L’affaire de la cimenterie Lafarge est bien un scandale d’Etat.

8 Jan

L’affaire Lafarge, en Syrie, est un naufrage moral pour l’industriel français (ou plutôt, aujourd’hui, franco-suisse). Mais il apparaît de plus en plus qu’elle ne tardera pas à devenir, officiellement (si, d’ici là et du fait de la gravité des faits, une chape de plomb élyséenne ne s’abat pas sur l’enquête)…un scandale d’Etat.

Pour mémoire, nous vous conseillons de relire nos articles successifs consacrés à cette affaire :

Alors, où en sommes-nous aujourd’hui ?

L’information judiciaire pour  » financement du terrorisme « , ouverte contre le cimentier en juin  2017, a établi deux faits : sa filiale syrienne Lafarge Cement Syria (LCS) a monnayé auprès de groupes terroristes la sécurité de son usine de Jalabiya, dans le nord du pays, et elle s’est approvisionnée en matières premières sur des zones contrôlées par l’organisation Etat islamique (EI) et le Front Al-Nosra, affilié à Al-Qaida.

Ces deux infractions étant documentées, les juges d’instruction cherchent désormais à en établir les responsabilités individuelles et collectives. Six personnes ont d’ores et déjà été mises en examen début décembre  2017 : les deux anciens directeurs de LCS (Bruno Pescheux et Frédéric Jolibois), ainsi que quatre responsables du groupe à Paris (Bruno Lafont, ex-PDG de Lafarge, Christian Herrault, ancien directeur général adjoint opérationnel, Eric Olsen, ex-DRH, et Jean-Claude Veillard, l’ancien directeur sûreté).

Au fil de leurs interrogatoires, les magistrats s’évertuent à remonter la chaîne décisionnelle pour comprendre si la société Lafarge SA – qui appartient au groupe LafargeHolcim depuis la fusion avec le groupe suisse en  2015 – peut être mise en examen en tant que personne morale. Selon les auditions, leur tâche s’apparente à un immense jeu de poupées russes, chaque dirigeant se défaussant sur l’étage hiérarchique inférieur ou supérieur ! Une dilution des responsabilités vertigineuse de la part d’une multinationale opérant dans un pays en guerre.

Le jeu de dupes commence au sommet de la pyramide, en Suisse, où le siège de LafargeHolcim dénonce à longueur de communiqués les  » erreurs  » commises par la  » direction locale «  de la filiale syrienne. L’ancien directeur de ladite filiale, Bruno Pescheux, affirme pourtant à la justice avoir agi avec l’aval de son responsable à Paris, Christian Herrault. Ce dernier, chargé de faire le lien entre la Syrie et la direction de Lafarge, est catégorique : il a constamment tenu informé le PDG du groupe, Bruno Lafont. Ce dernier assure pour sa part qu’il n’en est rien et qu’on ne lui  » a pas tout dit « …Bref, COURAGEUX (C’EST ENCORE À VOIR) MAIS, COMME SOUVENT, PAS TEMERAIRES.

Qui savait, qui a validé et qui a laissé faire ? Afin de tenter d’y voir plus clair, la justice s’intéresse de près au contenu des réunions qui se sont tenues au siège du cimentier à Paris entre 2012 et 2014. La situation de l’usine était régulièrement évoquée lors des réunions mensuelles du comité de sûreté, auxquelles participaient plusieurs cadres de Lafarge : Christian Herrault, Jean-Claude Veillard, Eric Olsen et Biyong Chungunco, la directrice juridique du groupe. Si le PDG Bruno Lafont n’y participait pas physiquement, les procès-verbaux lui étaient généralement remis en mains propres.

Or, dès la fin de l’année 2013, les difficultés rencontrées par l’usine pour continuer à opérer en Syrie alors que des groupes armés contrôlaient les axes routiers autour du site ont été clairement examinées. Le procès-verbal de la réunion du comité de sûreté de septembre  2013 en a gardé la trace :  » Il devient de plus en plus difficile d’opérer sans être amené à négocier directement ou indirectement avec ces réseaux classés terroristes par les organisations internationales et les Etats-Unis « , à savoir l’EI et Al-Nosra. Le risque est identifié, mais décision est prise de rester.

Le mois suivant, la situation a évolué. Le procès-verbal de la réunion d’octobre  2013 précise que  » grâce à des négociations menées avec les différents intervenants « , les routes logistiques ont été rouvertes et les employés ont pu reprendre le chemin de l’usine. Ni l’EI ni Al-Nosra ne sont explicitement mentionnés dans ce document mais trois éléments du dossier semblent pourtant aller dans ce sens.

Tout d’abord, c’est précisément en octobre  2013 que des  » négociations ont apparemment été menées  » par un intermédiaire syrien de LCS, Firas Tlass,  » avec au moins certains groupes précisés dans les procès-verbaux  » du comité de sûreté, parmi lesquels figuraient  » l’El et Al-Nosra « , souligne l’enquête interne. Ensuite, M.  Pescheux, l’ancien directeur de LCS, a lui-même reconnu devant les juges que l’EI était apparu dans la liste des groupes payés par Firas Tlass à cette période, en novembre  2013.

Enfin, un document semble indiquer que les échanges verbaux du comité de sûreté étaient bien plus explicites que leurs comptes rendus officiels ne le laissent paraître. Dans un courriel adressé en septembre  2014 à Frédéric Jolibois, successeur de M.  Pescheux à la tête de LCS, Jean-Claude Veillard se dit ainsi surpris que la directrice juridique, Biyong Chungunco, prétende ne pas être au courant des relations  » indirectes «  entre LCS et l’El. Il écrit :  » Je lui ai gentiment fait remarquer qu’elle fait partie du comité de sûreté et que je parle de ces sujets depuis presque trois ans… Depuis trois ans, nous gérons tout cela en comité très restreint. « 

Si les négociations engagées avec des groupes terroristes ont été explicitement évoquées lors de ces deux réunions de l’automne 2013, est-il envisageable que le PDG n’en ait pas été informé ? Bruno Lafont assure que oui :  » Je ne faisais pas le boulot de mes collaborateurs, et je ne lisais pas forcément les procès-verbaux « , a-t-il prétendu aux enquêteurs fin janvier 2017. Mais sur ce point, le PDG est démenti par les faits : il a en effet commenté dans un courriel certains éléments du procès-verbal du comité de sûreté de septembre 2013, ce qui tend à indiquer qu’il l’avait bien lu.

Christian Herrault est par ailleurs catégorique : il affirme avoir informé son PDG dès septembre-octobre  2013 que Lafarge finançait des groupes terroristes comme Al-Nosra et l’EI. Entendu de nouveau début décembre  2017 par les juges en vue de sa mise en examen, Bruno Lafont n’en démord pourtant pas :  » Il y a beaucoup de choses que je n’ai pas sues, qui m’ont peut-être été cachées, et cela me conduit à penser que l’on ne m’a pas tout dit. « 

Huit mois après la réunion du comité de sûreté d’octobre  2013, la situation s’est encore dégradée autour de l’usine. Le 10  juillet 2014, Christian Herrault informe Bruno Lafont par courriel de l’arrêt du site, le temps de trouver un accord  » clair « avec l’El et le PYD. A cette même date, Firas Tlass envoie un autre courriel à Bruno Pescheux, Christian Herrault et Jean-Claude Veillard, les informant qu’il a engagé des négociations avec les représentants de l’El à  Dubaï pour parvenir à un  » accord durable « .

L’enquête interne a établi, à partir d’échanges de courriels, que ce sont Frédéric Jolibois, Christian Herrault et Jean-Claude Veillard qui ont donné des instructions à Firas Tlass sur la manière de conduire ces négociations. Ces échanges se sont prolongés après le 15  août 2014, date d’une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies (ONU) condamnant l’EI et toute entité finançant cette organisation  » directement ou indirectement « . Toutes ces bonnes personnes savaient donc bien ce qu’elles faisaient et la preuve est que ces négociations ont été de nouveau évoquées lors d’une réunion du comité exécutif, le 27  août 2014, soit deux semaines après la résolution de l’ONU.

Mais ce n’est pas tout (et peut-être même que le pire n’est pas là) car il semble bien que le Quai d’Orsay soit également « mouillé » dans l’affaire, ainsi que nous le suggérions dans l’un de nos articles cités en référence (https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2017/10/04/la-traite-negriere-ne-leur-suffit-pas-certains-copinent-meme-avec-les-terroristes/).

Lors de sa première audition par les douanes judiciaires, début 2017, Christian Herrault avait ainsi assuré que la décision du groupe de se maintenir en Syrie fin 2012 malgré le départ de toutes les entreprises françaises, dont Total ou Air liquide, avait reçu le soutien de la diplomatie française.  » Tous les six mois, on allait voir le Quai d’Orsay, qui nous poussait à rester (…). C’est quand même le plus gros investissement français en Syrie, et c’est le drapeau français « , avait-il déclaré. Qui était, à cette époque, le patron du Quai d’Orsay ? LAURENT FABIUS, l’homme lige de Tel-Aviv bien sûr mais aussi celui de l’Arabie saoudite, soutien des islamistes…

Entendu récemment par les juges d’instruction, Eric Chevallier, ambassadeur de France à Damas entre 2009 et mars  2012 (sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy), date de la fermeture de la représentation diplomatique, a vigoureusement démenti ces allégations. Mais peut-il faire autrement s’il veut pouvoir protéger sa carrière diplomatique, déjà source de quelques suspicions*…?  » Je l’affirme catégoriquement, je n’ai jamais demandé à Lafarge de rester en Syrie. Je l’affirme solennellement, je n’ai jamais laissé entendre ceci (…). Leur demander ou les inciter à rester était contraire aux consignes, je ne leur aurais jamais dit ça. Vous savez, je sais ce que c’est que cette boucherie (…). C’est une vraie boucherie, une vraie guerre, d’une violence inouïe. Dès 2011, j’avais pressenti cette violence, une des pires du XXIe  siècle (…). Je l’avais signalé dès le début « , a-t-il affirmé aux enquêteurs sans parvenir, semble-t-il, à les convaincre.

D’ailleurs, confronté par les magistrats à cette vive réaction du diplomate, Christian Herrault, l’ancien directeur général adjoint opérationnel du cimentier, a simplement répondu :  » Il y en a manifestement un de nous deux qui ment. « 

Suivez mon regard et vous pourrez vous faire une idée du menteur !

Le 8 janvier 2018.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

*

https://fr.wikipedia.org/wiki/Éric_Chevallier

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