» LA GUERRE « , de Clément Janequin.

15 Mar

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Bien que les principales évocations du roi François Ier aient eu lieu en 2015 (pour l’année François Ier), nous ne résistons pas au plaisir de publier le résumé d’une conférence de l’une de nos amies très proches, musicologue universitaire de talent et de renom, intitulée

L’imaginaire de la bataille de Marignan :
François Ier et « La Guerre » de Clément Janequin

La Guerre est l’un des chefs-d’œuvres du répertoire musical de la Renaissance. Cette chanson, composée par Clément Janequin (c. 1485-1558), a connu un succès considérable en son temps.

https://www.youtube.com/watch?v=e3Hz2RsnVyI

Elle est généralement présentée comme une œuvre de circonstance composée à l’occasion de la célèbre victoire du roi de France à Marignan (13-14 septembre 1515). Mais si l’on examine de plus près le contexte de la diffusion de La Guerre, de nombreuses interrogations viennent ébranler les certitudes établies. La Guerre a-t-elle réellement été composée peu après Marignan, en 1515 ? Quelles sont les relations de Clément Janequin avec la cour de France et le roi François ? Quelles réactions cette chanson à la gloire du roi de France a-t-elle suscitées, en France et à l’étranger ? Quelle place occupe-t-elle dans la construction du « mythe » de François Ier, roi-chevalier ?

La Guerre, La Bataille et Marignan
Le titre de la chanson de Janequin est La Guerre : ce titre apparaît dès la première édition de l’œuvre, à Paris, chez Pierre Attaingnant, en 1528. Au début des années 1530 apparaît un titre concurrent, La Bataille, qui tend à supplanter le titre d’origine. Quoi qu’il en soit, ce titre reste générique, il ne fait pas allusion à un événement précis. Si le héros de cette bataille n’était pas désigné comme le « noble roy François », il pourrait s’agir de n’importe quel événement militaire. Le lien avec Marignan n’est fait ni dans le texte de la chanson, ni dans le titre, ni même dans l’apparat éditorial accompagnant les différentes éditions de l’œuvre.

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Clément Janequin, La Guerre

Le texte de la chanson reste par ailleurs étonnamment vague au sujet des personnages présents sur le champ de bataille. En dehors du « roi François », il est question de « gentilz Gascons » ; les adversaires des troupes françaises n’entrent en scène qu’à la fin de la chanson. On parle d’eux à la troisième personne du pluriel, sans les désigner précisément : « ils sont confuz, ils sont perduz, ils monstrent les talons […] ilz sont deffaictz ». Il faut attendre la fin de la chanson pour voir ces ennemis prendre la parole : leurs exclamations – « escampe toute frelore, la tintelore frelore », « escampe toute frelore bigot » – confirment qu’ils ont bien perdu la bataille, mais ne nous dit pas qui ils sont ; au même moment, dans le camp français, on proclame solennellement la « victoire au noble roy Francoys ».

Il n’est pas question de remettre en question le fait que La Guerre fait allusion à la victoire de François Ier à Marignan. Mais cette allusion reste implicite. Est-elle si évidente ? Par la suite, au contraire, toutes les éditions de chansons de bataille bâties sur le modèle de La Guerre préciseront l’événement célébré : du même Clément Janequin, on verra ainsi paraître La Prinse et reduction de Boulogne (1551), La Bataille de Metz (1555), La Guerre de Renty (1559), de Guillaume Costeley, La Prise de Calais (1570), La Prise du Havre (1570).

Une pièce de circonstance ?
La Guerre a-t-elle vraiment été composée en lien direct avec Marignan, en 1515 ? Aussi étonnant que cela puisse paraître, la question n’a tout simplement jamais été posée, mais il faut la poser : car rien ne prouve que la chanson a été diffusée juste après la bataille de Marignan.

Les maigres indices dont nous disposons suggèrent plutôt le contraire. La plus ancienne trace écrite de la chanson date de 1528, soit treize ans après Marignan. Etant donné son succès, il y a tout lieu de penser que si la chanson avait vu le jour bien avant 1528, elle aurait laissé quelque trace dans la documentation historique ou musicale avant d’être diffusée sous forme imprimée.
1528 n’est pas une date de parution anodine. En dehors du fait que 1528 correspond aux débuts de l’imprimerie musicale en France, c’est aussi et surtout 3 ans après la défaîte de François Ier à Pavie (1525). A cette époque, la monarchie française fait tout son possible pour effacer l’humiliation et les déboires de 1525-1526. On vante les succès militaires passés et les vertus chevaleresques du roi, on exalte la victoire de Marignan pour tenter de faire oublier Pavie. Est-ce le fait du hasard si la publication de la chanson de Janequin intervient dans ce contexte de propagande royale ? Non, bien sûr. La Guerre a vraisemblablement vu le jour non pas autour de 1515, à la suite de la fameuse bataille, mais plutôt dans cette période de l’ « après-Pavie ».

Janequin, « chantre du roi » ?
La Guerre est l’œuvre d’un compositeur particulièrement prisé en cette fin des années 1520, qui peut se permettre de faire des choix inédits. Célébrer une victoire militaire par une chanson profane en français plutôt que par un motet latin ou une messe est inouï. Flatter un monarque sans tomber dans la rhétorique pompeuse des textes de circonstance l’est tout autant.

Dans La Guerre, Janequin déploie un style musical pour le moins désopilant comparé à l’habituelle austérité des pièces chantant les hauts faits des princes. La Guerre est à tous égard une œuvre atypique. Est-ce Janequin qui tente de se démarquer de ses contemporains, ou bien la monarchie, le roi, qui « passe commande » d’une pièce « extraordinaire » ? Impossible de trancher cette question faute de témoignages historiques plus précis. On peut supposer que Janequin tente de séduire et d’impressionner un monarque réputé bienveillant en matière de nouveauté artistique. Peut-être cherche-t-il à servir ses ambitions en matière de carrière personnelle. Car si la notoriété de Janequin est grande, sa situation matérielle est des plus précaires. Il ne fait pas partie du personnel musical de la cour de France et n’en fera vraisemblablement jamais partie : à cet égard, le succès de la chanson ne semble pas avoir le moindre impact sur sa carrière institutionnelle.

Si le statut de La Guerre comme une pièce de circonstance peut paraître ambigu, c’est bien une œuvre de circonstance que Janequin compose peu après, en 1529, pour célébrer la paix de Cambrai (1529) et le retour en France des deux fils de François Ier : contrairement à La Guerre, la chanson Chantons, sonnons trompettes déploie un style littéraire et musical des plus convenus – et ne sera d’ailleurs jamais rééditée, ce qui laisse penser que cette fois, le succès ne fut pas au rendez-vous.

Une parodie de La Guerre en Allemagne et en Italie
La Guerre a suscité des réactions nombreuses, principalement sous forme d’imitations et d’arrangements, mais aussi de parodies. La première chanson de bataille qui paraît après La Guerre appartient à cette dernière catégorie : son auteur, Hermann Matthias Werrecoren, est maître de chœur à la cathédrale de Milan de 1522 à 1550. Une première version de la pièce, intitulée Die Schlacht vor Pavia, paraît à Nuremberg en 1544 – malgré le titre allemand, le texte est principalement en italien. Une version remaniée paraît quelques années plus tard, à Venise (1549, 1550 et 1552) sous le titre de Bataglia taliana (Bataille italienne). La chanson de Werrecoren est particulièrement intéressante pour comprendre le contexte de la diffusion et de la réception de La Guerre de Janequin :

https://www.youtube.com/watch?v=X8dikJvoB10

Comme on peut s’y attendre, le texte et la musique font clairement référence à l’œuvre de Janequin, tout en prenant le contrepied de la situation. Le vainqueur exalté n’est plus François Ier, mais Francesco II Sforza, duc de Milan de 1521 à sa mort en 1535, et l’ennemi est très clairement désigné, ce sont les Français. On y met en avant non seulement la victoire du duc de Milan, mais celle des adversaires de la France en Italie du Nord, c’est à dire l’Empire et l’Espagne. Du point de vue du traitement littéraire comme sur le plan musical, cette chanson constitue une réponse évidente à La Guerre. Mais contrairement à l’œuvre de Janequin, la chanson de Werrecoren fait référence à un événement précis, et non des moindres : la bataille de Pavie.

En réalité, étant donné les personnages en présence (Prospero Colonna, Francesco Sforza, le marquis d’Avalos) la chanson de Werrecoren ne peut vraisemblablement décrire la bataille de Pavie, il s’agit plutôt d’une description de la bataille de la Bicoque, qui entraîna la perte du Milanais et le rétablissement de Francesco II Sforza sur le trône ducal en avril 1522. A travers cette parodie, ce n’est pas seulement le roi de France et les Français qui sont moqués, mais l’œuvre même de Janequin, cette chanson française dont le succès dépasse largement les frontières du royaume de France et qui, en terre d’Empire et en Italie du Nord, a de quoi indisposer.

La bataille de Werrecoren n’est pas mieux datée que La Guerre : sa diffusion imprimée est largement postérieure (1544-1552) aux événéments décrits (1522-1525). Elle correspond au moment où les troupes françaises assiègent Nice, possession impériale, avec le soutien de la flotte ottomane. En avril 1544, la France fait une nouvelle incursion en Italie du Nord et défait les troupes impériales à la bataille de Cérisoles. Il n’est pas impossible que la publication de la chanson de Werrecoren soit une réaction à cette nouvelle tentative française en direction du Milanais – tentative sans lendemain, quoi qu’il en soit.

Quant aux éditions vénitiennes de la chanson de Werrecoren, elles sont postérieures au règne de François Ier : 1549, 1550 et 1552. La référence à la bataille de Pavie y disparaît, et la chanson prend le nom générique de Bataglia taliana. Mais, dans une dédicace datée du 3 mai 1549, l’éditeur présente cette chanson comme une réponse à une « battaglia franzese » qu’il aurait entendue chez son protecteur, Alessandro Zamberti. L’allusion à La Guerre est confirmée, et l’éditeur prend la peine de préciser que les chanteurs qui interprétaient cette bataille françaises chantaient « comme s’ils étaient nés et avaient grandi en France ».

En proposant au public vénitien une chanson de bataille italienne, Gardane semble dire que le contenu « pro-français » de la chanson de Janequin pouvait choquer les oreilles de ses compatriotes. La bataille de Marignan avait eu lieu plus de trente ans auparavant et le règne de François Ier était révolu. Mais en cette fin des années 1540, le message politique que La Guerre faisait résonner n’était pas neutre.

Avec La Guerre, Clément Janequin invente une nouvelle façon de célébrer un prince et un événement politique. Contrairement à un motet ou une messe de circonstance, cette chanson profane, pièce de divertissement avant tout, a été interprétée dans des circonstances variées et a pu toucher, grâce à l’imprimerie, un large public : non seulement l’entourage royal et les élites princières et ecclésiastiques de la cour, mais aussi, probablement, les notabilités urbaines, la bourgeoisie de robe, les milieux commerçants, les milieux musicaux et mélomanes alors en plein essor. Cette chanson est bien plus qu’une pièce de circonstance : c’est un chef-d’œuvre qui, en une décennie à peine, s’est fait connaître au-delà des frontières du royaume de France, suscitant des réactions de la part de ce que nous appellerions aujourd’hui « l’opinion publique ».

Les circonstances ayant conduit Janequin à composer La Guerre restent difficile à cerner avec précision. Nous n’avons pas de réponses précises quant aux intentions du compositeur et à l’hypothèse d’une « commande » de la part de la monarchie. Mais quoi qu’il en soit, cette chanson a servi l’image de François Ier, roi-chevalier, vainqueur de Marignan, avec une originalité et une verve uniques ; elle a largement contribué à la notoriété de Clément Janequin comme compositeur, bien qu’elle n’ait pas servi sa carrière institutionnelle. Par la suite, il y aura d’autres chansons de batailles pour d’autres princes : Henri II, François de Guise, etc. Mais l’effet produit par la Guerre demeure sans égal.

Le 15 mars 2016 (4e anniversaire de la naissance du CER).

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