Quand la réalité s’avère plus forte que la fiction.

3 Juil

Anne-Sophie Stefanini est une femme saturée de mémoire, d’une mémoire qui lui vient d’ailleurs et qui y retourne. Son deuxième roman, Nos années rouges(1), fait entendre la voix d’une militante ayant choisi de rejoindre la fragile cohorte des  » pieds-rouges  » (le contraire des  » pieds-noirs « ). Au cours des années 1960, on nomma ainsi les Français communistes, trotskistes, libertaires ou même chrétiens (il y en eut, qui n’avaient pas la mémoire des razzias barbaresques) qui décidèrent d’accompagner la nouvelle Algérie indépendante pour y construire une autre société, qu’ils pensaient sur la voie de l’émancipation, voire du socialisme. De doux rêveurs qui, en réalité, ne connaissaient rien à l’histoire et tentaient de plaquer sur ce pays, qui n’en était pas un, leurs utopies comme certains s’efforcent de faire tenir une selle sur le dos d’une vache.

Or Anne-Sophie Stefanini n’a hérité d’aucun lien particulier, humain ou politique, avec l’histoire algérienne. Née en  1982 dans une famille bourgeoise de longue lignée corse(2), fille d’un haut fonctionnaire qui fut récemment le directeur de campagne de François Fillon, elle n’a pas été de ces enfants élevés dans la mémoire de la   » sale guerre « , de la lutte contre la torture ou du soutien militant au FLN. Non, Anne-Sophie Stefanini est…UNE CONVERTIE !

Quand on lui demande comment elle en est venue à écrire sur les pieds-rouges, la romancière renvoie d’abord à son précédent roman, Vers la mer (JC Lattès, 2011). Pour l’écrire, elle s’était rendue à plusieurs reprises en Algérie dans l’idée de travailler sur la  figure de l’écrivaine et aventurière Isabelle Eberhardt (1877-1904) :  » En menant des recherches sur elle, qui avait appris l’arabe et qui avait fait de l’Algérie son pays, j’ai rencontré des gens, journalistes ou éditeurs, qui m’ont dit : “Toi qui es communiste, tu devrais savoir que l’histoire des Français d’Algérie ne s’arrête pas en  1962, qu’elle continue ensuite avec les pieds-rouges” « , confie-t-elle.

Car, en effet, Anne-Sophie Stefanini était sympathisante communiste depuis quelques années, et elle avait, comme telle, participé à des réunions de formation, mais jamais elle n’avait entendu parler de ces desperados de la cause algérienne, qui finirent par subir la répression du FLN au pouvoir comme les harkis avaient, avant eux, subi les violences et les crimes des fellaghas. Un prodigieux aveuglement !

Cette forme de décalage relancé, de discordance maintenue, a structuré le rapport qu’Anne-Sophie Stefanini entretient avec cette histoire, elle qui a éprouvé un véritable coup de foudre pour l’Algérie, au milieu des années 2000, et qui a fait encore un pas de côté à l’égard d’une espérance qui apparaissait à beaucoup comme une pure fantasmagorie. Un demi-siècle après les pieds-rouges, qui avaient projeté leurs références politiques sur le réel de l’Algérie.

Anne-Sophie Stefanini désirait ardemment que l’histoire rêvée ne soit pas forcément une histoire chimérique et c’est ce pari mélancolique, mais ô combien irréaliste, qui l’anime en écriture. Son éditeur chez Gallimard, Christian Giudicelli, l’avoue d’ailleurs à demi-mots : » Anne-Sophie a choisi des personnages qui ont été floués par l’histoire. Au cours de la rédaction, on a travaillé à les faire sortir un peu du papier, pour leur donner plus de sang. Parce qu’au fond, même si elle s’est appuyée sur des documents, elle a rêvé son livre… « 

Elle a rêvé son livre, comme elle rêve tout court. Un jour, on lui a proposé de partir au Cameroun pour donner des cours à  des enfants :  » Je ne pensais plus qu’à lire de la littérature africaine, et plus tard encore j’ai fait un mémoire sur la maison d’édition Présence africaine… « , raconte l’auteure, qui est elle-même éditrice, aujourd’hui, chez JC Lattès.

Il serait temps d’atterrir, Anne-Sophie…car l’avenir de l’Algérie est sombre, très sombre. À cause, en grande partie, des  » pieds-rouges « .

(1) Nos années rouges, Collection Blanche, Gallimard, 192 pages.

(2) Elle est aussi la cousine de Laurent Stefanini, ambassadeur de France auprès de l’Unesco et dont nous avons déjà parlé dans les pages de notre blogue.
Le 3 juillet 2017.
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