Démocratie ? Vous avez dit démocratie ?

11 Juil

Dieu sait s’ils en ont plein la bouche de ce mot fourre-tout qui, depuis la fin de la Grèce antique, ne veut plus rien dire. Et même s’ils tentent de se raccrocher aux branches grâce aux bonnes paroles de Winston Churchill (1).

C’est pourquoi il nous faut revenir sur l’enquête sur les fractures françaises que nous citions hier, réalisée par Ipsos Sopra-Steria et menée depuis 2013 en partenariat avec la Fondation Jean-Jaurès et Sciences Po (https://abonnes.lemonde.fr/politique/article/2018/07/09/apres-un-an-de-presidence-macron-l-optimisme-s-est-dissipe_5328157_823448.html).

Et si la crise de la politique avait masqué la crise de la démocratie ? Voilà peut-être la question la plus lourde qui surgit à la lecture cette enquête (programme ViePol). Depuis de nombreuses années, il s’agissait de deux crises jumelles – la crise de la politique occupant, par son ampleur, le devant de la scène. Aujourd’hui, elle demeure la plus vive mais, et c’est l’élément nouveau, elle se réduit légèrement tandis que la crise de la démocratie se développe progressivement.

La crise de la politique a sans doute été le sujet central de la campagne présidentielle en 2017. Elle n’est pas réglée, loin s’en faut mais un point d’inflexion semble avoir été atteint en 2016. Depuis lors, la conviction que « tous les responsables politiques sont corrompus » reste élevée (63 %) mais elle a reculé de 14 points. Quant au sentiment que « les responsables politiques agissent d’abord dans leur intérêt personnel », il reste massif (82 %) mais a reculé de 11 points.

La crise de la démocratie, de son côté, suit un chemin ambivalent. Lorsque l’on s’interroge sur le bon ou le mauvais fonctionnement de la démocratie, la situation s’améliore là aussi de 16 points depuis 2016. Mais lorsque l’on se demande s’il s’agit ou non du meilleur des systèmes*, la situation se dégrade continûment. En 2014, 24 % des Français estimaient que « d’autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie »– c’était déjà très significatif. Ils étaient 30 % en 2016. Ils sont 36 % aujourd’hui. L’analyse détaillée souligne trois grandes fractures plus inquiétantes encore que ce pourcentage global, et qui expliquent en partie le détachement progressif à l’égard de la démocratie.

Une fracture éducative et culturelle d’abord : 46 % des jeunes de 18 à 35 ans estiment que d’autres systèmes politiques sont tout aussi bons que la démocratie, contre 28 % seulement chez les plus de 60 ans ; 40 % de ceux qui ont un diplôme inférieur au bac, contre 24 % de ceux qui ont un diplôme bac +3 ou plus ; 45 % de ceux qui s’intéressent peu ou pas du tout à la politique, contre 28 % chez ceux qui s’y intéressent. La leçon parait claire : l’attachement à la démocratie se nourrit de connaissances, de références éprouvées individuellement ou transmises par les aînés, et d’un lien étroit avec la politique. Sans cet ancrage fondamental, on peut passer du désintérêt à l’égard de la politique en général à la relativisation de la démocratie elle-même. Mais nous avons une autre explication. Cette fracture pourrait aussi s’expliquer par l’écart encore existant entre ceux auxquels les clercs ont inculqué, avec la conviction et la vigueur que l’on sait, leurs certitudes tout droit venues des Lumières puis de la Révolution française et les autres. C’est-à-dire les plus jeunes, qui n’ont reçu qu’un enseignement bien plus édulcoré et bien moins savant que leurs parents.

Une fracture sociologique ensuite : la relativisation du régime démocratique touche 49 % des ouvriers, 51 % de ceux qui estiment faire partie des défavorisés et des catégories populaires, 58 % de ceux dont les revenus sont inférieurs à 1 200 euros, 44 % de ceux qui vivent dans les communes de moins de 2 000 habitants. Là encore, la leçon parait claire : pourquoi ceux que la démocratie abandonne à la précarité seraient-ils ses ardents défenseurs ? La dimension sociale serait alors tout simplement consubstantielle à la démocratie. Mais c’est oublier que les Français les moins favorisés ont besoin d’ordre tant ils constatent que le désordre n’est pas, la plupart du temps, de leur fait mais de celui des mieux installés au sein de la société.

Une fracture politique enfin : la distance à l’égard de la démocratie rassemble une nette majorité des sympathisants du Front national (64 %) avec une spectaculaire progression de 21 points en quatre ans, et de plus en plus de sympathisants de La France insoumise (43 %, + 26 points en six ans). Elle touche également tout particulièrement ceux qui se considèrent comme « très à gauche » ou « très à droite ». L’indifférence à la politique de certains peut donc se conjuguer à une critique politique aiguë de la démocratie représentative chez d’autres, et dans les deux cas aboutir à une prise de distance. Que dire sinon que la démocratie se nourrit aussi du respect de la minorité, non du seul dogme de la majorité. Mais, hélas, quel responsable politique au pouvoir garde encore cette évidence à l’esprit ? Seul le Roi en serait capable.

Le point d’arrivée de cette triple fracture porte un nom : la méfiance, voire le ressentiment. Plus on a de raisons de penser que la France est en déclin, que la mondialisation est une menace, qu’il y a trop d’étrangers en France et plus on considère que d’autres systèmes politiques peuvent être tout aussi bons que la démocratie – les écarts allant de 10 à 30 points.

Entre les critiques relatives au fonctionnement de la démocratie et celles relatives à l’idée même de la démocratie, tout se passe donc comme si un nombre croissant de Français s’interrogeaient sur la capacité structurelle du régime démocratique à répondre à un environnement toujours plus complexe et menaçant.

Il est facile d’imaginer que la pression migratoire sur l’Europe en général et la France en particulier (2) finira par convaincre les Français qu’il est urgent de passer des interrogations aux actes s’ils refusent de disparaître.

 

(1) Winston Churchill : « La démocratie est le pire des régimes – à l’exception de tous les autres déjà essayés dans le passé. » (Democracy is the worst form of government – except for all those other forms, that have been tried from time to time.)

(2) 

https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2018/07/10/immigration-le-danger-ce-sont-les-diasporas/

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Une Réponse to “Démocratie ? Vous avez dit démocratie ?”

  1. Hervé J. VOLTO juillet 11, 2018 à 11:59 #

    La fracture est autant sociale qu’ethnique QUE profondément religieuse, à la santé du laïcisme forcé que fait vivre la Républiqiue à la FRANCE.

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