Il faut aider et accompagner la réconciliation entre l’Ethiopie et l’Erythrée.

12 Juil

L’Ethiopie et son ancienne province maritime, l’Erythrée, étaient en guerre depuis plus de vingt ans et leurs dirigeants ne s’étaient plus rencontrés depuis le déclenchement de ce conflit frontalier qui fit plus de 80 000 morts entre le 3 mai 1998 et le 18 juin 2000.

Entre ces deux dates, la région a connu une guerre de tranchées d’un autre âge, pour une bande de terre caillouteuse et une poignée de villages, dont celui de Badmé, où tout a commencé et qui fut le théâtre d’une des offensives les plus meurtrières de ce qu’on a parfois appelé la «guerre des cousins». Le Front de libération du peuple du Tigray (FLPT) et le Front populaire de libération de l’Erythrée (FPLE), guérillas à tendance marxistes-léninistes, avaient combattu côte à côte le régime de Mengistu Haile Mariam. Après la chute du dictateur en 1991, le FLPT allait s’installer au pouvoir en Ethiopie, tandis que le FPLE allait obtenir l’indépendance de l’Erythrée deux ans plus tard, en application du pacte conclu entre les deux alliés pendant les années de maquis.

Carte de l’Ethiopie et de l’Erythrée

Les bornes de pierre qui délimitaient la frontière, disposées par les Italiens, avaient depuis longtemps disparu. Ce flou géographique, ajouté à une rivalité économique entre les deux Etats – avec l’indépendance de l’Erythrée, l’Ethiopie perdait son accès à la mer Rouge – et à la culture guerrière des jeunes régimes, a précipité la rupture. Ces mille kilomètres de frontière seront le prétexte d’un conflit absurdement ruineux.

En 2002, une commission indépendante a délimité un nouveau tracé, distribuant des territoires contestés à chaque partie et attribuant la région de Badmé à l’Erythrée. Mais Addis-Abeba a renâclé à accepter ses conclusions, tandis qu’Asmara a expulsé le personnel onusien chargé de veiller à l’application du cessez-le-feu. En juin 2016, un violent accrochage a laissé craindre une reprise ouverte des hostilités, les Érythréens affirmant avoir tué plus de 200 soldats éthiopiens.

Et voilà qu’un nouveau Premier ministre éthiopien a repris fermement la main pour installer la paix entre les deux pays. Et lorsque celui-ci descend d’avion, dimanche 8  juillet au matin à Asmara, la capitale de l’Erythrée, ce n’est pas pour agiter mollement le symbole convenu d’un «  voyage historique  » sans contenu. Abiy Ahmed est engagé dans un processus de paix avec l’Erythrée, mené comme une opération commando, avec une vitesse et une intensité maximales, et beaucoup d’émotion.

Le dirigeant de l’Ethiopie, arrivé au pouvoir en février, a conscience qu’une thérapie de choc est indispensable pour faire sauter les blocages qui maintiennent depuis deux décennies les deux pays dans un état de  » ni paix ni guerre « . Il agit, en conséquence, comme si sa propre vie en dépendait, porté par un torrent de symboles soigneusement choisis. Depuis 1998, lorsqu’avait éclaté la guerre entre les deux pays, il était impossible d’appeler directement l’Erythrée depuis l’Ethiopie, et vice versa : on a subitement rétabli les liaisons téléphoniques entre les deux nations.

Entre Addis Abeba et Asmara, Abiy Ahmed a fait le saut de puce, dimanche, dans un vol inaugural d’Ethiopian Airlines, la compagnie nationale qui reprendra entre les deux capitales cette desserte fermée depuis qu’en mai  1998, une patrouille de soldats érythréens avait ouvert le feu sur un groupe de miliciens locaux, côté éthiopien, dans la petite ville de Badmé, que revendiquent les deux pays.

Si tout va bien, un mouvement de stabilisation de dimension régionale pourrait bénéficier à toute la Corne de l’Afrique, offrant une prospérité nouvelle. Mais dans son propre pays, il fait face à une opposition menaçante au sein de la galaxie du pouvoir. Lors d’un grand rassemblement de soutien à sa politique, organisé au cœur d’Addis-Abeba il y a une dizaine de jours, un attentat a eu lieu. Le premier ministre est un homme menacé. Il lui faut donc engager de façon irréversible, et le plus rapidement possible, la paix avec son voisin.

A l’arrivée à Asmara, les intentions des dirigeants des deux pays ont été mises en scène avec soin. Le président érythréen, Isaias Afwerki, qui se montre rarement en public et tient son pays d’une main de fer, cultive habituellement un genre qui oscille entre glacial et brutal. Il est venu accueillir à l’aéroport un dirigeant de trente ans son cadet. Fin 2017, une source proche du président érythréen pronostiquait la  » chute imminente  » du pouvoir éthiopien avec un sourire gourmand, alors que son pays soutenait, plus ou moins discrètement, des groupes d’opposants éthiopiens, dont certains étaient impliqués dans la lutte armée.

L’année précédente, un incident frontalier de plus avait poussé l’Ethiopie à menacer l’Erythrée d’une  » guerre totale « . Mais depuis, le dégel est venu avec Abiy Ahmed. Parmi les nombreuses mesures annoncées ces derniers temps, l’Ethiopie a retiré de la liste des  » mouvements terroristes  » trois formations, dont Ginbot 7, un groupe d’opposition dont le dirigeant avait élu domicile, un temps, en Erythrée.

Dimanche, c’est un Isaias Afwerki tout sourire qui s’est abandonné à la gestuelle désormais classique d’Abiy Ahmed, qui aime étreindre, pétrir, tout en éclatant de rire. En un instant, on est passé de la guerre froide à une proximité déconcertante. Il y avait des foules partout le long de la route vers la présidence, pour regarder ce revirement et contempler l’espoir que ces deux hommes parviennent à instaurer la paix entre les deux pays. «  Nous nous sommes mis d’accord pour ouvrir des ambassades dans nos deux pays respectifs, autoriser nos citoyens à se rendre visite, et laisser nos ports et aéroports opérer en toute liberté « , a déclaré le premier ministre éthiopien au terme d’un dîner avec le président érythréen, entre des séries de selfies avec son entourage.

Il est intéressant que le dirigeant de l’Ethiopie, un pays enclavé, parle de ports. C’est le signe annonciateur de la seconde partie du plan de paix, qui envisage de rétablir l’accès de l’Ethiopie aux ports érythréens. L’un d’entre eux, Assab, est désormais administré par les Emirats arabes unis (EAU), qui en ont fait une base militaire avec l’appui de l’Arabie saoudite.

Ces deux pays sont les parrains du mouvement de rapprochement entre l’Ethiopie et l’Erythrée, avec les Etats-Unis, qui ont consigné, avant même l’arrivée d’Abiy Ahmed au pouvoir, le scénario d’une paix possible dans une  » feuille de route « , négociée en secret avec des envoyés des deux capitales depuis des mois.

Pour que cette solution puisse être mise en place en renversant les blocages côté éthiopien, il fallait un dirigeant neuf : ce fut Abiy Ahmed. Lequel, aujourd’hui, est sous pression de ses parrains pour avancer vite. A Asmara, il cultive donc un style inhabituel, mélange d’annonces radicales et d’effusions rappelant les cultes évangéliques davantage que la diplomatie classique :  » Le mur entre nous est tombé. Il n’y a plus de frontière entre l’Ethiopie et l’Erythrée. Cette délimitation frontalière a disparu aujourd’hui dans les effusions d’un amour profond. L’amour peut gagner les cœurs, et on en a vu une énorme quantité aujourd’hui à Asmara. Tout ce dont nous avons besoin, c’est d’amour.  » 

Certes, nous ne sommes pas dupes de ces effusions, si courantes au sein de ces cultures de l’émotion voire même des apparences. Mais tous, les Européens aussi, ont le plus grand intérêt à ce que ces retrouvailles se concrétisent et que les autorités respectives passent aux actes. Car, à la clé, il y a la terrible pression migratoire des ressortissants de ces deux pays qui, poussés par la misère et la guerre, s’embarquent par troupeaux entiers sur les rafiot des passeurs libyens et finissent par remplir, chez nous, les camps pouilleux de la Côte d’Opale mais aussi de Paris. Y important d’ailleurs leur conflit dans d’innombrables rixes, parfois d’une extrême violence, qui pourrissent la vie des habitants locaux.

La paix, enfin signée et observée, entre l’Ethiopie et l’Erythrée* est un gage de stabilisation de leurs population comme…de réadmission possible de leurs ressortissants après expulsion de notre pays.

Pragmatiques, nous sommes à leurs côtés !

Le 12 juillet 2018.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

 

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2 Réponses to “Il faut aider et accompagner la réconciliation entre l’Ethiopie et l’Erythrée.”

  1. Hervé J. VOLTO juillet 12, 2018 à 12:00 #

    D’après la tradition éthiopienne relatée dans le Kebra Nagast (Käbrä Nägäst, ከብረ ነገሥት, livre de la Gloire des Rois) qui fonde la mythologie politique de la dynastie salomonide à partir du xve siècle, l’Arche d’alliance aurait été volée par Ménélik Ier, fils du roi Salomon et de la reine de Saba. Si le texte du Kebra Nagast ne mentionne jamais Aksoum3, par contre, les traditions éthiopiennes assimilent depuis au moins le xvie siècle l’endroit où repose l’Arche d’Alliance à l’église d’Aksum Maryam Seyon. Elle s’y trouverait toujours.

    Certains souverains éthiopiens tels Zar’a Ya’eqob (1434-68) ou Sarsa Dengel (1563-97) ont établi une cérémonie du sacre – distincte de la cérémonie du couronnement – à Aksoum, afin de tisser un lien fort entre les rituels du pouvoir royal et Aksoum.

    Ainsi, dans l’enceinte de l’église, des vestiges de la cité antique ont été ré-utilisés, transformés en « trônes » sur lesquels siégeaient les officiers de la cour royale pendant ces cérémonies.

    Aksoum demeure aujourd’hui encore un centre identitaire de l’Éthiopie, particulièrement pour les Tigréens.

  2. Hervé J. VOLTO juillet 12, 2018 à 12:03 #

    Aksoum a été le centre de l’empire aksoumite entre le ier et le vie siècle de notre ère. Le site archéologique où se trouvent les obélisques d’Aksoum a été inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO en 1980. Dans les alentours de la ville se trouvent de nombreux autres sites datés de cette période antique.

    En face de May Hedja, l’église moderne Sainte-Marie-de-Sion et le monastère sont regroupés dans une enceinte qui contient également des piliers et douze sièges de pierre ; le Ménagésha, lieu du couronnement royal et des conseils et assemblées de justice. S’y trouvent également les ruines de la basilique initiale de Maryam Sion, premier édifice chrétien éthiopien érigée vers 321, sous le règne d’Ezana.

    La structure surnommée « monastère » ou chapelle, édifiée sous Fasilidas en 1662, restaurée sous Menelik, est interdite aux femmes. Elle est décorée de peintures et renferme le trésor : couronnes impériales, vêtements royaux et religieux, croix et tambours. Dans une cache secrète dormirait l’Arche d’alliance qui contient les Tables de la Loi, jamais exposées mais dont l’existence n’est mise en doute par aucun croyant de l’église orthodoxe éthiopienne.

    Aksoum est connue pour ses églises Chrétiennes taillées dans la pierre. Elle possède un aéroport (code AITA : AXU)…

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