BULLETIN CLIMATIQUE QUOTIDIEN (5 mai 2016)…DE LA REPUBLIQUE FRANÇAISE.

5 Mai

Migrants : 2016 a de bonne chances d’être pire que 2015

Non seulement par la pression migratoire qui va continuer à s’exercer sur l’Europe via la mer Egée et la Méditerranée centrale mais grâce aussi à la faiblesse et, disons-le carrément, la complicité de l’Union européenne.

XVM1299469c-4bbc-11e5-85f9-b3a2541532ed

En effet, la Commission européenne a présenté mercredi 4 mai un plan en plusieurs volets. En voici les principaux points.

1/ Libéralisation des visas pour les citoyens turcs
Ce dispositif est lié à la promesse d’Ankara de réadmettre tous les migrants arrivés en Grèce, y compris les réfugiés syriens. La Commission a proposé mercredi, en échange de cet « effort » turc (dont nous ne tarderons pas à voir qu’il est en réalité un marché de dupes) d’exempter de visas les Turcs voyageant pour de courts séjours dans l’espace Schengen, sous certaines conditions.

Le Conseil et le Parlement européens devront entériner cette mesure avant la fin de juin. La Turquie devra, de son côté, répondre à 72 critères précis. Cinq d’entre eux seulement restent en discussion : ils sont relatifs à la lutte contre la corruption (42), aux condamnations criminelles (47), à un accord avec l’office policier Europol (54), à la protection des données (56), aux lois antiterroristes (65). Comptez sur l’honnêteté des Turcs et…buvez de l’eau fraîche !

2/ Etablissement d’une « contribution de solidarité »

La Commission a également proposé d’instaurer une « contribution de solidarité » de 250 000 euros par personne, pour tout pays refusant la répartition des demandeurs d’asile dans l’Union européenne.

Cette somme sera versée au pays qui accueillera un réfugié à la place de l’Etat membre refusant les demandeurs d’asile, a expliqué l’exécutif européen, en présentant une révision du règlement de Dublin qui fait le plus souvent peser sur le pays de première entrée la responsabilité d’une demande d’asile.

Chaque pays de l’Union européenne (UE) se verra ainsi attribuer un quota de répartition de référence théorique (exprimé en pourcentage des demandes d’asile dans l’UE), prenant en compte sa taille et son PIB, mais aussi les efforts qu’il fait déjà pour accueillir des demandeurs d’asile depuis des pays tiers.

Le deuxième volet du plan présenté mercredi doit entraîner une meilleure répartition des demandes entre les Etats membres et accélérer les procédures. Le système actuel, celui dit de « Dublin », est en partie maintenu : un demandeur fait sa requête dans le premier pays où il arrive. Mais la pression sur certains Etats devrait être allégée.

Comment ? On établira plus rapidement qu’un pays est soumis à des demandes trop nombreuses : un nombre de référence sera établi, prenant en compte, à part égale, sa taille et sa richesse. Si ce palier est franchi, à savoir si le nombre de demandes enregistrées atteint 150 % du nombre de référence, toutes les personnes pouvant prétendre à l’asile seront automatiquement réparties dans l’Union, quelle que soit leur nationalité. Bref, une usine à gaz qui n’a aucune chance de satisfaire qui que ce soit et tournera nécessairement en eau de boudin.

Migrants-Paris

Migrants à Paris

3/ Prolongation des contrôles aux frontières intérieures
La Commission a autorisé la prolongation exceptionnelle pour six mois des contrôles aux frontières intérieures de cinq pays de l’espace Schengen. Les pays concernés sont l’Allemagne, l’Autriche, le Danemark, la Suède et la Norvège (sans compter le groupe de Visegrad). Ces mesures, introduites l’année dernière face à la pression migratoire, doivent encore être soumises aux 28 Etats membres de l’UE. C’est là la seule mesure raisonnable…à condition qu’elle soit respectée. Ce qui est loin d’être partout le cas.

4/ Renforcement de la base de données Eurodac
Troisième volet de la proposition : un renforcement du système Eurodac pour faciliter la politique de « retour » et mieux lutter contre l’immigration illégale. Cette base de données répertorie les empreintes de tous les demandeurs d’asile et des « migrants illégaux ». Elle permet de savoir si une personne a déjà fait une demande dans un autre pays, ou si elle est entrée illégalement dans l’Union.

Les Etats membres devraient, selon la Commission, pouvoir y introduire de nouvelles données (nom, date de naissance, documents de voyage, photo du visage…) Un pays ne serait, ainsi, plus forcé de réclamer les informations à ses voisins. Selon ses promoteurs, cette réforme vise aussi à mieux protéger les enfants et les mineurs, parfois séparés de leurs parents, parfois menacés d’exploitation. Sachant pourtant que personne ne se soucie du seul vrai débat en la matière qui est simplement le renvoi systématique de tout migrant économique, surtout les enfants et les mineurs qui n’ont rien à faire si loin de leurs parents !

5/ L’instauration d’une Agence européenne de l’asile
Succédant au Bureau européen d’appui en matière d’asile (ou EASO, pour European Asylum Support Office), elle serait chargée d’appliquer les nouvelles règles, de favoriser les échanges et la coopération entre les Etats membres, de veiller à la bonne répartition des réfugiés. L’Agence serait également censée apporter une aide à un Etat confronté à un afflux inhabituel et soudain de demandeurs d’asile, grâce à des équipes d’experts qui compteraient au moins 500 personnes. On peut toujours rêver.

Et les citoyens européens dans tout ça ? Qui s’en soucie ? Qui demande leur avis ? Grâce au ciel, ils le donneront bientôt avec fermeté sans autre forme de procès.

 

TAFTA, le retour ! (1)

Nous avons, dans notre Bulletin climatique du 3 mai dernier, rapporté quelques uns des éléments publiés par l’ONG Greenpeace Nederland à propos de la négociation en cours sur le traité de libre-échange transatlantique (UE-Etats Unis) appelé TAFTA ou TTIP (Lire https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2016/05/03/bulletin-climatique-quotidien-3-mai-2016-de-la-republique-francaise/). Nous y faisions part de notre opposition à ce que nous continuons de considérer comme une gigantesque arnaque.

taftaassiette

Nous vous proposons une analyse plus détaillée des principales données de cette publication « sauvage » dont l’importance nous amène à une présentation en plusieurs chapitres successifs. En voici les premiers.

1/ Bruxelles et Washington veulent accélérer les négociations
Après trois ans de discussions, les pourparlers transatlantiques sont heureusement encore peu avancés, et ses promoteurs craignent qu’ils s’enlisent. C’est pour ça que, tour à tour, Angela Merkel et Barack Obama ont récemment appelé à accélérer les négociations, avec pour objectif un premier accord politique de principe sur tous les grands sujets d’ici à la fin de l’année 2016 (et du mandat du président américain)… sans pour autant donner l’impression de trop sacrifier la protection des citoyens !

L' »état des lieux tactique » européen diffusé par Greenpeace, qui date de mars 2016, réflète cette ambigüité. Il explique que « les parties se sont accordées pour accélérer leur travail entre les cycles de négociation« , pour « s’assurer que des progrès substantiels soient accomplis (…) d’ici à la coupure estivale« . Mais l' »objectif supérieur » reste « la négociation d’un TTIP ambitieux et aux standards élevés, qui rencontre les intérêts de l’UE et des Etats-Unis ; ce qui signifie que la substance prévaudra sur la vitesse« . Entendez qu’il s’agit de privilégier les intérêts Américains sur ceux des Européens.

arton5474-19ada

2/ Les Etats-Unis jouent de leur succès transpacifique
Comme le craignaient les Européens, la conclusion récente du traité transpacifique (TPP) avec onze Etats du pourtour pacifique a placé les Etats-Unis en position de force dans la négociation transatlantique. L' »état des lieux tactique » européen mentionne le TPP à 14 reprises sur 22 pages, tantôt pour proposer de s’aligner sur des propositions arrêtées dans cet accord « cousin » (sur le chiffrement des données, les essais animaliers ou les normes (phytosanitaires), tantôt pour souligner l’usage qu’en font les Américains (sur les règles s’appliquant aux entreprises publiques, par exemple, « les Etats-Unis ont réitéré leur position que le TTIP ne pouvait être vu comme moins ambitieux que (…) le TPP« ).

3/ Washington bloque toujours sur plusieurs chapitres
Sans surprise, la négociation se présente sous bien des aspects comme un « donnant-donnant« , et les Etats-Unis ne manquent pas de rappeler aux Européens qu’ils devront faire des concessions pour obtenir ce qu’ils souhaitent.

Ainsi peut-on lire que « les Etats-Unis ont signalé que les progrès sur les intérêts cruciaux de l’UE [sur les télécommunications] pourraient être accélérés si les discussions sur les flux de données et les installations informatiques avançaient plus rapidement (supposément parce que les opérateurs télécoms américains sont très intéressés par les transferts de données) ». Une manière de mettre la pression sur l’UE, très frileuse sur ce sujet à cause de l’absence de garanties sur la protection des données personnelles. Il suffit, pour en comprendre l’importance, de se souvenir de l’affaire NSA.

x510_nsa.jpg.pagespeed.ic.cnd8GQlBPq

Washington continue aussi de refuser catégoriquement l’ouverture de négociations sur la convergence des normes en matière de services financiers, jugeant leur réglementation postcrise financière suffisante – même si les Européens en font la condition sine qua non pour qu’un chapitre sur les services financiers voit le jour dans l’accord.

Enfin, les Américains conditionnent la levée de leurs restrictions concernant les exportations de gaz naturel à des concessions des Européens sur les chapitres « investissement » (avec les tribunaux d’arbitrage, voir le point n° 5) et « services » (voir le point n° 12).

À suivre.

 

Nous aimons Radio Courtoisie….

mais pas son président !

avecheynr

Dans un précédent article intitulé « Versailles a toujours fait rêver… » (https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2016/02/02/bulletin-climatique-quotidien-2-fevrier-2016-de-la-republique-francaise/), nous écrivions ceci à propos d’Henry de Lesquen, ci-devant conseiller municipal de Versailles mais, hélas, encore président de Radio Courtoisie et candidat déclaré aux prochaines élections présidentielles (car M. de Lesquen se revendique républicain) :

 » Nos parents ont connu le national-socialisme, caricature du totalitarisme. Et voilà que l’on nous propose aujourd’hui un oxymore politique, le…« national-libéralisme« .

Voulez-vous en avoir une petite idée ? Il suffit de rendre visite au site d’Henry de Lesquen, créé en vue de l’élection présidentielle de 2017 (http://lesquen2017.com). Mais, en attendant la victoire du postulant, voici un échantillon du gloubi-boulga qui vous y sera servi : https://lesquen2017.com/le-national-liberalisme/

Avec ça, nous sommes sauvés ! « 

henry-de-lesquen-5

Henry de Lesquen

Mais il se trouve que M. Henry de Lesquen est aujourd’hui poursuivi pour ce que certains appellent un « dérapage ».

Sur Twitter, le président de Radio Courtoisie s’est dit en effet « émerveillé par la longévité des rescapés de la Shoah » ajoutant qu’il se demandait s’ils ont bien « vécu les horreurs qu’ils ont racontées« ….Errare humanum est mais perseverare diabolicum car M. de Lesquen a précisé avec beaucoup d’humour : « La plantureuse Simone Veil, ‘rescapée de la Shoah’, a 88 ans. A ma connaissance, elle va bien. »

L’Union des étudiants juifs de France (UEJF), la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) et SOS-Racisme ont annoncé avoir déposé une plainte auprès du parquet de Paris ainsi qu’auprès de Twitter France pour qu’il retire les tweets en question.

En janvier 2016, le parquet de Paris a déjà poursuivi M. de Lesquen après que la Licra a signalé trois articles d’Henry de Lesquen publiés sur son site de campagne. Le premier, retiré depuis du site, « rétablissait » la « vérité sur les races humaines en dix points« . Le second, lui aussi retiré du site, expliquait que « la lutte des races a supplanté la lutte des classes« . Le troisième traitait de la « question raciale en dix points » (vous observerez que M. de Lesquen est très attaché aux textes en dix points, un peu comme…les Dix Commandements !). Après un rappel à la loi, il fut alors condamné à faire  un « stage de citoyenneté » au Mémorial de la Shoah en mars dernier.

Mais ce n’est pas tout car M. de Lesquen se veut aussi pourfendeur du Front national (ce qui n’est pas pour déplaire à Marine Le Pen) dans lequel il ne voit qu’un «lupanar pédérastique», dirigé par une «femme de gauche» qui «s’éclate en écoutant de la musique nègre en boîte de nuit» !

S’il ne restait de toutes ces outrances que « Le cas Lesquen » nous n’aurions qu’à patienter et attendre tranquillement les sanctions de la justice. Mais il y a surtout Radio Courtoisie qui, depuis bientôt trente ans défend les valeurs de « toutes les droites » et même, pour certains de ses animateurs…le royalisme. Une radio associative qui risque, tôt ou tard de pâtir du comportement de son président.

C’est pourquoi il nous paraît nécessaire de demander à tous les patrons d’émission royalistes (et même à ceux qui ne le sont pas mais…) de la radio de publier un communiqué dans lequel ils se désolidarisent des propos de M. Henry de Lesquen et exigent sa démission.

En l’absence de cette démarche, craignons que Radio Courtoisie soit rapidement interdite d’émettre sur la bande FM. Nous serions alors tous orphelins par la faute d’un seul.

 

Mais « La France ne peut pas mourir, car le Christ aime encore les Francs » (Henri, comte de Chambord)

Lettre ouverte du général Vincent Desportes* à M. Alain Juppé, ancien Premier ministre, maire de Bordeaux et prétentieux candidat aux prochaines élections présidentielles.

  » Vous avez tort, M. Juppé ! « 

Monsieur Juppé,

Les propos que vous avez tenus le 25 avril devant les étudiants de l’IEP de Bordeaux –  » Un militaire, c’est comme un ministre : ça ferme sa gueule ou ça s’en va  » – sont indignes. Méprisants, ils montrent une profonde méconnaissance de la réalité stratégique.

Vous avez d’abord tort sur le fond. Non, les militaires n’ont pas à  » la fermer  » comme un ministre. La première loyauté d’un ministre au service d’une politique fluctuante, souvent politicienne, est envers son président. La première loyauté d’un militaire au service permanent de la nation, de ses intérêts et de ses valeurs, est envers la France. Structuré par l’éthique de conviction, il doit prendre la parole pour lui rester fidèle, plutôt que de la renier.

N’est-ce pas l’exacte attitude du général de Gaulle, tant par ses écrits que dans sa remarquable attitude au moment de la défaite de 1940 et des lâchetés qui l’ont suivie ?

Vous avez tort dans la forme, ensuite. Candidat à la présidence, vous devez le respect à ceux qui ont dédié leur vie à la protection de cette nation que vous souhaitez diriger. Votre réponse à l’emporte-pièce contredit le discernement attendu de celui qui vise la plus haute magistrature. Car qui, dans la société civile, détient les connaissances, expériences et compétences, acquises par l’étude et le terrain, des officiers supérieurs et généraux ? Pourquoi nos concitoyens ne seraient-ils pas informés par  » ceux qui savent « , comme dans les autres domaines de l’action publique ? Les responsables militaires sont les mieux placés pour réfléchir aux conditions d’emploi des armées, pour apprécier les menaces, élaborer les solutions militaires propres à l’atteinte des buts politiques. Experts en leur domaine, les militaires ont, vis-à-vis de la nation, un devoir d’alerte.

Vous avez tort politiquement, enfin. Quelle maladresse de vous aliéner une population qui vous était plutôt favorable : malmenée par la calamiteuse loi de programmation militaire 2014-2019, écartelée entre la multiplication des missions et l’érosion des capacités opérationnelles, elle en avait fini par oublier la loi de programmation 2008-2013, pourtant pire, et le mépris avec lequel elle avait été traitée lors de la crise de l’été 2008 consécutive à l’accident de Carcassonne – En 2008, à Carcassonne (Aude), les journées portes ouvertes des militaires tournent au drame : au lieu de balles à blanc, un sous-officier a mis un chargeur de balles réelles dans son fusil. Bilan : 16 blessés – et à l’embuscade d’Uzbin, en Afghanistan. A vrai dire, le doute était déjà permis. Votre livre programme ose s’intituler : Pour un Etat fort, alors même que l’armée, à peine mentionnée, en est la grande absente !

Qu’implicitement vous souteniez un exécutif qui a puni d’une  » mutation-sanction  » un officier général dont le seul tort est d’avoir dit la vérité aux représentants de la nation dénote une attitude dangereuse. Fallait-il que le général Soubelet mente devant une commission parlementaire le 18 décembre 2013 ? Quelle est cette démocratie dont l’exécutif punit une de ses autorités parce qu’elle est sincère vis-à-vis des représentants du corps législatif ? Pourquoi la démocratie américaine, avant toute audition au Sénat, fait-elle jurer aux intervenants de dire toute la vérité, quand notre propre démocratie sanctionne à l’inverse ceux qui se tiennent à l’exactitude des faits ?

Que, par la suite, ayant été renié par les responsables exécutifs de la nation à laquelle il avait consacré sa vie, le général Soubelet décide de s’affranchir de sa réserve et dénonce le laxisme judiciaire et pénal français l’honore et montre à tous que l’on ne peut contraindre indéfiniment au silence ceux dont l’éthique de conviction est la règle de vie. D’ailleurs, le devoir de réserve des militaires est en France trop surinterprété. Inhibé par des années de stricte obéissance silencieuse, le militaire, facilement bon élève, s’est autocensuré.

S’enfonçant dans son cantonnement juridique, il s’est enfermé dans un conformisme excessif et, hors du champ technico-tactique, a contraint sa pensée à ce qu’on lui dit de penser. Bridé par ce devoir de réserve scrupuleux, devenu révérant envers des autorités administratives ou politiques auxquelles il rend le mauvais service de ne dire que ce qu’elles veulent entendre. Pourtant, l’honneur des chefs militaires n’est pas de mettre en œuvre, au garde-à-vous, des décisions destructrices pour les armées : il tient dans la loyauté sans le renoncement, la loyauté sans le reniement, la fidélité à la nation.

D’un point de vue légal, les militaires ont le droit de s’exprimer publiquement. Si, dans les faits, la parole est contrainte, et si la très grande majorité des militaires estime devoir se tenir à un strict silence, le mal est venu d’une malsaine jurisprudence étatiquement entretenue.

Vous devriez savoir, monsieur Juppé, que cet excessif cantonnement militaire est une spécificité française, si l’on excepte les armées de dictature. Dans la plupart des pays développés, les voix des armées sont attendues et entendues. En Grande-Bretagne, les plus grands chefs militaires savent, si nécessaire, émettre des critiques vis-à-vis de décisions politiques de défense ; ils sont dans leur rôle, et aucun n’a jamais été  » démissionné « . Aux Etats-Unis, les grands leaders militaires demandent à leurs subordonnés d’exprimer leurs avis et eux-mêmes énoncent leurs positions. Leur voix est respectée parce qu’ils sont les professionnels d’un art complexe ; leur avis est souvent suivi par leur  » commandant en chef « , le président américain.

Monsieur Juppé, ne prenez pas le militaire pour un simple technicien. Il est bien plus que cela, dans et pour la nation. Son devoir est de penser la défense pour l’immédiat et pour le temps long, au-delà des horizons politiciens.

L’expression des militaires sur les problèmes organiques, sécuritaires et stratégiques est nécessaire : les restrictions dont elle souffre desservent la France. L’Histoire regorge d’évidences. Après la victoire d’Iéna, c’est par la liberté donnée aux officiers d’apporter des idées nouvelles que la Prusse trouve les principes qui feront de l’armée prussienne puis allemande cet outil redoutable dont la France souffrira à l’été 1870, en août 1914 et au printemps 1940. L’esprit du  » Je rayerai du tableau d’avancement tout officier dont je verrai le nom sur une couverture de livre  » de Mac-Mahon a fondé la défaite de 1870. La même attitude du général Gamelin de 1935 à 1940 mènera au nouveau Sedan. Ainsi, vous avez stratégiquement tort, monsieur Juppé, lorsque le 25 avril vous complétez vos propos par cette affirmation digne de Coluche :  » Certes, tous les militaires ont le droit de penser, mais il y a quand même des limites à ne pas dépasser. « 

Cette nécessité de l’expression est consubstantielle de la nature dialectique de la stratégie. Comme l’écrit le général Beaufre, celle-ci  » est un processus d’innovation permanente « . Celui qui ne pense plus est condamné à la défaite. Selon la formule américaine, il faut penser  » out of the box « , libérer la pensée critique, en admettre la nécessité et les débordements éventuels. Il n’y a pas de nation victorieuse qui n’ait su créer dans ses armées les conditions de l’expression de ses officiers. Pour la nation, l’armée doit tenir son rang et jouer son rôle. La nation est portée par ses corps sociaux qui dépassent l’Etat. Soutenir la nation, c’est soutenir l’expression de ses différents corps. Si l’un vient à manquer, tout l’édifice devient bancal.

Enfin, la règle darwinienne s’applique aux militaires : les organes qui ne servent plus s’atrophient. Quand les militaires se cantonnent à leur technicité, ils perdent le goût de la pensée, et les meilleurs, ceux dont la France aura besoin aux heures sombres – les Foch, de Gaulle, Leclerc ou Kœnig –, ne sont plus attirés par une profession où ils ne pourront plus faire grandir le meilleur d’eux-mêmes. Les Français doivent en être sûrs : si la discipline demeure la force principale des armées, la pensée libérée est la deuxième composante de son efficacité. L’équilibre est fragile, mais le déséquilibre en faveur du silence est la première marque de la sclérose, donc de la défaite.

Cantonnée dans un rôle de mise en œuvre, la haute hiérarchie militaire a laissé le politique s’emparer de la réflexion de défense : les institutions de la Ve République, l’émergence du nucléaire et le précédent algérien ont favorisé cette mainmise. Un demi-siècle : le silence de deux générations !

Certes, depuis des années, les officiers s’expriment sur leurs expériences professionnelles. Mais aujourd’hui, toute contestation de l’organique ou de l’opérationnel est assimilée à une contestation de l’exécutif. Trop peu d’officiers jouent leur rôle de  » stratège pour la France « . Peu s’expriment sur le fond dans les médias. On ne les entend pas sur les problématiques stratégiques, les dérives de l’institution militaire, la dégradation des forces. S’ils se permettent un commentaire à l’encontre de la ligne de l’Elysée, la sanction est immédiate.

Les règles sont connues. La première : tant que le militaire est sous l’uniforme, il ne peut s’exprimer ; et lorsqu’il ne l’est plus, il n’a plus de légitimité à le faire. La seconde : si, sous l’uniforme, il s’exprime en dehors du champ technique, il est aussitôt sermonné ou sanctionné ; si, ayant compris cette impossibilité, il parle sous couvert d’anonymat, on lui reproche illico sa couardise, on l’accuse de complotisme, on fouille de manière illégale son ordinateur, on interroge ses proches, on le fait suivre et on le met sur écoute comme un criminel. Je l’ai vécu.

Monsieur Juppé, le politique se trompe en voulant limiter la pensée du militaire. Son devoir est au contraire de tout mettre en œuvre pour favoriser l’esprit critique dans les armées. Les Français doivent l’exiger, tant ils ont payé son absence très cher : la négation des dimensions politique et stratégique du soldat, son cantonnement toujours plus étroit dans ce que l’on baptise à tort son  » cœur de métier « , le déni de son devoir d’expression constituent une menace directe pour la sécurité de nos concitoyens. Pour toutes ces raisons, vous avez tort, monsieur Juppé.

Vincent Desportes.

Le général Vincent Desportes est professeur associé à Sciences Po. En juillet 2010, après avoir accordé un entretien au  » Monde  » à propos de la stratégie américaine en Afghanistan, le général, alors directeur de l’Ecole de guerre, est sanctionné par sa hiérarchie sur ordre d’Hervé Morin, ministre de la défense, et doit quitter ses fonctions.

 

Le 5 mai 2016.

Jean-Yves Pons, CJA.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :