Quand le 24e duc de Cornouailles se fait bâtisseur.

11 Jan

Armoiries du prince Charles, prince de Galles et duc de Cornouailles

(le blason du duché de Cornouailles figure au-niveau de la devise : de sable à 15 besants d’or)

Le prince Charles, héritier du trône britannique et donc prince de Galles est aussi et surtout 24e duc de Cornouailles*. Le prince a des idées et, en particulier, il n’a jamais manqué une occasion de dire publiquement tout le mal qu’il pensait de l’architecture contemporaine – y compris au plus éminent représentant britannique de la profession, Sir Norman Foster. Prince bâtisseur, Charles s’est donc attelé dans son duché non pas à ériger des gratte-ciel ou des musées high-tech, mais à recréer de toutes pièces les bonnes vieilles villes d’antan : des rues biscornues à priorité piétonne, des quartiers denses mêlant habitat, commerces et activités, une architecture traditionnelle et à taille humaine, à l’opposé du monstre froid des métropoles modernes.

https://www.capital.fr/lifestyle/cornouailles-une-nouvelle-ville-sur-les-terres-du-prince-charles-1256267

Ces quartiers doivent exprimer  » une sensation d’intemporalité, une tradition vivante « , pour créer un  » puissant sentiment d’identité locale et de communauté « , revendique le prince Charles dans les maximes qui ponctuent le site Internet de sa fondation. Car pour mettre en œuvre sa  » vision « , le fils aîné de la reine Elizabeth II dispose de deux instruments précieux : sa  » Fondation du prince pour construire la communauté « , qui s’attache depuis trente ans à diffuser ces principes ; et les propriétés foncières de son duché de Cornouailles pour laboratoire vivant.

Pour l’extension urbaine de Newquay, baptisée Nansledan –  » large vallée « en cornique –, 4 000 logements doivent sortir de  terre en quarante ans sur 218 hectares de champs. Pour l’heure, 140 maisons mitoyennes d’un ou deux niveaux, aux couleurs pastel et aux toits d’ardoise, préfigurent ce qui veut ressembler à un village de pêcheurs de  carte postale.  » Les maisons sont un peu serrées, mais l’architecture est belle, c’est comme les rues d’un vieux bourg et on peut tout faire à pied « , apprécie Brian Keer, l’un des nouveaux habitants.

Bleues, jaunes, vertes, roses, blanches… les façades colorées en bois, en enduit, en brique, parfois en pierre, sont bordées de plates-bandes, de fer forgé, de trottoirs pavés. Le plastique et l’aluminium sont prohibés : fenêtres en bois, linteaux de granit, gouttières en métal peint en noir. Aucun câble – fils électriques et fibre haut débit sont enterrés  –, pas d’antennes, aucun panneau routier, pas de peinture sur l’asphalte, des voitures invisibles, remisées au garage ou dans des arrière-cours : on pourrait être en  1930… ou sur un plateau de cinéma. Mais non, on est dans le duché de Cornouaille, au XXIe siècle.

L’ensemble est charmant, mais dans ce décor idéal, rien n’est laissé au hasard, encore moins à l’improvisation des habitants.  » Je voulais une porte d’entrée vitrée, mais c’est interdit, regrette Angela Keer. Et on ne peut pas avoir de carreaux dépolis à la fenêtre de la salle de bains, le prince n’aime pas ça…  » La couleur des peintures est strictement réglementée. Quant aux plates-bandes de plantes aromatiques et arbres fruitiers, c’est aux résidents de les entretenir, mais pas question de modifier les plantations sans soumettre une demande au duché,  » par souci de la biodiversité « .

Le recueil d’obligations remis aux futurs propriétaires décourage certains acheteurs, mais la contrainte est globalement bien admise, assure le duché.  » C’est comme adhérer à un club, on en accepte les règles. Et puis, c’est aussi la garantie pour chacun que le cadre de vie ne se dégradera pas « , observe Alastair Martin,  » secrétaire et gardien des registres  » du duché de Cornouailles, veste en tweed quatre poches et cravate aux ducales, au sortir d’une réunion avec les trois promoteurs qui bâtissent Nansledan.

Si les habitants sont étroitement encadrés, les promoteurs sont soumis à un dirigisme encore plus absolu : ils doivent respecter scrupuleusement non seulement le plan d’urbanisme, mais un code de construction et un catalogue de styles et de matériaux élaboré par Hugh Petter, de l’agence Adam Architecture, partenaire de longue date des opérations princières.  » Les réalisations de la plupart des promoteurs, estime l’architecte, ont perdu la faculté de bien concevoir des immeubles ordinaires. Notre architecture est simple, mais vernaculaire, adaptée au climat maritime. La plupart des gens, même jeunes, préfèrent une maison de style traditionnel. « 

Les  » villages urbains «  du prince Charles n’ont pourtant pas été épargnés par la critique des jaloux pour leur prétendu passéisme et leur vision nostalgique. A 220 kilomètres à l’est de Newquay, dans les collines du Dorset, sa fondation développe une extension de la ville de Dorchester, sur 160  hectares de prairies. Terminée aux deux tiers, cette ville nouvelle, baptisée Poundbury, compte aujourd’hui quelque 3 000 habitants. On y retrouve les principes à l’œuvre à Newquay, avec un gabarit plus urbain et, surtout, des références architecturales hétéroclites qui ont fait hurler la profession au pastiche et à l’anachronisme.

La plupart des immeubles d’habitation sont habillés de briques rouges et de stuc blanc, coiffés de hautes cheminées, percés de fenêtres blanches à guillotine et de quelques bow-windows. Mais l’architecture géorgienne est mâtinée d’un soupçon d’époque victorienne, d’un zest de style régence, d’une pincée d’Arts & Crafts (arts et artisanats). Face à une statue de la reine mère, un immeuble palladien aux appartements luxueux évoque un mini-Buckingham.  » Les architectes n’aiment pas Poundbury, mais ce n’est pas un pastiche, défend le directeur de la Fondation du prince, Ben Bolgar. Nous nous demandons ce que nous pouvons apprendre de ce qui fonctionnait dans la ville traditionnelle, et comment en produire une version moderne, adaptée à la vie d’aujourd’hui. « 

Le dynamisme du quartier plaide pour lui-même. Les familles affluent.  » Poundbury, on adore ou on déteste : certains acheteurs sont rebutés par la densité, mais la plupart des gens sont séduits par l’architecture, le calme et le côté piétonnier, témoigne Mike Stone, agent immobilier à l’agence Parkers. C’est un marché très dynamique, pour l’achat comme pour la location.  » Ben Bolgar s’en félicite :  » Poundbury a déjà permis la création de plus de 1 500  logements, l’implantation de 210 entreprises et commerces de toutes tailles, il y a 2 000  emplois dans le quartier… C’est un succès unique. «  Commerces de bouche, métiers manuels, les rez-de-chaussée font la part belle aux petits artisans. Le quartier accueille aussi une chocolaterie et une fabrique de céréales. Une réalisation sur laquelle devraient se pencher les édiles de nos villes moyennes sinistrées par le développement anarchique des centres commerciaux !

L’emploi, c’est aussi un des enjeux de Nansledan, alors que la station balnéaire de Newquay vivote d’une activité saisonnière. Le nouveau quartier va  » régénérer la ville existante et diversifier son économie « , promet l’architecte Hugh Petter. Le duché table sur la création d’un emploi par foyer, soulignant pour les sceptiques que ce ratio a été largement dépassé à Poundbury. Et la construction des 4 000 logements, en privilégiant travailleurs et matériaux locaux, est elle-même un accélérateur économique.

A l’heure où la Grande-Bretagne s’est fixée comme objectif de construire 300 000 habitations par an – le double du rythme actuel – pour résoudre sa crise du logement, la fondation veut croire que ses principes d’urbanisme à l’ancienne peuvent s’appliquer à grande échelle. Mais les logements des quartiers  » prince de Galles  » sont 15  % à 20  % plus chers que la moyenne de la région.  » Nous produisons 30  % de logements sociaux, mêlés aux autres et impossibles à différencier pour ne pas créer de ghetto « , nuance Ben Bolgar.

 » Notre manière de construire est plus coûteuse à court terme, mais il faut raisonner sur la rentabilité à long terme, argumente Alastair Martin, le dirigeant du duché. Ce n’est qu’en pensant à un horizon de cinquante ans qu’on peut bâtir une ville complète, avec écoles, commerces, bureaux, église, et pas des lotissements dortoirs. Malheureusement, les promoteurs ne pensent généralement qu’à leur profit immédiat. « 

Le duché n’est pas toujours là pour leur forcer la main. Les opérations inspirées par la fondation sur des terrains ne relevant pas du prince, à Northampton et à Plymouth, ont tendance à oublier en chemin les ambitions de départ, reconnaît Ben Bolgar. Pour aider les propriétaires fonciers à accompagner la qualité des aménagements sur la durée, la fondation vient de publier un guide pratique de 74 pages à leur usage, titré  » Construire un  héritage « .

Un vrai programme, pour un prince en attente de couronne.

Le 11 janvier 2018.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

* Vous trouverez quelques éléments importants sur le duché de Cornouaille ici :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Duc_de_Cornouailles

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Une Réponse to “Quand le 24e duc de Cornouailles se fait bâtisseur.”

  1. Hervé J. VOLTO janvier 11, 2018 à 1:50 #

    Belles maisons. Une idée pour la France Catholique et Royale de demain ?

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