Italie : le caillou dans la chaussure de l’Union européenne.

8 Août

Deux mois après son arrivée aux affaires, la coalition  » gialloverde  » – jaune et vert, comme les couleurs de ses deux composantes, le Mouvement 5 étoiles (qui se veut  » anti-système « ) et la Ligue (droite dure) – continue à jouir d’une très large popularité auprès de l’opinion publique italienne. Dans les sondages, le discret Giuseppe Conte, président du Conseil, culmine à 60  % d’opinions favorables, tandis que ses deux vice-premiers ministres, Luigi Di Maio et Matteo Salvini, tournent autour de 50  %.

Un état de grâce plutôt solide, qui s’explique aisément : les premières mesures prises par le gouvernement Conte sont particulièrement populaires. L’intransigeance de Matteo Salvini en matière migratoire est appréciée par une large part de la population, ulcérée par le mépris de Bruxelles à son égard.

Et sa fermeture des ports italiens aux ONG est saluée comme un geste de bon sens alors qu’une majorité des Italiens a enfin compris que les organisations humanitaires étaient complices des trafiquants d’êtres humains. Aujourd’hui, son parti, la Ligue, est crédité d’environ 30  % d’intentions de vote, soit 13 points de plus que le résultat obtenu au soir du 4  mars, qui avait déjà été jugé comme une performance exceptionnelle.

Du côté de l’autre partenaire de la coalition, le Mouvement 5 étoiles (M5S), la situation est plus contrastée. En grande partie parce que la nature du programme politique porté par ce mouvement anti-système inclassable, qui ambitionne rien moins qu’une refondation complète de la démocratie italienne, fait que ses objectifs sont plus complexes à atteindre, et difficiles à évaluer.

Ainsi en est-il du  » Décret dignité  » : élaboré par le ministre du travail et du développement économique, Luigi Di Maio, il se veut une réponse au  » Jobs Act  » promulgué par le gouvernement de centre gauche de Matteo Renzi, en  2015. Ce texte a contribué à la création de 1 million d’emplois en trois ans mais il a surtout augmenté la précarité en facilitant le recours aux contrats temporaires. Di Maio veut donc y remédier et l’opinion applaudit : 73 % des Italiens soutiendraient la mesure, selon un sondage effectué pour la chaîne Sky TG24.

Toutes ces mesures sont populaires, donc, mais elles ont également un autre point commun non négligeable, celui de ne pas coûter grand-chose. La partie sera plus délicate avec trois dossiers majeurs sur lesquels le gouvernement est attendu : la remise à plat de la réforme des retraites décidée en  2011, sous la pression des marchés financiers (loi Fornero), sur laquelle les deux composantes de la majorité sont sur la même longueur d’onde, l’instauration d’une  » flat tax  » en lieu et place de l’impôt sur le revenu, voulue par la Ligue, et celle d’une ébauche de revenu universel, le  » revenu de citoyenneté « , voulu par le Mouvement 5 étoiles.

Trois promesses de campagne dont le coût s’annonce élevé et qui ont en commun de conduire, à terme, à un inéluctable affrontement avec l’Union européenne et les marchés financiers. Le moment de vérité est attendu pour cet automne, avec la préparation du budget 2019.

Avant de partir en vacances, Giuseppe Conte a annoncé, vendredi 3  août, que les arbitrages budgétaires en vue du budget 2019 avaient été rendus, et qu’ils seraient annoncés en septembre. Ce flou n’a pas vraiment rassuré les marchés financiers qui continuent à vouloir faire la pluie et le beau temps : ces derniers jours, le spread ( » écart « ) entre les taux des emprunts à dix ans italiens et allemands, habituel indice de l’opinion des marchés sur les politiques suivies par l’Italie, est remonté en flèche pour dépasser les 250 points de base. Un niveau préoccupant, qui aura pour effet de renchérir de plusieurs milliards d’euros, en année pleine, les futurs emprunts que l’Etat italien sera amené à souscrire, et donc de restreindre encore les marges de manœuvre du pays. Un clash est donc envisageable avec Bruxelles.

Pour l’heure aucune annonce concrète n’a été faite, et le ministre de l’économie, Giovanni Tria, a pu présenter à l’Eurogroupe, fin juin, un document pluriannuel prévoyant une réduction du déficit à 0,9  % du PIB en  2019, puis même un retour à l’équilibre en  2020, sans être démenti par Matteo Salvini ou Luigi Di Maio. Reste que ces derniers persistent à défendre, auprès de l’opinion italienne, une tout autre direction : interrogé depuis son lieu de vacances par La Stampa, le ministre de l’intérieur, Matteo Salvini, a ainsi déclaré que le gouvernement  » ferait tout pour ne pas augmenter le déficit « .

Tout en précisant immédiatement que  » s’il s’agit d’aider les entreprises et les familles, les contraintes européennes peuvent être surpassées. La règle des 3 % n’est pas la Bible « , réaffirmant ainsi au passage sa confiance en l’économie italienne. Dans un autre entretien, pour Il Foglio, il confiait :

 » En ce moment notre monnaie est l’euro et je raisonne avec la monnaie que nous avons, mais dans la vie rien n’est irréversible. « 

Une crise majeure à l’automne semble inéluctable. Mieux : la Ligue semble l’attendre, tout à sa volonté d’incarner la révolte des peuples d’Europe contre Bruxelles. De son côté, le M5S, paraît plus hésitant et envoie depuis plusieurs semaines des signaux plus conciliants en direction des partenaires européens de l’Italie.

Reste que les deux composantes de la majorité se mettent en ordre de bataille. Les divergences entre la Ligue et le M5S sur certains grands travaux, comme le tunnel Lyon-Turin – dont le sort tient à de nouvelles conciliations avec la France – ne sont pas tues, mais tout semble fait pour les aplanir. Dans la tempête, la cohésion de la majorité sera essentielle.

Comptera aussi plus que tout la bataille de l’opinion. C’est à ce titre que l’affrontement sanglant engagé depuis des semaines pour la direction de la RAI, l’audiovisuel public italien, est capital. Après s’être entendu sur le nom d’un journaliste, Marcello Foa, proche de la sensibilité anti-européenne et prorusse de Matteo Salvini (et dont le fils est conseiller de communication du ministre de l’intérieur), le gouvernement n’a pas obtenu la majorité qualifiée des deux tiers au  » conseil de vigilance  » de l’institution, un organe très europhile rassemblant 40  parlementaires désignés de façon proportionnelle au poids de chaque parti au Parlement.

La Ligue a décidé de passer outre, et entend maintenir son candidat, qui de fait peut occuper ce poste… en tant que membre le plus âgé du conseil d’administration. Cette solution, certes peu orthodoxe, a aux yeux du gouvernement un avantage : celui de pourvoir aux nominations des directions des différentes rédactions du groupe. Alors qu’une guerre de tranchées se profile, il est crucial de contenir le plus possible les foyers de contestation à l’arrière du front.

L’Italie fourbit bel et bien ses armes vis-à-vis de l’Union européenne. Mais celle-ci ferait bien de ne pas oublier que le pays pèse d’un tout autre poids que la Grèce. À Rome, il n’y aura pas, cette fois, de place pour les gauleiters de Berlin !

Le 8 août 2018.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

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2 Réponses to “Italie : le caillou dans la chaussure de l’Union européenne.”

  1. Hervé J. VOLTO août 8, 2018 à 11:27 #

    Depuis les attentats terroristes qui ont frappé la France et certains pays européens, l’Italie entend ne pas imiter leurs erreurs. Macron, en l’occurrence, s’attache à un idéal auquel plus personne ne croit, Une Europe qui serait solidaire des pays membres, et s’accroche à cette lubie Française consistant à considérer l’Europe comme le moyen pour la France de recouvrer sa puissance en en prenant la tête et ce, alors qu’elle a en perdu le leadership depuis plus de deux décennies. Sa volonté de relancer l’Europe est vouée à l’échec. Quant à sa volonté de transformer la France pour la sauver, elle n’aura d’autre résultat que de la soumettre encore un peu plus aux lois du marché. Telle est la fonction objective et indépassable de toutes ses réformes en cours ou annoncées, qu’il s’agisse de celles du Code du Travail, de celle de la SNCF ou de celle des retraites.

    Son rôle historique ne peut être autre chose que celui d’adaptateur de notre pays à l’ordre économique mondial.

    C’est parce qu’ils l’ont cru capable de l’assumer que les chefs de gouvernement occidentaux l’ont encensé peu après son entrée à l’Élysée. Et ils entendent bien qu’il n’en sorte pas. Ainsi, Angela Merkel, comblée par l’arrivée d’un président capable enfin de réformer la France pour la plier aux exigences budgétaires de l’Europe, regimbe lorsque Macron prétend, en outre, donner un nouveau souffle à la construction européenne, notamment dans le sens d’une plus grande solidarité entre ses membres. C’est que, pour elle comme pour la plupart des dirigeants européens, l’Europe n’est qu’une zone de libre-échange, et pour les pays du sud et de l’est de notre sous-continent, une manne et un filet de sécurité.

    Mais à la diférences des cons-tribuables Français, ceux d’Outre-Alpes ont compris que Bruxelles n’est pas une vache à tarire comme la Grèce a fait l’erreur de le croire. Oui, M. Pons a raison : L’Italie fourbit bel et bien ses armes vis-à-vis de l’Union européenne, sur le modèle des Pays de Visegrade (Hongrie, République Tchèque, Slovaquie, Pologne). Mais celle-ci ferait bien de ne pas oublier que le pays pèse d’un tout autre poids que la Grèce. À Rome, il n’y aura pas, cette fois, de place pour les gauleiters de Berlin, qui risquent un beau bras d’honneur !

  2. Hervé J. VOLTO août 8, 2018 à 11:44 #

    L’Italie pour les nuls : dans la zone padanne -ensemble géographique recouvrant les régions ex-Lombardo-vénitiennes, le Piémont, la Ligure, l’Emilie Romagne (avec l’axe Plaisance, Parme, Reggio, Modène et Bologne) et la Toscane- le niveau de vie est comparable à la France, c’est comme la France, être à Milan, c’est comme être à Lyon, être à Parme, c’est comme être à Bordeaux, et les gens y sont vertueux et travailleurs, la différence étant qu’ils semblent un plus provinciaux; dans le centre et le sud -ensemble des régions comptant les ex-Etats de l’Eglise et les régions de l’ex-Royaume de Naples et des Deux Siciles- et qu’on appele Il Meridione (le Midi), c’est comme être en Corse : les gens sont moins travailleurs et plus débrouillards, irrationel et passionnels, fiers et susceptibles.

    C’est comme en Blegique avec la Wallons et les flamands : il y a les cigales et les fourmies.

    Mais les fourmies du Nord de l’Italie produisent une richesse objective que ne possèdent pas une Grèce ou un Portugal. Et les ialiens, cigales et fourmies confondues, n’entendent pas être traités de paillasson comme les Grèces.

    Ce qui marche en Italie ? les métiers de l’art : le Bel Canto, la peinture, la scultpture, le show biz, le design (Ferrari, Riva), ils nous concurrencent dans la mode et l’art cullininaire. Même le vol et l’arnaque sont errigés en fome d’arts majeurs ! mais l’Italie, c’est avant tout le pays du Soleil et des belles femmes…

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