Conseil de lecture du sieur Du Plessis.

8 Août

Qui se souvient encore de l’abbé Antoine Guénée ?

Dans sa lutte contre « L’Infâme« , Voltaire avait poursuivi une critique biblique acerbe contre ce qu’il estimait être le fanatisme et l’ignorance du peuple juif de l’Ancien Testament, et plus généralement contre les invraisemblances du texte sacré, faisant parfois preuve d’antisémitisme outrepassant le but initial de fissurer les fondement de l’édifice chrétien. L’Abbé Antoine Guénée mena deux attaques contre le sérieux de la critique biblique de Voltaire, d’abord en 1760 avec une Lettre du rabbin Aaron Mathathaï, s’attirant alors une courte réponse, puis surtout en 1769 avec les  » Lettres de quelques Juifs Portugais et Allemands à M. de Voltaire « . Mais, par là même, l’abbé démontait aussi le système voltairien anti-religieux et donc anti-chrétien. Ces lettres connurent un franc succès et plusieurs rééditions, ce qui amena Voltaire à réagir cette fois plus vigoureusement : il fit paraître en 1776 (à la date de 1777)  » Le Vieillard du mont Caucase aux Juifs portugais, allemands et polonais « , réédité en 1777 sous le titre Un Chrétien contre six Juifs.

On sait depuis longtemps – au moins depuis 1942, lorsqu’un ancien député radical-socialiste et franc-maçon publia un Voltaire anti-juif – qu’on trouve dans l’œuvre de cet écrivain la matière d’un florilège terrifiant. Tous les thèmes à venir de la rhétorique nazie s’y trouvent déjà déployés, notamment la vision raciale (et non pas religieuse), biologique, des Juifs, perçus comme une souillure (« peuple le plus infecté en tout genre qui ait jamais sali notre malheureux globe »), une race barbare lancée à la conquête du monde (« toujours superstitieuse, toujours avide du bien d’autrui, toujours barbare, rampante dans le malheur, et insolente dans la prospérité »). Un apologue glaçant invite même à considérer Voltaire comme le premier à avoir projeté leur extermination (« Il est juste qu’une espèce si perverse se dévore elle-même, et que la terre soit purgée de cette race »). La haine des Juifs occupe dans l’œuvre de Voltaire une place qu’on ne soupçonne pas toujours, l’institution scolaire ayant fait le nécessaire pour ne retenir que les textes jugés par lui les moins importants, les contes.

Confrontés à cette masse organisée de manière cohérente (ce que l’on appelle une idéologie), les défenseurs de Voltaire répliquent que celui-ci ne faisait que reprendre les lieux communs de son époque (argument qu’ils refusent à beaucoup d’autres lorsqu’ils se complaisent dans l’anachronisme ; leur histoire des croisades ou de l’esclavage en sont des exemples). Malheureusement pour les tenants de cette explication, il n’est pas difficile de trouver des témoignages de contemporains, indignés par l’antisémitisme obsessionnel de Voltaire. Ces témoignages émanent de Juifs, mais également de catholiques, tel l’abbé Antoine Guénée (1717-1803).

On sait que le XVIIIe siècle fut l’âge d’or de la fiction épistolaire. L’abbé Guénée recourut à ce procédé, en introduisant une fiction secondaire dans la fiction principale : le corps du livre se compose de lettres, censément adressées à Voltaire par des Juifs ; elles sont éclairées par trois séries distinctes de notes infrapaginales, dues respectivement aux auteurs juifs eux-mêmes, à un chrétien demeuré anonyme et à l’éditeur du livre. Il arrive à ces trois instances fictives de se commenter entre elles, pas toujours de manière indulgente.

L’abbé Guénée détruit méthodiquement la vision voltairienne des Juifs comme peuple de sauvages, qui copulent avec des animaux, se repaissent d’excréments et de chair humaine, ou pratiquent des sacrifices humains. Il les innocente au passage de la vieille accusation de déicide. Sans trêve, Antoine Guénée, qui connaît aussi bien la Bible que l’œuvre de son adversaire, met en lumière les lacunes, les contradictions, les incohérences, les confusions, dont sont remplis les écrits de Voltaire sur les Juifs. Il dénonce sa fausse érudition, sa mauvaise foi militante, son ignorance du grec et de l’hébreu. Il critique surtout les conséquences que Voltaire tire de présupposés faux. Au rebours de l’idéologie antisémite moderne, qui se structure chez le maître de Ferney, l’abbé Guénée montre que la condition juive n’est pas un absolu, une ontologie (le Juif n’existe pas). D’un pays à l’autre, les Juifs ne se ressemblent guère et on ne peut les considérer comme des corps étrangers à la nation où ils vivent. L’abbé Guénée ne se contente pas de considérer le Pentateuque de loin et de haut, en reprochant aux Juifs leur asservissement à la Loi. Il démontre la rationalité et la cohérence de la Loi juive.

Cet ouvrage valut des éloges, car l’abbé Guénée en attaquant Voltaire s’était bien gardé de l’injurier. Cette sournoiserie devait cependant faire réagir ce dernier qui écrivit le 8 décembre 1776, à d’Alembert : « Le secrétaire juif n’est pas sans esprit et sans connaissances ; mais il est malin comme un singe, il mord jusqu’au sang en semblant de baiser la main. » ‎

Attaqué pied-à-pied, avec rigueur, méthode et esprit par cet abbé qui lui donnait des leçons de grec et d’hébreu, parfois même de français, Voltaire se défendit en composant d’autres lettres fictives, publiées dans les Questions sur l’Encyclopédie. Il n’y désigne jamais son adversaire par son nom, mais par une périphrase, « le secrétaire des Juifs » : « J’ai un peu gourmandé votre secrétaire : il n’est pas dans la civilité de gronder les valets d’autrui devant leurs maîtres ; mais l’ignorance orgueilleuse révolte dans un chrétien qui se fait valet d’un Juif. »

Sous la Restauration, Louis XVIII et son frère le futur Charles X firent construire un mausolée de marbre blanc à la mémoire de leur maître (l’abbé Guinée fut précepteur des ducs d’Angoulême et de Berry) dans la Chapelle de l’Hôpital de Fontainebleau.

Epitaphe à l’Abbé Guenée (1817) :

 

Cineribus et memoriae

ANTONII GUENEE
Stampis nati, Senonensis dioeceseos presbyteri,
Anbianensis ecclesiae canonici,
Abbatis Loci-Regii,
In alma Universitate Parisiensi eloquentiae professoris,
Regiae inscriptionum humaniorumque litterarum Academiae
sodalis,
qui
Sacrarum paginarum auctoritatem
politissimis epistolis
à sophistarum sui temporis cavillationibus
vindicavit.
Obiit ad Fontem-Bleodi ann. MDCCCIII. die novembris
IIIâ
hunc olim Comes Atrebatum, Regis frater
filiorum Principum institutioni
proximum à praeceptore praefecerat.
Nunc regno feliciter restituto,
meritorum in se memores,
Regii alumni,
Dux Ingolismensium et Dux Biturigum,
ejusdem tumulo titulum poni
curaverunt.

On trouve encore, en bibliothèque, chez quelques bouquinistes ou boutiques spécialisées dans les livres anciens, ces Lettres de l’abbé Antoine Guinée.

À lire en vacances ou dès la rentrée !

Le 8 août 2017.

Du Plessis.

 

 
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