Et si l’Arabie saoudite devenait un exemple à suivre ?

31 Août

Ce lundi matin, à l’aéroport de Bole, à Addis-Abeba, le regard de Tirhas Fisseha, souligné d’un trait de khôl, est bien sombre sous son voile argenté. Assise sur un banc à quelques mètres du carrousel à bagages, elle attend son oncle, qui ne doit pas tarder. La nuit a été longue depuis Riyad – ces trois dernières années aussi.

Tirhas, jeune Ethiopienne de 27  ans, était servante chez une famille saoudienne. Elle vient de revenir sur la terre de ses ancêtres. Un peu vite à son gré mais elle dit qu’elle est  » heureuse «  d’être rentrée en Ethiopie.  » La vie en Arabie saoudite est trop difficile. On ne te considère pas comme un être humain. On ne pense pas que tu peux être fatiguée, tu travailles vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Tu es épuisée, tu pleures, tu es stressée « , énumère-t-elle. Parfois,  » tu penses même à te suicider « .

Et pourtant, ce n’est pas le calvaire qu’a vécu Tirhas qui l’a poussée à quitter Riyad, mais les autorités. L’Arabie saoudite a décrété, le 29  mars, une période d’amnistie de quatre-vingt-dix  jours pour que les clandestins de toutes nationalités, qui seraient environ 1 million, quittent le royaume sans encombre, c’est-à-dire sans poursuite pénale et avec des documents légaux. Prolongée deux fois, la période d’amnistie est terminée depuis le 24 août.

Les travailleurs en situation irrégulière risquent désormais une amende, la prison et le renvoi forcé dans leur pays.

Début août, environ 70 000  ressortissants éthiopiens avaient fait le voyage de retour jusqu’à Addis-Abeba mais ils seraient encore 400 000 à vivre en Arabie saoudite illégalement. Ils sont souvent domestiques ou ouvriers du bâtiment.

Le gouvernement éthiopien a mis en place une National Task Force pour faciliter leur rapatriement, il a remis des documents de voyage à 170 000  Ethiopiens vivant en Arabie saoudite et fait un travail de sensibilisation sur place, explique le porte-parole du ministère des affaires étrangères, Meles Alem.  » Rapatrier des centaines de milliers de personnes est un cauchemar, reconnaît-il. Nous sommes optimistes : davantage d’Ethiopiens vont revenir au pays.  » Alors, pourquoi les avoir laissés partir ?

A l’aéroport d’Addis-Abeba, les bénévoles éthiopiens du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) assistent au ballet des chariots remplis de bagages en provenance de Riyad ou de Djeddah.  » Je m’attendais à voir beaucoup plus de gens arriver. J’ai entendu dire qu’ils souffraient là-bas… « , lâche l’un d’entre eux.

Pourtant, les rapatriés ne se pressent pas vers le petit coin près des toilettes où ils ont installé une table en plastique pour noter les numéros de téléphone et tenter de  » restaurer les liens « , comme l’indique une affiche, avec leur famille que certains n’ont parfois pas vue depuis des années.

Iftu Mohamed, une autre femme de 29  ans, au visage caché sous un niqab noir, du henné sur les mains s’inquiète. Depuis l’Arabie saoudite, elle aidait ses parents restés en Ethiopie grâce à son salaire de servante, lequel lui permettait aussi de subvenir aux besoins de ses cinq enfants en bas âge, très agités à côté d’elle.  » Comment je peux vivre ici ? Nous avons trop de dépenses pour nourrir les enfants, pour les habiller, pour nous loger. Trop de dépenses. Je veux aller dans un autre pays. Si Dieu le veut, j’irai à Dubaï. «  D’après elle, nombre de ses compatriotes ne souhaitent pas rentrer :  » Ici, il n’y a rien « , lâche-t-elle. Car en Ethiopie un tiers des 100  millions d’habitants vit sous le seuil de pauvreté.

Même si le gouvernement dit vouloir réintégrer ces clandestins dans la société éthiopienne par le biais de formations professionnelles ou académiques, les perspectives d’avenir sont, aux yeux de certains, peu attrayantes. Cela les pousse à vouloir rester dans le royaume saoudien malgré les conditions de travail déplorables, qualifiées d’ » esclavage moderne «  par Amnesty International, et malgré les risques. Car l’expulsion est la prochaine étape.  » Certains sont partis se cacher loin de la capitale pour ne pas se faire attraper par la police « , explique Amriya Nuri, qui travaille légalement dans un salon de beauté à Riyad :  » Ils ont peur qu’on prenne leurs empreintes, qu’ils ne puissent plus jamais retourner en Arabie saoudite s’ils reviennent ici. Après tout ce qu’ils ont traversé pour arriver là-bas… « 

 » Ils vivent dans la peur « , dit Mohamed Yiman, 33  ans. Chauffeur à Djeddah depuis quatre ans, lui a un permis de travail. Mais il se sent concerné par le sort de ses compatriotes.  » Certains veulent retourner là-bas avec des papiers, d’autres n’en peuvent plus de l’Arabie saoudite, de ce jeu du chat et de la souris avec la police. Elle a déjà commencé à vérifier les papiers de tout le monde. « 

Depuis la fin de la période d’amnistie, beaucoup de clandestins sont encore dans le royaume.  » Certains attendent d’être arrêtés pour pouvoir être expulsés, car ils n’ont pas assez d’argent pour faire le voyage « , raconte Roman Mohamed, 20  ans. Contrairement à elle, son frère Khalid n’a pas de papiers. Il s’est fait attraper par la police il y a trois mois et a été mis en prison, raconte-t-elle. Elle espère qu’il sera bientôt rapatrié en Ethiopie. Mais sa belle-sœur et ses neveux, eux, sont toujours en Arabie saoudite….sans papiers.

Un exemple pour les autorités de nos pays qui subissent l’invasion de centaines de milliers de migrants clandestins chaque année, promettant de les expulser mais ne le faisant évidemment jamais.

Le 1er septembre 2017.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

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