Le gouvernement aurait-il enfin pris la mesure du délabrement de nos centres-villes ?

18 Déc

C’est en tout cas l’un des volets prioritaires annoncés jeudi 14 décembre lors de la Conférence nationale des territoires qui s’est tenue à Cahors (Lot) : redonner aux villes moyennes de quelques dizaines de milliers d’habitants, hors métropoles, dont l’activité économique est en déclin et les commerces en ruine, les moyens de trouver un nouveau souffle.

Le Premier ministre à Cahors le 14 décembre

Aujourd’hui, plus de 80 % de ces villes moyennes connaissent un taux de chômage supérieur à la moyenne nationale. Le taux de logements vacants y est de 8,2 % contre 6,6 % sur l’ensemble du territoire et près de 18 % de la population y vit sous le seuil de pauvreté contre 14,5 % sur le plan national. Elles cumulent les difficultés. Le plan gouvernemental, baptisé « Action cœur de ville », vise essentiellement à redynamiser les centres-villes. Il prévoit d’y investir 5 milliards d’euros en cinq ans pour agir à la fois sur l’habitat, le commerce et les services, en mobilisant plusieurs partenaires autour de l’Etat, tels que la Caisse des dépôts et consignations, Action logement, un des principaux acteurs du logement social, et l’Agence nationale d’amélioration de l’habitat, pour 1 milliard.

Avec un outil central : les opé­rations de revitalisation de ter­ritoire (ORT). Les préfets vont être appelés à recenser les villes moyennes ayant un projet de revitalisation de leur centre, disposant également d’une ingénierie opérationnelle et, troisième prérequis, où le maire et le président de l’intercommunalité veulent travailler ensemble. Celles-ci pourront postuler à une ORT dès 2018. Celles dont le projet est en cours d’élaboration pourront établir un protocole de préfiguration pour entrer dans le dispositif en 2019. En gros, une soixantaine de villes peuvent déjà être identifiées.

Outre le fait que les communes inscrites en ORT disposeront d’un droit de préemption renforcé pour accélérer la réalisation des opérations, elles pourront s’affranchir de l’obligation de consulter les commissions départementales d’aménagement commercial pour les surfaces supérieures à 1 000 mètres carrés.

Enfin, si le gouvernement n’a pas, hélas, retenu l’idée d’un moratoire généralisé sur l’implantation de centres commerciaux à la périphérie des villes, celles qui auront été retenues en ORT pourront suspendre des projets de cette nature. « L’idée d’un moratoire n’avait pas de sens, alors que nous entrons dans une phase d’autorégulation, défend Jacques Mézard, le ministre de la cohésion des territoires. Nous voulons donner aux élus davantage de latitude. »

Et pourtant, Dieu sait s’il y a fort à faire pour redonner vie à ces centres-villes en redynamisant les petits commerces de proximité aux dépens des centres commerciaux. En voici un exemple presque caricatural et que nous connaissons bien puisqu’il s’agit de la ville de Guéret, préfecture de la Creuse (13 300 habitants).

Blason de Guéret

La Grande-Rue, à Guéret, est, la plupart du temps, quasi déserte. Mais Nathalie Lavigne y fait surgir la foule. Mais c’est celle de ses souvenirs. On entend presque le charivari quand elle se remémore les sorties shopping, ado, dans l’artère bondée. « Il fallait jouer des coudes pour passer, on aurait voulu s’y installer à l’époque que c’était pas possible ! » Devant sa boutique de chaussures, la commerçante montre : là-haut, c’étaient les Nouvelles Galeries ; plus bas les magasins de chaussures ; ici, le photographe et l’onglerie ; il y avait aussi la jeanerie, les quincailleries… On lit l’attachement dans ses yeux. Puis la nostalgie. Car la quadragénaire au grand sourire se sent désormais un peu seule dans cette Grande-Rue. Elle se souvient du temps où il y avait sept ou huit magasins de chaussures dans le centre-ville. Aujourd’hui, elle est la seule chausseuse. Elle a vu les boutiques fermer les unes après les autres. Les écriteaux « à louer », « locaux disponibles » se multiplier dans des vitrines fantômes, attendant désespérément un repreneur.

Personne ne l’a vraiment vu venir, ce mal qui a lentement rongé la principale rue commerçante de Guéret. Il y a eu la fermeture des Nouvelles Galeries, le grand magasin, locomotive de la rue, il y a une dizaine d’années ; les départs en retraite de gérants installés là depuis toujours, qui n’ont pas cherché de repreneurs. Les loyers trop élevés en ont dissuadé plus d’un. Les banques et les compagnies d’assurances ont, un temps, prospéré. De même, certaines boutiques franchisées du centre-ville ont migré vers la galerie marchande qui s’est ouverte il y a quatre ans à côté de l’hypermarché Leclerc, avenue du Berry, en plus des quelques magasins placés autour du Carrefour, avenue d’Auvergne…

Sur la départementale 940, en sortie de ville, une nouvelle zone commerciale vient d’être construite, qui fait grincer des dents parmi les commerçants : 32 000 mètres carrés, une quinzaine d’enseignes. « Ici, la ville investit pour votre avenir », proclame scandaleusement le panneau à l’entrée du chantier. Pas du goût de tous, surtout pour les petits marchands qui seront très vite confrontés à cette concurrence, contrairement aux promesses. Avaient-ils besoin de cela ? Certains pointent le « double discours de la mairie » qui, d’un côté, affirme vouloir sauver le commerce de centre-ville et, de l’autre, « signe des permis de construire à tire-larigot ».

Face aux griefs, le député-maire de la ville, Michel Vergnier (PS), fait valoir quatre-vingts emplois à temps plein et des recettes fiscales pour la ville. Et puis, il ne l’a « pas réclamée » cette zone commerciale, affirme-t-il. Mais il ne pouvait « pas non plus [s]’opposer à cette initiative privée », portée par un promoteur immobilier. Lui préfère la voir comme un possible « moteur » et un moyen « de lutter contre l’évasion commerciale » dont bénéficiera aussi le centre-ville : « Ce sont autant de clients qui n’iront plus à Montluçon ou Limoges et qu’on gardera sur la commune. Autant de clients qui viendront aussi au centre-ville, à cinq minutes en voiture. » Balivernes !

Beaucoup confirment aller faire leur shopping à Limoges, à 90 kilomètres de Guéret. Ou sur Internet. Et puis, « c’est pratique » une zone commerciale, surtout lorsque les parkings du centre-ville sont saturés, occupés de 9 heures à 18 heures par les fonctionnaires qui remplissent l’essentiel des emplois de cette cité administrative de 13 800 habitants – le premier employeur est l’hôpital et le deuxième, le conseil départemental.

« Apparemment, tous les centres-villes de France souffrent du même problème… », dit Nathalie Lavigne. Avec un taux de vacance commerciale qui dépasse les 15 %, celui de Guéret est parmi les plus touchés, selon une étude de la fédération professionnelle Procos. La commerçante n’accuse personne. Témoin malgré elle de la fin d’une époque, elle refuse pour autant de se résigner. Il y a quatre ans, elle n’a pas hésité à s’installer au cœur de la Grande-Rue. « C’était là ou rien », dit-elle. Et à cet emplacement. Le local était vacant depuis deux ans, quand Eram avait plié bagage. Depuis, sa boutique Airina, le seul chausseur du centre-ville, ne désemplit pas. Alors, oui, elle continue d’y croire, à ce commerce de proximité, celui qui fait l’âme d’une cité et crée du lien social. Et elle n’est pas la seule.

Fabien Giraud, qui tient la librairie jeunesse avec son épouse, a bien failli fermer, il y a deux ans. Aujourd’hui, le couple vit sur un seul salaire et de « tous les systèmes D » ; lui a fait une demande pour percevoir le RSA. « On reste parce qu’on aime notre métier et que nos clients fidèles comptent sur nous, veut-il croire, occupé à lire derrière son comptoir, en attendant la clientèle. Dans un département rural et peu peuplé comme le nôtre, il faut des commerces de proximité pour se parler. »

Une raison de plus de s’accrocher : la municipalité a embauché il y a six mois une nouvelle « manageuse de centre-ville » – la troisième à occuper ce poste – pour venir au secours des commerces. C’est un boulot en plein essor, importé de Grande-Bretagne, du Québec et de Belgique. On en compte aujourd’hui quelque 150 en France, selon l’association Centre-Ville en mouvement. Nathalie Lavigne est optimiste : « la manageuse est jeune et dynamique, elle semble avoir plein d’idées ».

Des idées, c’est vrai que Marine Fouler, 24 ans, en contrat à la mairie pour trois, en a à revendre. Difficile de la suivre dans les rues de la ville : elle court partout. Organiser la première fête de la bière, créer de nouvelles boutiques éphémères après le succès de celles de l’été, réfléchir à des vitrines virtuelles, à des cheminements plus agréables… Tout ce qui permet de « recréer de la convivialité et donner envie aux habitants de se réapproprier leur centre-ville ». Et aux commerçants de s’accrocher.

Marine Fouler a pris le temps d’écouter chacun, de noter les griefs, un peu « psy du centre-ville », considère-t-elle. Pour la Grande-Rue, elle va leur retrouver « une locomotive », c’est promis. En tout cas, elle fait tout pour : démarcher les repreneurs potentiels, apprendre à manier le droit de préemption, accueillir les porteurs de projets, négocier des baisses de loyer avec les propriétaires – parfois partis sans laisser d’adresse… Une épicerie fine va d’ailleurs bientôt ouvrir à la place de l’ancien Groupama, sur la place Bonnyaud, la plus importante de Guéret.

Dans sa petite bijouterie familiale ouverte en 1988 et tenue avec mari et fille, Geneviève Bourjon, 60 ans, a du mal à encore y croire, « un peu écœurée », dit-elle à la manageuse. « Guéret est en train de mourir, la Creuse est en train de mourir… Il faut être courageux pour vouloir rester ici ! », s’emporte la commerçante. Elle compte les jours qui la séparent de la fermeture et de la retraite, le 31 décembre 2017. Sa fille ne reprendra pas la bijouterie, « trop dur ». Marine Fouler tente de l’apaiser : « Il ne faut pas perdre espoir. La Grande-Rue, c’est la priorité. Il y aura des choses de faites, on y travaille. »

Et elle y croit. Il n’y a qu’à voir, constate-t-elle, « la richesse de l’artisanat local, de la vie associative et culturelle ». Un potentiel qu’il faut « exploiter à fond et mettre plus en valeur », d’autant que la ville n’a pas de patrimoine industriel. La manageuse voudrait ainsi aider le centre-ville de Guéret à se trouver « une spécificité, un label » qui serait source d’attractivité, « comme Aubusson [la sous-préfecture de la Creuse] a la tapisserie et Limoges, la porcelaine ».

Car les habitants sont las de l’image grise et vieillissante que traîne leur ville. Bien sûr que la situation les attriste et qu’ils ne diraient pas non à un peu d’animation et de jeunesse, le soir, dans ce centre-ville si vide que les feux de circulation clignotent, faute de voitures à arrêter. Et qu’ils ont soupiré quand la compagnie Flixbus (les « bus Macron »), a annoncé qu’elle ne s’arrêterait plus à Guéret cet hiver, faute de rentabilité sur la ligne, réveillant le mauvais souvenir de l’arrêt de la liaison ferroviaire Bordeaux-Lyon via Guéret, en 2012. Et la peur de l’enclavement, dans cette ville connue pour sa bataille emblématique, en 1995, contre le retrait des services publics en zone rurale.

Mais les Guérétois aimeraient bien qu’on parle d’autre chose que de « tout ça ». Qu’on montre l’autre visage de leur ville. « Car il se passe plein de choses ici, mais les gens ne le savent pas ! », s’agace Audrey Petiot, étudiante en carrières sociales, investie dans six associations, agenda « blindé de chez blindé ». Pour pallier le manque de communication, elle a créé, avec d’autres étudiants et une enseignante, Quoi 2 neuf Guéret, une page Facebook qui recense tous les événements.

C’est ce Guéret de la proximité, ce côté « petit village » où chacun s’interpelle par son prénom, qu’a choisi de venir retrouver Eric Durand, après plusieurs années d’exil professionnel entre Paris et Lyon. Aujourd’hui, ce père de trois enfants tient avec un collègue un espace devenu incontournable dans le centre-ville : la Quincaillerie numérique, du nom de l’ancienne quincaillerie Bareige. Un lieu de vie, de rencontres et de création dit « tiers lieu ». On y croise des grands-mères parfumées en plein cours d’informatique, des étudiants qui révisent dans le moelleux des canapés, des punks, des coworkers, une radio associative, des mains vertes qui remplissent la « grainothèque ». Mais hélas aussi…des migrants (si, si même en Creuse, venus utiliser le Wi-Fi; car ces gens-là ont des téléphones dernier cri que les Guérétois n’ont même pas ! Et plus d’une vingtaine d’associations qui soutiennent le projet porté par l’agglomération. Un lieu créateur de lien social qui participe pleinement de la revitalisation du cœur de ville.

« Qualité de vie », « tranquillité »… Les mots reviennent dans la bouche de Delphine Razet, infirmière aux services maternité et pédiatrie de l’hôpital où elle est née il y a vingt-sept ans. Et où elle a donné naissance, il y a deux mois et demi, à Noé. Pouvoir tout faire à pied, pique-niquer le dimanche à l’étang de Courtille ou dans la forêt de Chabrières, organiser des festivals avec les copains de son association… Voir pousser des zones commerciales alors que son centre-ville se meurt, l’« ennuie beaucoup ». Elle s’inquiète aussi de la désertification médicale qui se prépare, avec des départs en retraite de spécialistes et des généralistes déjà saturés.

Mais cette réalité ne l’empêche pas de regarder du côté de « toutes ces associations qui fourmillent » et de ces petits commerçants « qui se battent ». Telle la chausseuse Nathalie Lavigne. D’ailleurs, dans cinq ans, celle-ci ne se voit pas ailleurs que là où elle est, « dans un centre-ville plus dynamique et avec zéro boutique fermée ».

Rêvons un peu. Sauf si les milliards annoncés par Edouard Philippe n’étaient pas que des promesses n’engageant que ceux qui les écoutent…

Le 18 décembre 2017.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

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