La limitation de vitesse à 80 km/h…en Creuse.

18 Juin

La mesure gouvernementale, publiée au Journal officiel dimanche 17 juin, et qui entrera en vigueur le 1er juillet, suscite passions, colère et rejet dans ce département très rural de 120 000 habitants. La Creuse ne compte qu’une seule route nationale, la N145, qui permet notamment de relier La Souterraine à Guéret – la préfecture, qui rassemble plus de 13 000 habitants – et où l’on peut rouler jusqu’à 110 km/h. Résultat : tous les autres axes du département (soit 4 400 km de routes secondaires) sont concernés par la nouvelle limitation à 80 km/h. « Travail, école ou loisirs des enfants, courses ou une simple baguette de pain… Vous êtes obligés de prendre la voiture et parfois sur de longues distances », explique Daniel Gargaud, responsable de l’Association des motards en colère.

Ceux qui ne vivent pas à La Souterraine, Guéret ou Aubusson (près de 3 500 habitants) sont installés dans une multitude de hameaux dispersés sur les plus de 5 000 km2 du département. Et il n’est pas rare de vivre à plus 60 km de son lieu de travail. « Ici, votre véhicule, ce n’est pas un élément de vie mais de survie, confirme Thierry Gaillard, maire divers droite de Sardent (près de 800 habitants). On ne tient pas compte des spécificités régionales. Et puis, cette application systématique, brutale, rapide, d’une décision sortie du chapeau du Premier ministre… » Pour lui, la nouvelle limitation de vitesse « ne servira qu’à remplir les caisses de l’Etat« .

Au-delà de la question de la limitation de la vitesse, c’est un sentiment d’abandon qui habite la Fédération française des motards en colère. « Dans la Creuse, les transports publics, c’est une ligne SNCF qui dessert la gare de La Souterraine. Toutes les petites gares ont été fermées. Et pour Guéret, il faut prendre un car. En dehors de ça, il n’y a plus rien« , se désole Daniel Gargaud. Il pointe également le « désengagement de l’Etat dans l’entretien des routes qui rend la conduite dangereuse, le scandale des radars, le nouveau contrôle technique... » Bref, la coupe est pleine et la limitation à 80 km/h, « c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase ».

Il suffit de sortir de La Souterraine en direction de Crozant (à environ une demi-heure de route) pour constater le mauvais état des routes minées par des nids-de-poule. Rubans sinueux et longues voies monotones alternent. Il n’est pas rare de croiser un panneau indiquant une « chaussée déformée ». « Ça fait cinq ans qu’on a ces panneaux provisoires », s’agace Daniel Gargaud. Les paysages verdoyants de champs, pâturages et nature qui bordent la route ne sont interrompus que par de rares villages semblant déserts. Sur les nombreux volets fermés des commerces, les panneaux « À vendre » poussent comme des champignons.

Au milieu de ce cadre bucolique et peu propice aux bouchons, la question se pose : est-ce si grave de perdre cinq à sept minutes sur un trajet, en abaissant sa vitesse de 10 km/h ? « Pour Édouard Philippe, ce n’est peut-être pas grand chose. Mais pour le salarié qui fait le trajet quotidiennement, qui doit aller pointer et qui est en retard, cela va le pénaliser », affirme le coordinateur de la FFMC. Pessimiste quant à l’application de la mesure, Daniel Gargaud poursuit : « Tout le monde va être énervé sur les routes, notamment ceux qui ne pourront plus doubler derrière un camion ou un tracteur. Ça risque de mal se terminer et les gens vont perdre leurs points de permis. Et sans permis, pas de travail. »

Une séquence symbolise, pour les motards, cette déconnexion entre l’Etat et les zones rurales : Emmanuel Macron qui encourage, début octobre, les salariés licenciés de GM&S à partir travailler à l’usine Constellium d’Ussel, en Corrèze… à 140 km de La Souterraine : « Les gens sont obligés de quitter la Creuse s’ils veulent du boulot et on vient nous parler limitation de vitesse… » Même constat amer pour Sylvie Sergent, présidente de la FCPE de la Creuse. Pour elle, ce passage à 80 km/h démontre « une ignorance du monde rural ».

Une fois de plus, ce sont les départements ruraux qui sont mis de côté. On nous isole encore un peu. « Chez nous, il n’est pas rare qu’un établissement scolaire soit à 30 minutes du domicile. Avec les nombreux arrêts et l’état des routes, des enfants font une heure de car le matin, une heure le soir, leur trajet va donc être rallongé », déplore-t-elle. Pour réduire ce temps passé sur les routes, elle s’est s’installée il y a 20 ans, à Saint-Médard-la-Rochette, à 20 minutes d’Aubusson et 45 minutes de Guéret. « Quitter la région parisienne, c’était un projet de vie pour moi. Il n’est pas rare qu’avant de s’installer chez nous, des parents me demandent si l’école est menacée de fermeture. La présence d’une école compte mais aussi la distance », résume cette maman.

« Mon fils en a quand même pour une demi-heure, en car, pour aller au lycée. Et je l’emmène le matin en voiture car nous vivons en pleine campagne, à un kilomètre du lieu de ramassage scolaire », souffle-t-elle. Ceux qui ne peuvent pas déménager « ont des enfants qui passent leurs vies sur les routes« , pointe cette graphiste indépendante de 53 ans : « Il n’est pas rare que des gamins rentrent chez eux à 19 heures. »

Encore faut-il que la limitation à 80 km/h soit respectée. « Sur les petites routes de Creuse, on ne peut jamais dépasser les 80, balaie une directrice d’auto-école de Guéret. Elles sont sinueuses et dangereuses. » Avant de tout de même concéder : « En revanche, sur les grands axes, quand il y a de la visibilité, c’est vrai que c’est un peu embêtant. » « Ni pour, ni contre » cette mesure, elle est en tout cas convaincue qu’elle n’entraînera pas une baisse du nombre des morts sur la route (neuf personnes ont été tuées en 2017 dans tout le département).

À la Fédération des motards en colère, on estime que la vitesse n’est pas le principal problème de sécurité routière : « Regardez plutôt du côté de l’alcool, de la drogue ou du portable au volant… », suggère Daniel Gargaud.

Et regardez aussi du côté de l’état des routes dont le gouvernement est responsable ! *

Le 18 juin 2018.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA. 

* lire « Tous responsables ou tous complices » :

https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2018/05/17/tous-responsables-ou-tous-complices/

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