, puis sous les verrous à la prison de la Force (sinistre bâtiment aujourd’hui disparu) jusqu’au 31 jan- vier 1794, enfin dans des conditions moins sévères jusqu’au 9 thermidor, soit plus d’un an et demi de détention. Homme mûr, prématurément vieilli par les épreuves, l’avocat trop marqué par les tragédies révolutionnaires se tient dans une obscure discrétion pendant le règne de Napoléon.

Sous la Restauration, rattrapé par la célébrité, il est nommé président de la Cour de cassation. Le 17 août 1815, il est appelé à la Chambre des pairs de France. S’il ne cherche guère les honneurs, il ne les refuse pas : il devient trésorier de l’ordre royal du Saint-Esprit ; il est élu à l’Académie française le 22 mai 1816 au 33e fauteuil. Enfin, il devient impétrant du titre de comte par lettres patentes du 31 août 1817.

LES ARMOIRIES D’ANCIEN RÉGIME

D’azur, à trois tours d’argent, rangées en fasce, accompagnées en chef de deux étoiles d’or et en pointe d’un croissant de même”, ce règlement d’armoiries typiquement bordelais s’inscrit dans le style héraldique postérieur aux guerres de religion et rencontre un certain succès dans les professions de robe, où les charges anoblissantes sont nombreuses. Un changement d’ordre — du tiers état vers le second ordre — n’a que peu de répercussions sur le mode de vie dans la haute société antérieure à 1789, aussi l’usage d’armoiries fait-il partie des coutumes.

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Avant 1817

Raymond a un frère, Paul-Victor de Seze ou Paul-Victor de Sèze, qui sous l’Empire devient le premier recteur de l’académie de Bordeaux ; celui-ci conserve les armes anciennes de la famille ; son fils va devenir l’un des amants de George Sand. En 1817, Raymond de Sèze reçoit un nouveau règlement d’armoiries “de gueules, au château du Temple d’argent, accompagné en chef de deux étoiles d’or et en pointe de seize fleurs de lis d’argent, 7, 6 et 3”.

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Après 1817 (pour la branche issue de Raymond de Sèze)

DES ARMES PARLANTES

Changement d’émail, changement de meubles ? Quel contraste ! En apparence seulement. S’inspirant des armes de Châteaubriand, gagnées par un ancêtre qui pro- tégea Saint Louis à la bataille de la Mansourah, “de gueules semé de lys d’or sans nombre” et de la devise “il teint de son sang les armes de France”, l’écu représente le sang de Louis XVI à la guillotine. Les trois tours anciennes de Sèze se transforment en donjon du Temple, lieu de l’incarcération de la famille royale. Ce donjon du temple est unique en héraldique, puisqu’il est représenté “au naturel”, bien qu’ayant été rasé sur ordre de Napoléon qui craignait les pèleri- nages séditieux. Le nombre de lys, au total seize, est un exemple “d’armes parlantes”, avec un jeu de mot sur le patronyme (NDCER: et peut-être aussi le roi qu’il défendit).

Dans l’atmosphère néogothique et romantique de la Restauration, le vieil avocat assume la gloire d’avoir défendu le droit divin : ceux qui ont la foi comparent le procès devant la Convention à celui du San- hédrin. Or, Jésus ne s’est pas défendu et n’a pas bénéficié d’avocat, alors que son tribunal était tout aussi incompétent et la procédure tout aussi illégale que celle de 1792.

Sur l’écu, les seize lys sous le Temple symbolisent la présence divine, donnant à la prison la signification du Saint des Saints. Répartis “7, 6 et 3”, ils respectent la règle héraldique des nombres décroissants de meubles mineurs vers la pointe, y ajoutant la symbolique afférente au septénaire, aux sephiroth et à la Trinité.

Il reste de l’écu ancien les deux étoiles d’or. Sur le phylactère, conformément au modèle de Châteaubriand, il adopte la date de la plaidoirie du 26 décembre 1792 : il s’agit d’un cri de guerre au-dessus de l’écu, tandis qu’à la pointe, il s’agirait d’une devise. Voilà pourquoi les armoiries d’apparence dissemblables se ressemblent en réalité en vertu de la grammaire héraldique des augmentations d’honneur.

DESTINS GLORIEUX

Sous Charles X, Raymond de Sèze est élevé à la fonction de président du collège électoral de la Seine et reçoit un portefeuille de ministre d’Etat. Lorsque le célèbre avocat devenu un haut dignitaire de la Restauration meurt en 1828, il est enterré au cimetière du Père-Lachaise. Son fils aîné Etienne-Romain (1780-1862) lui succède à la Chambre des pairs de France.

Sa descendance est illustrée par de hauts serviteurs de l’Etat ; la descendance de son frère — le recteur napoléonien — est illustrée par deux destins glorieux, Bertrand de Sèze et le colonel Arnaud de Sèze. Ces patriotes décident de renoncer à une grande carrière en passant à la clandestinité afin de combattre la trahison. Comme leur illustre parent, ils connaissent la prison et sauvent leur honneur. Ils fondent le Secours de France, organisme caritatif aidant les familles des victimes des violences étatiques et des abus de pouvoir commis au nom de l’article 16 de la constitution.

Philippe Lamarque (in Tradition magazine).

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