Libye : le pire n’est pas toujours à venir.

26 Août

Les ruines romaines de Sabratha, en Libye, sont parmi les plus belles de la Méditerranée. Sous l’empire, la cité accéda au rang de municipe puis devint colonie romaine en 157 après Jésus-Christ.

Le théâtre antique de Sabratha, face à la mer

Les marchands de Sabratha tenaient à l’époque une place de choix à Ostie, le port de Rome, où le bureau de la place des Corporation s’ornait d’une mosaïque représentant un éléphant, preuve de l’importance du commerce transsaharien qui transitait par ce port, notamment pour l’envoi de bêtes sauvages destinées aux jeux du cirque !

Curieux clin d’oeil de l’Histoire, Sabratha est devenue, aujourd’hui, le principal point de départ des migrants sub-sahariens victimes de la nouvelle traite négrière trans-méditerranéenne.

Départ de Sabratha (au fond à droite, un « taxi » négrier d’une ONG pseudo-humanitaire)

Les colonnes de marbre se dressent face au bleu profond de la Méditerranée. Mais il y a quelque chose de poignant dans les ruines de Sabratha, décombres de forums et de temples, vestiges de théâtre et de thermes qui témoignent d’une gloire révolue, celle de la Rome antique qui brilla jadis sur ce littoral de la Tripolitaine.

Hélas, il n’y a rien de plus naturel, dans la Libye d’aujourd’hui, que de trouver des Zodiac sur le sable de Sabratha. En Italie, cette ville côtière obsède, avec ses centaines voire ses milliers de migrants qui embarquent chaque semaine à bord de bateaux pneumatiques vers l’île de Lampedusa, distante d’à peine 300  kilomètres. A Sabratha, on jette les canots sur les flots non loin du site archéologique, sur les plages de Tellil ou d’Al-Wadi. L’eau y est peu profonde et un chalutier ne s’y hasarderait pas sans risque d’ensablement, mais depuis que les Zodiac ont remplacé les bâtiments de pêche dans la folle course à la compression des coûts, le détail est secondaire.

Des milliers de migrants patientent près de ces rampes de lancement, dans des fermes, des hangars ou des baraquements installés sur la plage.  » Rien qu’à Al-Wadi, ils sont entre 700 et 800 à attendre sous des tôles entourées de hauts murs de sable « , raconte un témoin.

Des gardes armés veillent sur leur coffre-fort : l’affaire est devenue trop juteuse. A l’échelle de la seule Libye, le marché de l’émigration illégale vers l’Europe génère entre 1 et 1,5  milliard de dollars (jusqu’à 1,25  milliard d’euros) de revenus par an, selon une évaluation d’International Crisis Group (ICG).

L’installation du chaos post-Kadhafi, engendré par la folie interventionniste des pays occidentaux et de la France en particulier, a créé un appel d’air pour les trafiquants de tout acabit. Au début, le pays était surtout un lieu de transit pour des migrants en provenance d’Afrique de l’Est, principalement de la Corne de l’Afrique. Le circuit était intégré : paiement unique, filière de passeurs homogène et au bout du compte une traversée de la Libye au pas de course. Mais, au fur et à mesure, ces réseaux établis ont été concurrencés par de nouveaux acteurs qui ont sollicité et activé d’autres bassins migratoires, notamment en Afrique centrale et occidentale. Ainsi le Nigeria a ravi à l’Erythrée le rang de principal pays d’origine, et les Guinéens sont devenus plus nombreux que les Somaliens. S’y ajoutent des migrants de tout l’ouest africain y compris le micro-pays qu’est la Gambie…

Le long de son arc de plages et de criques, Sabratha a été le théâtre de toutes ces mutations. Ahmed Al-Dabbashi, dit Al-Ammu ( » oncle « ), est considéré comme le plus puissant des parrains locaux supervisant les départs de migrants. Les Nations unies (ONU) le citent dans leurs rapports. Chef de la principale milice de Sabratha, le trentenaire, ancien marchand ambulant, a fait bien du chemin.

Il n’embarrasse pas seulement l’Italie en lançant ses Zodiac emplis de migrants vers l’île de Lampedusa, il illustre aussi les formidables contradictions qui brouillent la politique de Rome à l’égard de la Libye. La milice de  » l’oncle  » a ainsi conclu un accord avec la compagnie d’hydrocarbures italienne ENI permettant à cette dernière de garder son complexe gazier de Mellitah, à une trentaine de kilomètres à l’ouest de Sabratha ! Prouvant ainsi la collusion entre les trafiquants libyens d’êtres humains et les ploutocrates de l’UE, bénéficiaires de cette traite négrière. L’homme qui assure la sécurité des actifs gaziers italiens en Tripolitaine est donc le même que celui qui alimente l’immigration illégale dans la Péninsule…

C’est précisément ce que nous dénonçons depuis que le CER existe.

Telle était en tout cas la situation jusqu’à la mi-juillet. Depuis lors, miracle ! Une milice locale hostile au trafic de migrants a fait son apparition autour de Sabratha, parallèlement au déploiement de nouveaux navires gardes-côtes qui font la chasse non seulement aux passeurs mais aussi aux ONG pseudo-humanitaires qui servaient de taxis aux hordes migrantes jusqu’en Italie. Le résultat ne s’est pas fait attendre : le nombre de départs depuis Sabratha a considérablement chuté et…lesdites ONG ont, pour la plupart, renoncé à  » SAUVER « , dès la limite des eaux territoriales libyennes, les passagers de Zodiac qui n’existent plus !

Tout est parti de Zouara, une petite cité de l’extrême ouest du littoral et haut lieu du réveil identitaire amazigh (berbère), en septembre 2016, qui décide brutalement de chasser les passeurs de la commune à la suite d’un naufrage ayant rabattu près de deux cents cadavres sur les plages sous les yeux de familles entières. Le conseil municipal charge une milice d’hommes encagoulés – surnommés les  » hommes masqués  » – de traquer les contrebandiers.

L’affaire est d’importance, car Zouara était jusqu’alors la capitale en Libye du trafic de migrants vers l’Europe. Les contrebandiers de Zouara, dont l’expertise est très prisée, ont repris du service un peu plus loin, sur le territoire de Ahmed Al-Dabbashi. Ainsi Sabratha est devenue, à partir de 2016, le nouveau centre libyen pour les départs vers l’Europe. Zouara, elle, s’est reconvertie dans la contrebande à grande échelle de l’essence subventionnée, notamment vers Malte…

Les migrants, eux, vivent une violence et une insécurité permanentes. Les hangars où ils attendent la nuit opportune sont de simples logis ou des prisons privées, là où sont détenus ceux qui n’ont pas encore payé le passage. Si les propriétaires sont libyens, les gardes sont souvent des Africains subsahariens, anciens migrants eux-mêmes, victimes devenues bourreaux. Comme cela a été si fréquent dans l’histoire.

Quant au risque de naufrage, il s’est multiplié avec le recours généralisé aux bateaux pneumatiques de 9 mètres made in China, où s’entassent environ 130 personnes. Nombre de ces canots sont importés clandestinement dans les soutes de bateaux s’approchant de Zouara et Sabratha pour charger de l’essence libyenne subventionnée, vendue 65 fois plus chère à Malte. Exemple banal du croisement des réseaux de contrebande puisque ces gens-là ne sont capables de vivre que de cela.

Alors, ces nouvelles milices anti-passeurs sont certes les bienvenues  et les résultats de leur action sont déjà visibles. Mais, ne nous leurrons pas, elles ne vont pas tarder à réclamer leur part du gâteau ! Car c’est ça la Libye. Un pays qui n’existe pas, dans lequel seule l’organisation tribale constitue un semblant de tissu social…tempéré par des razzias.

Le 26 août 2017.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

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