Espagne : après la traque des souvenirs du franquisme voici venu le temps du safari contre la famille Franco.

6 Fév

Déjà, en décembre 2015, nous rapportions la chasse aux sorcières entreprise par la municipalité gauchiste de Madrid, avec la complicité de beaucoup de milieux politiques, universitaires et médiatiques, visant les traces encore existantes du régime précédent du généralissime Francisco Franco (Lire « Espagne, la chasse aux sorcières » : https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2015/12/26/bulletin-climatique-du-week-end-2627-decembre-2015-de-la-republique-francaise/). Nous en profitions pour poser au roi don Juan Carlos la question suivante : « Quien te hizo rey ? » (« Qui te fit roi ?« ). Comme vous vous en doutez, nous n’eûmes pas de réponse…

Désignation du prince Juan Carlos de Bourbon comme successeur du général Franco (juillet 1969)

Et pourtant, le 11  janvier, les obsèques de la duchesse de Franco, Carmen Franco y Polo, la fille unique de l’ancien chef d’Etat, décédée le 29  décembre 2017 à l’âge de 91 ans, ont réuni près de 1 500 personnes et ses sept enfants, dans l’église San Francisco de Borja, à Madrid. La messe, célébrée par deux cardinaux, s’est achevée au son de l’hymne espagnol. Mais l’on n’entendit pas « Cara el Sol« , l »hymne de la Phalange ! Les cendres de la défunte ont ensuite été transférées dans la crypte de la cathédrale de la Almudena, où elle repose  pour l’éternité auprès de son époux, le marquis de Villaverde.

Son décès est venu confirmer la position sociale qu’a su conserver la famille du Caudillo depuis ce que l’on nomme en Espagne la « transition démocratique ». Sans résoudre un mystère : quel héritage Carmen a-t-elle laissé à ses enfants ? Le testament a été ouvert le 25  janvier. Rien n’en est encore connu. Car, dans l’Espagne de 2018, les biens des Franco restent une histoire de famille, au grand dam de ceux qui réclament contre toute évidence patrimoniale que les propriétés acquises durant la guerre civile et les quarante ans du pouvoir du général reviennent à l’Etat.

Le safari est lancé !

Ecrivain et journaliste, Mariano Sanchez Soler, auteur de l’essai polémique Los Franco S.A. (éd. Oberon, non traduit), a recensé 22 propriétés et sociétés de la famille. Selon lui, le montant total de ces biens dépasserait 500  millions d’euros. Dans le lot, des sociétés immobilières, des parkings, des demeures en Galice, la propriété de Valdefuentes, dans la banlieue de Madrid, achetée au comte de Romanones. Sans oublier l’immeuble du 8, rue Hermanos-Bécquer, dans un quartier chic de la capitale,  où est décédée la duchesse de Franco. Au fil des années, les Franco ont en revanche vendu une demeure à Marbella, offerte autrefois par un constructeur dévoué, ainsi que le Palacio del Canto del Pico, un château des environs de Madrid, en  1988. Le comte de Las Almenas l’avait donné au Caudillo en  1941 en remerciement de  » sa grandiose reconquête de l’Espagne «  au détriment des républicains. Qui pourrait lui en faire le reproche ?

L’estimation de M. Sanchez Soler n’inclut pas les cadeaux que le Caudillo a reçu au cours de sa longue carrière, dans sa résidence principale du Pardo, à Madrid, lors des audiences publiques où se pressait l’élite économique et sociale du pays.  » J’ai retrouvé la trace de certains de ces cadeaux dans le magasin d’antiquités de Jean-Marie Rossi, le second époux de la petite-fille aînée de Franco « , prétend-il sans montrer la moindre preuve. Son estimation ne tient pas non plus compte des bijoux de Carmen Polo (l’épouse du général), ni des œuvres d’art, comme les portraits du général Franco, son épouse et de sa fille, peints par Ignacio Zuloaga. Des tableaux actuellement accrochés au Pazo de Meiras, la résidence d’été du Caudillo, en Galice.

Ce manoir de la fin du XIXe  siècle, qui fut la propriété de l’auteur galicienne Emilia Pardo Bazan, incarne à lui seul les polémiques récurrentes sur l’héritage du Caudillo. Aujourd’hui encore, la famille s’y réunit chaque année au mois d’août. Les mariages de plusieurs arrière-petits-enfants du couple Franco y ont été célébrés.

Le général Franco (1892-1975) s’est vu offrir cette propriété en  1938, au terme d’une souscription populaire organisée par des élus et des milieux d’affaires locaux. D’après l’historien Manuel Perez Lorenzo, coauteur, en  2017, d’un livre à charge intitulé Meiras, un pazo, un caudillo, un expolio ( » Meiras, un manoir, un Caudillo, une spoliation « , éd. Fundacion Galiza Sempre, non traduit), il ne fait aucun doute qu’il a bénéficié de ce cadeau  » en sa qualité de chef de l’Etat « . 

Après la mort du Caudillo, la famille le récupère. Et à l’exception d’un incendie en  1978, d’origine inconnue, elle y séjourne avec une seule obligation, depuis son classement en  » bien d’intérêt culturel  » en  2011 : l’ouvrir au public quatre jours par mois. Mais en juillet  2017, c’est un tollé quand la famille confie la gestion des visites à la Fondation Francisco Franco, une institution créée en  1976 pour  » diffuser la connaissance de la vie et l’œuvre  » de l’ancien chef d’Etat, à laquelle la famille a confié ses archives personnelles.

Très vite, le tonnerre gronde ! Des militants du Bloc nationaliste galicien (BNG), un mouvement autonomiste local, déploient une banderole sur la façade du manoir :  » Qu’on nous rende ce qui a été volé. Franquisme : plus jamais.  » Le conseil municipal de Sada, commune où est situé le manoir, déclare symboliquement la famille Franco  » non grata « .  » Notre objectif est de faire annuler l’acquisition du manoir, car elle nous semble irrégulière, et de le rendre à la municipalité « , explique le maire, Benito Portela, membre d’une coalition locale de gauche alternative. Un collectif (selon l’usage des militants de gauche)  » Pour la récupération du Pazo de Meiras  » est créée. Elle regroupe 40 des 93  mairies de la province, le conseil provincial de La Corogne, des associations et des intellectuels…Comme d’habitude dans ce genre de manoeuvres.

Le Pazo de Meiras occupé par les militants du BNG

 » Le Pazo est un butin de guerre  » (rien de moins), s’insurge Goretti Sanmartin, vice-présidente du conseil provincial.  » Pour cette raison, pour tout l’argent public dépensé dans Meiras, parce qu’il est un symbole du franquisme et qu’il abrite la bibliothèque de l’une des plus grandes auteures galiciennes, il doit rentrer dans le domaine public « , ajoute Mme Sanmartin. Mais un rapport juridique sur la question peine à être établi.  » Comment peut-on parler de donations volontaires alors que l’opération de souscription populaire a été réalisée en  1938, dans un contexte de guerre ?, s’interroge pourtant l’historien Perez Lorenzo.

L’un des promoteurs de l’opération, le banquier Pedro Barrié de la Maza, se trouve aussi derrière une autre opération : l’achat, lors d’une vente aux enchères en 1962, du palais de Cornide, un ancien bâtiment municipal du XIXe  siècle situé à La Corogne, offert à l’épouse de Franco et que les opposants prétendent truqués. On s’étonnera de cette « découverte » cinquante cinq ans plus tard.  » Tôt ou tard, ce palais devrait lui aussi être récupéré, estime Mme Sanmartin.

 » Il me semble difficile d’exproprier les Franco« , prévient toutefois un autre historien, Angel Viñas.  » Auteur de La otra cara del caudillo ( » L’autre visage du Caudillo « , Critica, 2015, non traduit), il n’hésite cependant pas à dépeindre Franco comme un corrompu,  » devenu millionnaire après avoir pris la tête de l’Etat, en agissant par le biais d’intermédiaires  » (il s’agit en réalité de généreux donateurs). « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose.« 

Dans les locaux de la Fondation Francisco Franco à Madrid, son président exécutif, Gonzalo Fernández de la Mora, assis entre un drapeau de l’Espagne franquiste et un portrait du Caudillo, insiste au contraire sur la  » probité «  du dictateur et n’entend pas renoncer à l’organisation des visites du manoir.

 » Je ne crois pas qu’il y ait d’autres pays où la famille d’un dictateur ait vécu le passage à la démocratie sans que cela ne lui cause aucun problème, en maintenant ses privilèges et ses propriétés « , s’étonne le journaliste Mariano Sanchez Soler.  » La femme et la fille de Franco ont même disposé du passeport diplomatique jusqu’à l’abolition de ce privilège en  1986.  »  Et d’ajouter aussi quelques critiques vis-à-vis des liens de la famille avec l’aristocratie. Ainsi, Carmen, la fille unique, a épousé Cristobal Martinez-Bordiu, marquis de Villaverde, titre dont a hérité son fils aîné, Francisco Franco. Administrateur des entreprises familiales, ce dernier a également hérité du titre de  » seigneur de Meiras  » (le fameux manoir de Galice qui concentre toute la vindicte des indépendantistes…) . La fille aînée de Carmen, Carmen Martinez-Bordiu, est aujourd’hui  » duchesse de Franco « , depuis le décès de sa mère mais sous réserve d’une confirmation par le roi Felipe VI (puisque, en Espagne, cette confirmation est obligatoire). Son fils, le prince Louis de Bourbon, né de son premier mariage avec Alphonse de Bourbon, cousin germain de l’ancien roi Juan Carlos, est, lui, duc d’Anjou et prétendant légitimiste au trône de France.

Armoiries de Francisco Franco y Martinez Bordiu, marquis de Villaverde, seigneur de Meiras*

De son côté, Cristobal Franco, un autre petit-fils – toujours très discret –, assure que le bien le plus précieux qu’il ait reçu est une toile de son grand-père.  » Une marine, précise-t-il. Je l’avais vu la peindre. «  A l’entendre, pas question de se défaire du manoir de Meiras.  » Cette pression me fait de la peine, dit-il. Nous avons passé tous nos étés là-bas et ma mère a vendu la moitié de notre propriété de Mostoles pour réparer le Pazo après l’incendie de 1978.  » Selon Cristobal, son grand-père était un  » autocrate « , non un dictateur, et sa fortune n’avait rien d’illégal. Mais, lui non plus ne dévoilera pas les dispositions testamentaires de sa mère :  » Cela ne regarde personne d’autre que nous… « 

Surtout si l’on se souvient qu’en Espagne comme ailleurs,  » Qui veut tuer son chien l’accuse de la rage ! « 

Le 6 février 2018.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

* Vous observerez la superposition de trois écus : le premier correspond aux armes des Villaverde, le deuxième qui lui est superposé correspond à la seigneurie de Meiras et le troisième, sur le tout, représente les armes de Franco.

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3 Réponses to “Espagne : après la traque des souvenirs du franquisme voici venu le temps du safari contre la famille Franco.”

  1. Tite février 6, 2018 à 1:16 #

    Je recommande deux livres « détoxifiants » :

    Le général Franco de Joaquin Arraras – Les éditions de France – 1937

    Franco de Bartolomé Bennassar – Éditions Perrin TEMPUS – 2002

    • conseilesperanceduroi février 8, 2018 à 8:25 #

      Ils sont effectivement très intéressants et il faut en profiter pour remercier Bartolomé Bennassar qui, bien que anti-franquiste, a su écrire un ouvrage qui non seulement n’est pas à charge mais préserve au contraire la mémoire du Caudillo. C’est dire…

  2. Hervé J. VOLTO février 6, 2018 à 3:45 #

    Parce que nous sommes « toxifiés » par cette pensée unique orwellienne, et cette pensée conforme et obligatoire fait atche d’huile de l’autre càté des Pyrénnées. Ils en sont m4me arrivés à introduire la Charia dans le code pénal espagnol !

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