Forces armées : il va falloir choisir.

7 Sep

Le précédent Chef d’état major des armées (CEMA), Pierre de Villiers, le réclamait mais ne fut pas entendu, au point de devoir présenter sa démission à Emmanuel Macron. Son successeur, François Lecointre, contre toute attente (à moins qu’il ait été téléguidé par le chef de l’Etat, souhaitant se réconcilier avec la grande muette), mit le doigt là où cela fait mal dans un récent discours prononcé à Toulon (https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2017/09/06/emmanuel-macron-a-peut-etre-quelque-souci-a-se-faire-avec-son-nouveau-cema/).

Et, quoi qu’il en soit, la France, puissance militaire, va devoir clarifier ses ambitions et ses moyens d’intervention sur la scène internationale du fait de ses difficultés financières. A l’approche d’un conseil de défense, qui, le 4  octobre, verra le chef de l’Etat décider d’une nouvelle posture stratégique, l’exécutif indique donc qu’il veut  » ajuster « , dans le sens d’alléger, les opérations extérieures françaises. Pour l’heure, le mot  » modulation «  enveloppe l’affaire, dans un flou prudent. Les arbitrages attendus d’Emmanuel Macron sur ces sujets ont animé les discussions de l’université d’été de la défense, le rendez-vous annuel du secteur, ouverte par le général Lecointre et close mardi 5  septembre par la ministre des armées, Florence Parly, à Toulon.

Dans une ambiance encore crispée par la démission du chef d’état-major Pierre de Villiers le 19  juillet pour des questions de budget, la ministre a annoncé sa décision d’armer les douze drones de surveillance Reaper acquis par la France auprès des Etats-Unis. Tout en ouvrant le débat sur une refonte des opérations en cours.  » Sur les théâtres extérieurs (…), il ne saurait être question de baisser la garde, tout en nous réservant la possibilité, ici ou là, d’ajuster notre niveau d’engagement en fonction de la situation sur le terrain « , a-t-elle indiqué.

 » Aujourd’hui, serions-nous capables de nous engager de nouveau dans une opération comme “Serval” au Mali sans préavis ? La question mérite d’être posée « , a, pour sa part, demandé le général François Lecointre, le nouveau chef d’état-major, dont c’était la première prise de parole. La réponse est hélas et probablement : NON ! Il a évoqué la tension opérationnelle, en répétant le message que lui a délivré le président Macron en août :  » Il faut moduler nos engagements, ne serait-ce que pour pouvoir récupérer des marges de manœuvre si demain je dois décider – d’une nouvelle intervention – .  » La priorité étant claire : la  » lutte «  (et non la  » guerre « , tient à souligner M. Macron) contre le terrorisme. Le général Lecointre a rappelé que les  » guerres de stabilisation  » françaises pèsent trop lourd. Quelque 30 000 hommes sont en opération, que ce soit dans l’Hexagone, en outre-mer ou dans les forces déployées à l’étranger. La France mène plusieurs opérations extérieures simultanées, qui sont marquées par leur durée et leur dureté.

Elles sont surtout 30  % plus ambitieuses que ce qu’avait financé l’exécutif au début de la précédente mandature. Au Liban, au Sahel depuis début 2013 (opérations  » Serval  » puis  » Barkhane « ), en Centrafrique ( » Sangaris « ), puis en Irak et en Syrie depuis 2014 ( » Chammal « ), dans les pays Baltes depuis 2016 (plan de l’OTAN), mais aussi en mer sur de nombreux points du globe…  » Il faut laisser refroidir la machine « , résume un général, car elle menace de casser. D’autant que, comme nous ne cessons de le répéter, le moment viendra hélas où nos forces armées seront dans l’obligation de rétablir l’ordre français sur notre propre territoire miné et rongé de l’intérieur par les violences des communautés allogènes.

Selon plusieurs sources, le président souhaite maintenir une présence militaire dans la coalition dirigée par les Etats-Unis en Irak et en Syrie ; cette action permet de soutenir les initiatives diplomatiques de Paris et de concrétiser aux yeux des Français, même si cela demeure illusoire, la volonté d’en finir avec la menace que fait peser l’organisation Etat islamique depuis les attentats de 2015.

Au Sahel, l’opération va évoluer, mais le chef de l’Etat n’aurait pas encore son idée ; il lui est difficile de retirer des soldats au moment où il encourage un effort sécuritaire plus important des pays africains, de l’UE et de l’ONU dans la force régionale du «  G5 Sahel « . Et la fragilité de nombreux Etats de la zone face au terrorisme pousse au maintien de points d’appui militaires conséquents, comme en Côte d’Ivoire.

Sur le territoire,  » Sentinelle  » va être subtilement aménagée : l’effectif affiché ne changera pas, 10 000 soldats disponibles. Mais, alors qu’aujourd’hui 7 000 sont déployés et 3 000 en réserve prêts à intervenir, l’armée de terre propose d’organiser les choses de façon différente : autour de 3 000 hommes en patrouille dans les sites sensibles, 3 000 en réserve et 3 000 autres s’entraînant avec les forces de sécurité intérieure sur les grands scénarios de crise – une série d’attentats multiples, des attaques chimiques… Décisions mi-septembre. Mais rappelons au chef de l’Etat que GOUVERNER, C’EST CHOISIR.

Le président a d’ores et déjà choisi de maintenir un  » modèle d’armée complet « , allant de la dissuasion nucléaire aux blindés lourds et au domaine cyber, et il faut le financer.  » Mon ambition est qu’en qualité, en capacité de déploiement, en réactivité, notre armée s’affirme, y compris dans la dimension cyber, parmi les toutes premières au monde, la première en Europe, qui protège la France mais aussi notre continent « , a-t-il indiqué lors de la conférence des ambassadeurs fin août. Un choix qui semble peu compatible avec un rétrécissement de la présence militaire extérieure.

L’adéquation des moyens et des ambitions s’annonce donc, comme en  2012, très compliquée. La nouvelle loi de programmation militaire pour les années 2019-2024 sera adoptée  » dès la fin du premier semestre 2018 « , a confirmé la ministre à Toulon. Le texte est censé mettre en œuvre la promesse de consacrer un effort de défense de 2  % du PIB en  2025, soit 50  milliards d’euros (constants) contre 34,2  milliards aujourd’hui. Mais de nombreuses inconnues pèsent encore sur la réalisation de cet objectif.

Pour l’heure, l’Elysée promet une progression de 1,8  milliard en  2018, puis 1,6  milliard par an jusqu’en  2022. Et jusqu’à 2025 ? Parmi les inconnues figure le financement des opérations extérieures. En  2017, Bercy a imposé aux armées d’en prendre une part plus importante que prévu. Et, au-delà des opérations, il manque toujours plus d’un milliard au budget.

Mme Parly rêve d’  » impliquer davantage les Européens dans les opérations « . Le général Lecointre assure qu’après des lois de programmation  » de survie «  en  2008 et 2013  » la trajectoire budgétaire promise par le président devrait permettre de soutenir complètement les opérations « , » à l’horizon 2030 « . Mais, alerte-t-il, il ne faut  » pas prétendre atteindre l’inatteignable, ce qui serait extrêmement dangereux, en disant que le ministère des armées, quoi qu’il arrive, devra prendre sous enveloppe la totalité des opérations extérieures « . Qui sait où la France enverra son armée dans un an ? Surtout, il faut  » éviter la pire des choses, les réflexes de régulation budgétaire sauvages « . C’est ce que le CER ne cesse de répéter.

A court terme, la bataille entre armées, ministère du budget et industriels va s’exacerber : il faut trouver, dès 2018, un équilibre entre l’impératif de  » régénérer le capital « , humain et matériel, dont l’usure opérationnelle est décrite par le nouveau chef d’état-major à l’unisson de son prédécesseur, et les investissements pour l’avenir.

Avouez que ce n’est pas facile d’être chef de l’Etat ! Sauf à lire très régulièrement le blogue du CER et de tenir compte de ce qu’il s’y dit.

Le 7 septembre 2017.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

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