Le Mali n’existe pas.

25 Juil

Nous l’avons rappelé à plusieurs reprises depuis l’intervention de l’armée française au Sahel : le Mali n’existe pas ! Vous comprenez mieux pourquoi, alors, tout s’y passe si mal (https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2018/01/29/le-mali-va-mal-tres-mal/).

En tournée dans le centre du pays, fin mars, les mots du premier ministre malien, Soumeylou Boubèye Maïga, redonnent espoir à des populations qui, depuis plusieurs mois, ne cessent de compter leurs morts : Nous allons désarmer les milices. C’est le début de la réconciliation. « . Entre avril et juin, au moins 43 civils ont été tués dans le centre, lors d’attaques ciblées et de conflits intercommunautaires, selon le dernier rapport du secrétaire général des Nations unies sur la situation au Mali, publié le 6  juin.

Ces conflits opposent surtout des éleveurs peuls aux cultivateurs dogon et aux Dozo, des chasseurs traditionnels. C’est très précisément ce que nous rappelions dans notre article cité ci-dessus en référence. Des milices sont désignées comme responsables par les deux parties : Dan na Amassagou, qui défend les Dogon, est pointé du doigt par les Peuls, tandis que les Dogon accusent les Peuls de l’Alliance pour le salut au Sahel (ASS). Pourquoi ?

Parce que le Mali n’existe pas.

C’est une création aussi folle que virtuelle de l’après colonisation qui a inventé des frontières purement administratives qui ne tiennent pas compte de la diversité ethnique de l’Afrique.

Et c’est ainsi que, ces dernières semaines, les rumeurs enflaient quant à un supposé soutien de l’Etat malien à la milice Dan na Amassagou. Pour lutter contre un terrorisme islamiste qui s’étend au centre du Mali, et qui y est incarné par un prédicateur peul nommé Hamadoun Koufa, l’Etat soutiendrait la partie adverse.  » Ce n’est pas réel. L’Etat n’a pas vocation à créer ou à soutenir une milice. Son rôle est d’assurer la sécurité des populations et de combattre ces milices « , prétend le colonel major Ismaïla Deh, conseiller technique au ministère de la sécurité.

Le 7  juillet, les forces de sécurité pénètrent à Kanou Kombolé et tentent de désarmer des éléments de Dan na Amassagou. En vain.  » Si l’Etat veut désarmer, il faut qu’il prenne ses responsabilités et assure au préalable la sécurité « , tranche David Tembiné, le coordinateur de la milice. Mais comment ? Il n’en a pas la capacité.

Cette situation pose la question du contrôle qu’il est possible d’exercer sur ces groupes armés locaux.  » L’Etat a tenté de désarmer les Dan na Amassagou pour faire taire les rumeurs de son soutien à cette milice et parce qu’il sent que le contrôle sur ce groupe lui échappe « , assure une source sécuritaire internationale.

Pour l’ancien général Moussa Sinko Coulibaly, par ailleurs candidat à la présidentielle du 29  juillet, les liaisons dangereuses entre l’Etat et les milices soulignent les défaillances de l’armée malienne. Une armée qui, malgré les réformes sur le papier et les subsides versés par la France et même l’Union européenne, n’arrive pas à être efficace sur le terrain :  » L’Etat pensait qu’avec des milices, il pouvait régler le problème du Nord. Mais là, tout lui échappe, avance le candidat. Si on avait continué à réformer l’armée en  2013 au lieu de miser sur des milices, il n’y aurait pas eu cette détérioration de la situation. Aujourd’hui, il y a une déconnexion entre la haute hiérarchie et les soldats. Elle est totalement corrompue. Il faut couper les têtes pour en laisser pousser de nouvelles. Et agir sur la formation, qui n’est pas suffisante. « 

Cette sous-traitance sécuritaire pour palier les lacunes de l’armée n’est pas une stratégie nouvelle.  » L’Etat a participé à la création de la milice songhaï Ganda Izo– alors appelée Ganda Koy – , en  1994, pour affaiblir les rebelles touareg et reconquérir les zones qu’ils occupaient « , explique Boukary Sangaré, doctorant au centre d’études africaines de l’université Leyden, aux Pays-Bas.

Pour l’universitaire malien, l’Histoire s’est répétée avec, à chaque fois, un facteur déclencheur : la défaillance de l’Etat. Ainsi, en  2006, la présidence d’Amadou Toumani Touré ( » ATT « ) accélère une  » miliciarisation  » de la politique commencée une quinzaine d’années plus tôt. Pour faire face à un regain de rébellion touareg, le régime d’ATT  » a créé deux milices, l’une arabe, dirigée par Abderrahmane Ould Meydou, l’autre touareg, commandée par Alaji Gamou « , soulignait l’International Crisis Group dans un rapport publié en juin  2012.

Six ans plus tard, lorsque la guerre éclate au Nord, l’Etat mise cette fois sur les Ganda Izo pour affaiblir les Touareg indépendantistes.  » Quand les militaires maliens ont commencé à faire un repli tactique, ils ont abandonné certaines localités du Nord, mais nous, nous étions positionnés, raconte Abdourahmane Diallo, secrétaire général de Ganda Izo. Il y a eu une entente entre l’armée malienne et nous, dans la zone d’Ansongo, afin d’empêcher l’avancée du Mouvement national de libération de l’Azawad (djihadistes). On patrouillait ensemble. « 

En  2013, l’intervention française  » Serval  » permet à l’Etat de reprendre le Nord. Mais en mai  2014, Kidal lui échappe à nouveau. L’urgence n’est plus à Gao, stabilisée en partie grâce aux Ganda Izo, mais à Kidal.  » L’Etat ne pouvait pas reprendre Kidal sans les Touareg. L’armée a donc laissé tomber Ganda Izo pour soutenir les imghad du général Gamou, explique le chercheur Boukary Sangaré. Le soutien de l’Etat n’est pas une affaire d’ethnie, mais de pragmatisme. Afin de diviser pour mieux régner, l’Etat accepte l’offre la plus intéressante ! « 

Quelques mois plus tard, un nom sera donné au groupe du général Gamou : le Groupe d’autodéfense touareg imghad et alliés (Gatia) était officialisé. Il est aujourd’hui membre de la Plate-forme, une alliance de groupes armés signataire de l’accord de paix d’Alger.  » Le Gatia est une milice. La Plate-forme à laquelle elle appartient est en soi une coordination de milices. Et c’est ce que l’Etat visait. Pour lui, c’était une manière de partager le gâteau et de regrouper toutes les milices qui l’avaient aidé dans le passé « , analyse Boukary Sangaré.

Le problème, c’est qu’aujourd’hui, ces milices prolifèrent. Et jouent parfois de leur pouvoir pour réclamer ce qu’elles estiment leur être dû. C’est ce qu’a fait Ganda Izo début juillet. Ses miliciens ont fait irruption au siège des autorités intérimaires de Tombouctou afin d’en déloger des militaires membres du Mécanisme opérationnel de coordination. Les dissidents s’estimaient floués par ce mécanisme de réintégration des soldats, prévu par l’accord d’Alger et dont ils ne font pas partie, à Tombouctou comme à Kidal.

 » Il n’y a pas eu de quotas additifs pour nous là-bas, déplore Abdourahmane Diallo. Nous avons bien compris que l’Etat s’appuie sur des communautés au détriment des autres. «  Mais, prévient-il :  » Tant que l’Etat continuera à soutenir une milice, une communauté, au détriment d’une autre, il n’y aura jamais la paix au Mali. « 

Il n’y aura donc jamais de paix au Mali puisque…le Mali n’existe pas.

Le 25 juillet 2018.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

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