Et si l’aide au développement des pays d’Afrique était un leurre ?

8 Juil

Depuis que l’Union européenne, sous la pression des peuples et de quelques mouvements politiques hostiles à l’accueil des hordes migrantes, se penche enfin sur les moyens de freiner l’immigration essentiellement africaine, est apparu le besoin de se donner bonne conscience en proposant d’assortir un meilleur contrôle de nos frontières de mesures économiques visant à aider les pays africains les plus pauvres.

Il y eut, dès l’année dernière, Emmanuel Macron promettant devant l’ONU de porter à 0,55  % du PIB l’aide publique au développement. Puis Laurent Wauquiez, déclarant le 28  juin 2018 :  » Il faut que les navires ramènent les migrants sur les côtes dont ils sont originaires et il faut une aide au développement du côté africain. «  Ce discours repose sur le raisonnement suivant : si les conditions de vie dans les pays les plus pauvres s’améliorent, leurs habitants auront moins de raisons de les quitter.

Raisonnement apparemment imparable… mais dont Thibault Gajdos, chercheur au CNRS, nous affirme qu’il est faux ! Au nom des travaux du géographe américain Wilbur Zelinsky (1921-2013) qui démontrait dès les années 1970, qu’il existe une relation  » en U inversé  » entre migration et développement. Jusqu’à un certain stade, le taux d’émigration augmente avec le niveau de développement d’un pays, privant celui-ci d’un nombre croissant de ses forces vives ; puis cette relation se stabilise avant de s’inverser.

Depuis, l’économiste Thu Hien Dao et ses collègues ont analysé les flux migratoires vers l’OCDE entre 2000 et 2010 ( » Migration and development : Dissecting the anatomy of the mobility transition « , Journal of Development Economics, n°  132, mai  2018). Ils ont mis en évidence trois explications principales à cette relation, à première vue paradoxale, entre développement et migrations.

Tout d’abord, le niveau de qualification de la population augmente à mesure qu’un pays se développe. Or, les personnes qualifiées sont celles qui ont la plus forte propension à émigrer. Cela explique entre un tiers et la moitié de la relation croissante entre développement et émigration.

En second lieu, les inégalités et les revenus tendent à s’accroître dans les phases initiales de développement, augmentant le niveau d’aspiration et les capacités des plus pauvres à émigrer, ce qui explique environ un quart du phénomène migratoire.

Enfin, il est plus facile de rejoindre un pays où se trouvent déjà des compatriotes, ce qui conduit à un processus d’accumulation de l’émigration. Ce mécanisme explique environ 30  % de la relation croissante entre développement et émigration.

Thu Hien Dao a estimé à 6 000  dollars le revenu annuel par habitant à partir duquel une augmentation du PIB d’un pays entraînait une diminution de son taux d’émigration.

Sachant que deux tiers de la population mondiale vit dans des pays situés sous ce seuil, il n’est guère raisonnable d’espérer qu’une politique de développement permette de réduire les flux migratoires à court terme.

C’est ce que confirme une étude d’Axel Dreher qui a analysé l’impact de l’aide versée à 141 pays pour contrôler les flux de migrants entre 1976 et 2013 ( » Dœs aid help refugees stay ? Dœs aid keep refuggees away ? « , CEPR Discussion Paper, février  2018). Résultat : le nombre de réfugiés quittant un pays n’a aucun lien avec l’ampleur de l’aide qu’il reçoit. En revanche, le flux de réfugiés provenant d’un pays diminue de 30  % lorsque l’aide reçue… par ses voisins augmente d’un point de pourcentage. L’explication est simple : une part importante de  » l’aide humanitaire «  consiste en réalité à aider les pays frontaliers des régions en crise à renforcer leurs capacités à bloquer les flux de réfugiés. Cette stratégie est exactement celle décidée par l’Union européenne lors du sommet Europe-Afrique de La Valette en  2015, et confirmée lors du sommet européen des 28 et 29  juin sur la question migratoire.

Une partie des fonds européens d’aide publique au développement sert donc en réalité à aider les pays de transit à bloquer les migrants, et non à lutter contre la pauvreté. Le Niger (dont nous avons déjà parlé) en est un parfait exemple*. Mieux vaudrait le dire clairement et tout miser sur le blocage de ces migrants plutôt que d’enrichir quelques potentats plaçant ensuite leur patrimoine dans des paradis fiscaux !

À moins que nous en (re)venions à la bonne vieille colonisation qui, après tout, ne fonctionnait pas si mal en matière de contrôle des flux migratoires mais aussi d’amélioration des niveaux de vie.

Le 8 juillet 2018.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

* Lire « Le vingt-et-unième siècle sera celui d’une tragédie démographique entre l’Afrique et l’Europe » :

https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2018/06/12/le-xxi-eme-siecle-sera-celui-dune-tragedie-demographique-entre-lafrique-et-leurope/

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Une Réponse to “Et si l’aide au développement des pays d’Afrique était un leurre ?”

  1. Hervé J. VOLTO juillet 8, 2018 à 8:13 #

    Les aider sans les évangéliser en amont : là est le leurre.

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