Micro-trottoir en tête du cortège syndical du 1er mai à Paris.

7 Mai

Depuis deux ans environ les défilés syndicaux et, en particulier, ceux du 1er mai sont, comme les revêtements routiers ou certains yaourts, BICOUCHES !

Il y a bien sûr le cortège officiel des principaux responsables et des militants traditionalistes qui défilent derrière les banderoles des organisations syndicales et de quelques partis politiques (toujours de gauche). Mais il y a aussi, précédant ces derniers, un « cortège de tête« , agrégat de manifestants de toutes origines, de toutes natures, et…de tous desseins.

Mais, jamais, ils n’avaient été aussi nombreux qu’en ce 1er mai 2018. Et jamais le défilé officiel n’avait autant souffert de la comparaison. Mardi 1er  mai, le  » cortège de tête « , a réuni 14 500 personnes à Paris, selon les chiffres de la préfecture de police, tandis que 20 000 personnes défilaient derrière les banderoles de la CGT, de Solidaires, de la FSU et de ce qu’il reste des partis de gauche.

Apparu pendant la mobilisation contre la  » loi travail  » (abusivement appelée, dans la foulée de la maghrébisation du gouvernement de François Hollande, « loi El Khomri« ), en  2016, le cortège de tête a d’abord réuni quelques centaines de militants, surtout issus de la mouvance anarcho-autonome ou prétendument antifasciste (oubliant les liens profonds du fascisme – comme du nazisme – avec le socialisme) dans toute sa complexe diversité. Il est allé grossissant, atteignant deux ans plus tard une ampleur inédite. Composante inhérente à ce cortège de tête, les black blocs, militants vêtus de noir et encapuchés (à la façon des dealers de banlieue), ont pour vocation de s’affronter aux forces de l’ordre et de porter atteinte aux symboles matériels du capitalisme. Mardi 1er  mai, la préfecture de police en a décompté 1 200.  » Casser, c’est récupérer l’argent que les multinationales volent au peuple « , revendiquait un tract distribué en marge de la manifestation.

Sur les panneaux publicitaires JC Decaux dégradés et quelques vitrines ayant volé en éclat, on pouvait notamment voir le sigle anarchiste ou le message  » no border « . Sur les banderoles, les slogans révolutionnaires détournent avec humour la culture populaire à coups de  » Marx attack  » et autres  » Sous les K-Ways la plage « .

Le cortège de tête a revêtu une dimension  » exceptionnelle « , concède l’historien Sylvain Boulouque.  » Dans toutes les catégories sociales et professionnelles venues manifester, à commencer par les étudiants et les cheminots, on trouve aujourd’hui des personnes solidaires des manifestants ultras, estime ce spécialiste des gauches radicales. Je dirai même dans toutes les strates de la société. « 

Mais qui sont ces électrons libres ? Parmi les 109 personnes placées en garde à vue le 1er  mai, et considérées par la préfecture comme faisant partie du  » noyau dur « ,  » près de la moitié sont des étudiants qui vivent majoritairement à Paris ou dans la petite couronne, décrit une source policière. Peu ont des antécédents judiciaires. « 

Parmi les black blocs,  » tout le monde ne casse pas, tient à souligner Louis, 29 ans, venu de Rennes pour participer à la manifestation. Mais on s’habille en noir pour montrer notre solidarité, et faire corps contre les forces de l’ordre. «  Le cortège de tête est  » extrêmement hétérogène et complexe à décrire, reconnaît la source policière. Ils sont plutôt sympathisants du black bloc mais sans nécessairement partager leur action violente. «  Mardi 1er  mai, on croisait dans cet ensemble disparate des étudiants en mal d’émotions fortes, des occupants de facultés, des cheminots syndiqués mais aussi des comités de sans-papiers et de réfugiés, des voyous de banlieue (trafiquants de drogue dans le civil…) venus se frotter aux CRS, comme dans leurs quartiers, ou encore des soutiens aux zadistes de Notre-Dame-des-Landes…Bref, un gigantesque fourre-tout, une véritable auberge espagnole de la contestation. Mais, hélas, à aucun moment plus de quatre cents mots de vocabulaire par personne !

Vieux routier des manifestations et porte-parole de l’association Droit au logement, Jean-Baptiste Ayrault explique la présence de sa banderole au-devant du carré syndical :  » Nous les associations, nous avons parfois du mal à trouver notre place dans l’ordonnancement officiel, dit-il. On se retrouve en fin de cortège et cela occasionne une attente un peu longue pour les mères de familles et les enfants. Alors on avait décidé de se mettre devant.  » Un sommet d’hypocrisie.

Habitués à égayer les mouvements sociaux d’airs révolutionnaires, les musiciens de la  » Fanfare invisible  » participaient aussi du cortège de tête.  » C’est une nébuleuse dans laquelle on croise des gens aux pratiques intéressantes « , fait valoir l’un des fondateurs de la fanfare, Marc Boitel.

Bertrand, un cheminot cégétiste de 30 ans, apprécie aussi ce foisonnement :  » Dans le cortège de tête, on peut davantage échanger avec un étudiant ou un postier. L’ambiance est plus festive et revendicative, souligne-t-il. C’est davantage compliqué de travailler à la convergence des luttes dans le cortège traditionnel. « Ceux qui participent au cortège de tête ont le sentiment de se trouver  » là où ça se passe « .  » Il y a un truc de génération « , ressent Alice qui ne trouve pas son compte dans l’ » ambiance merguez-Ricard «  des défilés syndicaux.

 » Il y a des slogans, des chansons, une énergie et une fraternité qui donnent un sentiment de puissance collective, témoigneà son tour Stéphane, travailleur social syndiqué à Solidaires et venu en famille défiler le 1er  Mai. A l’inverse, les cortèges syndicaux sont des endroits mortels réduits à des enchaînements de camions et de sonos. Cette tristesse ne correspond pas à la colère et à la combativité que l’on veut exprimer. Les gens se demandent quoi faire de leur rage. Participer au cortège de tête, c’est presque plus sentimental et vital qu’intellectuel.  » On s’en doutait.

Trentenaire habitué à devancer les défilés officiels, Mathieu analyse la montée en puissance du cortège de tête comme le résultat d’un  » étouffement  » politique :  » Avec l’arrivée de Macron, c’est la mort du politique. Il ne croit en rien d’autre qu’en la pure efficacité. Sa seule idéologie, c’est l’économie. Etant donné qu’il n’y a aucune issue politique vaguement séduisante, une partie de la population, et en tout cas de la jeunesse, se retrouve à faire ce qu’il y a de plus basique : aller dans la rue. En France, on a deux cents ans de contestation du pouvoir dans la rue mais, depuis quinze ans, il ne s’y passait plus rien tant cette contestation a été ritualisée et rendue impuissante. En tête de cortège, aujourd’hui, il se passe enfin quelque chose. « 

D’ailleurs, un professeur de collège à Montreuil (Seine-Saint-Denis) qui voit plusieurs de ses élèves rejoindre le mouvement, résumait avec pertinence et des mots simples le degré d’anesthésie de nos compatriotes (« Panem et cireuses« ) face à la destruction de notre pays et au « Grand Remplacement » voulu par nos élites :  » Quand je vois le peu de politisation de mes collègues, je me dis que la radicalisation des jeunes en est aussi une conséquence logique. Le maillage militant est de plus en plus lâche, et la nature a horreur du vide…  » 

Le porte-parole de l’Union nationale lycéenne (UNL), Louis Boyard, voit plusieurs des militants de son syndicat rejoindre la tête de cortège. De nombreux participants de ce défilé non orthodoxe sont effectivement défiants vis-à-vis des canaux traditionnels de représentation. Manifestant avec le cortège  » interfac « , qui réunit des étudiants des sites mobilisés contre la loi ORE (Orientation et réussite des étudiants), Léo attribue sa présence dans le cortège de tête à  » la trahison des directions syndicales « , incapables à son sens de représenter le mouvement étudiant. 

Moins vindicatif, Gaël Quirante, syndicaliste à SUD-PTT et membre de la direction du NPA, explique que le Front social, collectif dont il est l’un des animateurs, et qui avait organisé les premières manifestations au lendemain de l’élection d’Emmanuel Macron, ne se distancie pas systématiquement du cortège officiel.  » Pendant la loi travail, en  2016, nous étions dans le cortège de tête. Mais le 1er  Mai, nous étions avec la CGT et Solidaires. Nous n’avons pas de position de principe mais il faut comprendre la volonté de radicalité qu’exprime le cortège de tête. On en a marre des stratégies perdantes des grèves perlées. Il faut que les directions syndicales, politiques et associatives prennent leur responsabilité et appellent à la grève générale. « 

Le désir de radicalité ne s’accompagne pas nécessairement de celui d’un passage à l’acte violent. Et vis-à-vis des black blocs, les positions épousent là encore une grande hétérogénéité.  » On ne veut ni suivre les syndicats ni être assimilés aux black blocs, revendique Camille Bernard, enseignante dans le Val-de-Marne et membre du collectif Education 94. La violence est contre-productive, elle éloigne les gens des manifestations.  »  » La captation de la manifestation par les black blocs est un peu dégueulasse, condamne plus volontiers encore Marc Boitel, de la Fanfare invisible. C’est sûr qu’il va y avoir de grosses discussions, car personne ne peut s’approprier ce cortège de tête.  » Mais, comme disait l’autre,  » La nature a horreur du vide « .

Louis Boyard explique qu’il participe d’une  » zone pré-black bloc composée de jeunes qui ont en commun la colère mais qui ne soutiennent pas pour autant la casse « . D’autres ont des postures plus ambiguës.  » On ne va pas pleurer pour un McDo et deux affiches JCDecaux « , relativise Alice, qui adhère à l’idée qu’ » on subit une violence d’Etat et qu’on peut, nous aussi, être violents « 

Mais, depuis 2016, il manifeste dans le cortège de tête et les lignes bougent :  » Tant que cette violence vise des biens matériels symboliques, elle exprime quelque chose que je partage « , dit-il. Et s’interroge :  » Comment peut-on célébrer Mai-68, ses barricades, ses voitures retournées et ses lanceurs de pavés et s’effaroucher de ce qu’il se passe dans le cortège de tête ?  » Question posée, peut-être, à Daniel Cohn-Bendit, l’ami omniprésent d’Emmanuel Macron…

Ou comment on récolte ce qu’on sème.

Le 7 mai 2018.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

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3 Réponses to “Micro-trottoir en tête du cortège syndical du 1er mai à Paris.”

  1. Hervé J. VOLTO mai 7, 2018 à 12:32 #

    Exellante analyse. ll y a donc le cortège officiel des principaux responsables et des militants traditionalistes qui défilent derrière les banderoles des organisations syndicales et de quelques partis politiques (toujours de gauche) : le Président Macron devrait séparer la réforme du travail, promise dans la campagne électorale, de la réforme du statut des cheminots, s’il estr vriament nécessaire, pour empécher les deux causes de faire synergie.

    Mais il y a aussi, précédant ces derniers, un « cortège de tête », agrégat de manifestants de toutes origines, de toutes natures, et…de tous desseins, dont le but de foutre le b… azar. Ce qu’il manque, ce sont de nombreux effectifs des agents de police en civil mélengèe à la foule et prettant main forte aux agents des RT, ex-RG. Il ne faut jamais oublier de rendre hommage au courage, à l’abnégation et à l’esprit de service des Compagnons Républicains (demain Royaux) de Sécurité, en première ligne face à la chienlit…

  2. Hervé J. VOLTO mai 7, 2018 à 12:40 #

    De retour d’un voyage de cinq jours à Bucarest, heu… de trois jours à Sydney, le chef de l’Etat retrouve une France sens dessus-dessous. Mai 2018, mai 1968, « la chienlit » ! Et ça brandit des pancartes, 40 000 personnes sur les boulevards pour lui « faire sa fête », et Air France qui perd son pilote et la SNCF qui entre dans sa huitième séquence de grève et le déficit commercial de mars toujours négatif et la croissance pas très bonne et le projet européen au point mort. Sans compter, c’est un signe qui ne trompe jamais, un festival de Cannes électrique qui s’ouvre tout en querelles. Comme il y a un demi-siècle le constat est semblable : qu’importe l’âge, lui (de Gaulle) 78 ans, moi 40, dès que je m’en vais dans le grand monde pour « redonner à la France sa fierté », les affaires internes ne sont plus tenues.

    le Président Macron devrait séparer la réforme du travail, promise dans la campagne électorale, de la réforme du statut des cheminots, s’il est vraiment nécessaire, pour empécher les deux causes de faire synergie.

    Ce qu’il manque face à la chienlit, ce sont de nombreux effectifs des agents de police en civil mélengèe à la foule et prettant main forte aux agents des RT, ex-RG. Il ne faut jamais oublier de rendre hommage au courage, à l’abnégation et à l’esprit de service des Compagnons Républicains (demain Royaux) de Sécurité, en première ligne face aux agitateurs professionnels de la gauche…

    Moody’s a relevé par contre vendredi de stable à positive la perspective de la note de la France. L’agence de notation américaine évoque désormais un relèvement « fin 2019 ou début 2020 » si le cap des réformes est tenu. Une étude des conseillers du commerce extérieur que dévoile en exclusivité l’Opinion confirme le changement de regard porté sur l’Hexagone, avec une hausse très nette d’opinions favorables.

    La dernière plaisanterie en vogue à Washington mi-avril, lors des assemblées de printemps du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale :

    -Seuls trois pays réforment aujourd’hui : la Chine, l’Arabie Saoudite et la France. Mais un seul n’est pas une dictature.

    Un an après son élection, « l’effet Macron » fonctionne toujours en dehors de nos frontières. Après avoir été réduite pendant des années à deux chiffres – « 75-35 », le pays de la taxe à 75 % sur les hauts salaires et des 35 heures – la France a connu en douze mois un spectaculaire redressement de son image à l’international. Trois chiffres tirés de trois sondages récents résument cette rupture opérée avec le précédent quinquennat…

  3. Hervé J. VOLTO mai 7, 2018 à 12:43 #

    A force de se laisser happer par les images, par les symboles, par le spectacle de l’exercice du pouvoir macronien, qui souligne à l’envi la « verticalité » du pouvoir, on finit par ne plus voir ce que cache la gouvernance « jupitérienne » d’Emmanuel Macron : la prédominance de la haute fonction publique dans la décision politique.

    Le 7 mai 2017, Emmanuel Macron remportait l’élection présidentielle, au second tour, face à Marine Le Pen, avec 66,10 % des suffrages exprimés. Après avoir fait campagne en s’appuyant sur la société civile pour court-circuiter les corps établis et les partis traditionnels, il a depuis un an mené l’essentiel de ses réformes en s’appuyant sur des ministres très techniques, guidés plus que jamais par l’expertise de la haute administration. Un mélange à succès, pour le moment, mais qui pourrait devenir un handicap à plus long terme.

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