Même Euripide n’aurait pu imaginer pareille tragédie grecque.

14 Juin

Huit ans de souffrances et de sacrifices. Depuis 2010, la Grèce a enchaîné trois plans d’aide, des centaines de mesures d’austérité et des dizaines de réformes. Après une petite décennie d’assistance européenne, elle devrait faire enfin son retour sur les marchés, le 20  août. Mais, avant cela, elle doit encore s’entendre avec ses partenaires européens sur un accord  » global  » (entendez qu’il comportera encore bien des contraintes) encadrant la sortie de crise. Il devrait être conclu lors de l’Eurogroupe du 21  juin, au plus tard. En vérité, Athènes ne volera pas totalement de ses propres ailes en  2019 et 2020. Elle restera sous liberté surveillée.

Quel bilan tirer de ces huit années de plans d’aide ? A Bruxelles, on s’attache à souligner que de nombreux progrès ont été réalisés dans la gestion. Le 19  mai, le commissaire européen Pierre Moscovici saluait ainsi  » le travail acharné et la bonne coopération  » des autorités hellènes. Ajoutant :  » Après tant d’efforts et de sacrifices, la Grèce est enfin sur la dernière ligne droite. »  

Mais à y regarder de près, les motifs de satisfaction sont bien maigres. L’objectif du troisième programme lancé à l’été 2015 était d’aider Athènes à  » restaurer une croissance soutenable, créer des emplois, réduire les inégalités et faire face aux risques concernant sa stabilité financière et celle de la zone euro « . En échange de 86  milliards d’euros de prêts, le gouvernement a adopté un nombre presque incalculable de réformes visant à redresser les finances publiques. Pour quel résultat ?

Commençons par les bonnes nouvelles. Le déficit public, d’abord : la Grèce est parvenue à l’effacer. Mieux : en  2017, elle affichait un excédent primaire équivalent à 4  % du produit intérieur brut (PIB), supérieur à l’objectif de 1,75  % fixé par ses créanciers. Les banques sont en meilleure forme. Elles liquident peu à peu leurs créances douteuses. Mais elles restent fragiles, incapables de financer correctement les PME grecques. Mais il faut dire qu’il est assez facile de réduire un tel déficit en organisant la misère des citoyens et en coupant plus que drastiquement dans les finances publiques…

Malheureusement, le niveau considérable de la dette publique, qui culmine à près de 180  % du PIB, handicape sérieusement l’avenir du pays. Les bailleurs de fonds d’Athènes ont promis d’agir pour l’alléger, mais les mesures concrètes tardent à venir. Pire,  » l’objectif de renforcement de la croissance n’est pas atteint à ce stade « , souligne Jésus Castillo, spécialiste du pays chez Natixis, dans une note sur le sujet. Certes, le PIB grec a progressé de 1,3  % en  2017. La reprise montre son nez. Le tourisme surtout est dynamique. Les exportations se sont un peu redressées. Le chômage, qui a culminé à 28  % au pire de la récession, est redescendu à 20  %.

Mais les fragilités structurelles demeurent. Le fonctionnement de l’administration et de la justice est calamiteux. Le tissu productif a été laminé par les années de crise. Le niveau de l’investissement est de 60  % inférieur à son niveau de 2008. Les jeunes émigrent. La richesse par habitant est encore loin de son niveau d’avant-crise. Pour améliorer les choses, le gouvernement d’Alexis Tsipras prévoit une série de mesures visant à réduire les inégalités et soutenir l’activité : création d’une banque nationale de développement pour financer PME et start-up, revalorisation du salaire minimal…Elles vont bien sûr dans le bon sens. Mais elles arrivent sans doute trop tard.

Car, il faut le dire (surtout à l’Allemagne), la croissance grecque et le modèle économique du pays, à redéfinir, n’ont jamais été au cœur des plans d’aide mis en œuvre depuis 2010. La Grèce doit-elle moderniser son agriculture et comment ? Miser sur les nouvelles technologies ? Lesquelles ? Et, dans ce cas, comment adapter son système éducatif ? Ces questions sont déterminantes pour assurer la soutenabilité à long terme de la dette et le bien-être de la population. Pourquoi, alors, les créanciers en ont-ils si peu débattu ? Certains argueront que la priorité des plans d’aide n’était pas le long terme, mais de parer à l’urgence financière. Peut-être. Mais, en réalité, la Grèce n’était pas prête à entrer au sein de l’Union européenne et ses créanciers savent quelle est leur responsabilité dans cette affaire. Y compris dans quelques malversations qui y contribuèrent. Alors, surtout, pas de vague et fermons pudiquement le couvercle de cette marmite !

Dans ces conditions, la tragédie grecque est encore plus grave que le désastre social et financier qui a fait vaciller le pays. Elle est symptomatique de l’incapacité de la zone euro à offrir à ses citoyens – en particulier à ceux se résolvant aux plus lourds sacrifices – un horizon autre que celui des règles budgétaires. A leur proposer un projet suffisamment mobilisateur pour leur rappeler pour quelles raisons ils ont choisi de lier leur destin à ceux des autres peuples européens.

Encore une imposture que nous n’avons cessé de dénoncer.*

Le 14 juin 2018.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

* Vous pourrez vous reporter aux nombreux articles que nous avons consacrés à la crise grecque (mot-clé Grèce sur notre moteur de recherche) mais aussi à nos Billets d’Argolide, écrits pendant la crise aiguë de l’été 2015, en direct du pays et alors que se mettait en place la phase explosive de la crise migratoire (que l’on a appelée « la route des Balkans« ) et qui fut organisée par l’Allemagne d’Angela Merkel.

Publicités

2 Réponses to “Même Euripide n’aurait pu imaginer pareille tragédie grecque.”

  1. Hervé J. VOLTO juin 14, 2018 à 10:07 #

    Oui, la tragédie grecque est encore plus grave que le désastre social et financier qui a fait vaciller le pays. Elle est symptomatique de l’incapacité de la zone euro à offrir à ses citoyens – en particulier à ceux se résolvant aux plus lourds sacrifices – un horizon autre que celui des règles budgétaires. A leur proposer un projet suffisamment mobilisateur pour leur rappeler pour quelles raisons ils ont choisi de lier leur destin à ceux des autres peuples européens.

    C’est cette incapacité européenne que rejettent la Grande Bretagne à travers le Brexit…

  2. Hervé J. VOLTO juin 14, 2018 à 11:29 #

    C’est encore contre cette incapacité européenne que prétendent lutter les italiens.

    Dernière minute ! Le journal de droite IL GIORNALE du Jeudi 14 Juin 2018, c’est à dire de ce matin, titrait :

    -LA TELEFONATA DEL DISGELO : DOMANI, CONTE ANDRA APRIGI (La téléphonate du dégel : demain Conte ira à Paris). Nella notte il presidente francese chiama Conte: « Mai voluto offendere l’Italia ». Confermato il pranzo di domani a Parigi (Dans la nuit, le Président Français appelle Conte : « Jamais, je n’ai voulu offenser l’Italie ». Est confirmée le repas de demain à Paris)… Il Giornale : http://www.ilgiornale.it/

    La plus grande Reine de France demeure une italienne, CATHERINE DE MEDICIS, une Dauphine, une Reine, une Reine-mère et une Régente de qualité à une époque difficile : celle des guerres de religion qui risquaient de tout embraser, les espagnols, pro-catholiques, et les hollandais, pro-protestants, menaçant directement le Royaume.

    Aujourd’huies Royalistes italiens, quand à eux, soutiennent Silvio Berlusconi et Giogria Melloni, tous deux soutenant la cohaliton Ligue-M5S de Matteo Salivini et Luigi Di Maio…

    Alleanza Monarchica Stella e Corona – Home | Facebook
    https://it-it.facebook.com/AlleanzaMonarchica.StellaeCorona/

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :