A la découverte d’un homme d’exception : Philippe Bas.

11 Août

Cet homme de l’ombre, si discret que peu de Français le connaissaient à part ses voisins de la Manche, est apparu en pleine lumière au cours des quelques semaines de présidence de la Commission d’enquête sénatoriale constituée à la suite du scandale d’Etat de l’affaire Macron-Benalla. Il y fut brillant.

Les auditions de ministres, policiers ou conseillers élyséens, qu’il a menées avec courtoisie et fermeté, ont permis au grand public de découvrir un personnage à la fois intransigeant et caustique, placide comme un volcan endormi mais qui, au fond, tout au fond, bouillonne.  » Il y a des principes dans notre République, je passe mes journées à les rappeler « , dit-il.  » Il a la finesse giscardienne et l’énergie chiraquienne. Le droit, c’est sa gymnastique intellectuelle préférée « , loue l’ancien premier ministre Jean-Pierre Raffarin, qui le connaît depuis vingt ans.

Attaché à lutter contre la  » confusion des pouvoirs dont cette affaire – Benalla – est le signe « , Philippe Bas insiste :  » Il n’y a pas de plus grande honte pour un collaborateur que de mettre en difficulté le président de la République. «  Mais, poursuit-il, cette affaire révélée le 18  juillet par Le Monde  » n’est pas seulement un dérapage individuel « , ce fameux 1er-Mai, place de la Contrescarpe.  » Alexandre Benalla a bénéficié d’une protection « , affirme-t-il. La commission d’enquête reprendra ses auditions à la rentrée :  » Nous voulons aller au bout du travail. « 

Après avoir passé les macronistes à la moulinette de ses questions (précises) et digressions (professorales), le sénateur Bas, de retour sur ses terres le temps des vacances, » travaille «  le (grand) électeur de la Manche, une  » terre morale, vertueuse et honnête « , à l’ » esprit indépendant et paysan « , dont il a présidé le conseil départemental entre 2015 et 2017.

Ce conseiller d’Etat, énarque, habitué à l’ombre des cabinets ministériels, a découvert un jour la lumière qui émane du terrain. C’était en  2007. Le chiraquien, ancien directeur de cabinet des centristes Jacques Barrot et Simone Veil, se voit infliger une défaite humiliante aux élections législatives par un dissident de droite, malgré l’investiture de l’UMP et son statut de ministre sortant de la santé.  » Grâce à cet échec inattendu, j’ai compris la politique comme je n’avais jamais pu la comprendre, raconte-t-il. Les électeurs éprouvaient un doute sur la sincérité de ma démarche, mes racines locales étaient jugées insuffisantes. Avec mon épouse, nous avons décidé de nous installer dans ce canton. « 

Fini la vie parisienne : son chemin de Damas passera donc par Villedieu-les-Poêles, réputée pour sa fonderie de cloches et une excellente fabrique d’ustensiles de cuisine, et une élection de conseiller général, en 2008.  » Ça a été l’acte de naissance du Philippe Bas politique. Il y a un métal qui s’est forgé ce jour-là « , assure Frédéric Salat-Baroux, qui lui a succédé comme secrétaire général de l’Elysée de Jacques Chirac. Cela n’empêche pas l’élu d’aborder le chaland avec une circonspection propre aux hommes de l’ombre.

L’expérience de cet homme de terrain lui permet aujourd’hui de juger avec sévérité la présidence d’Emmanuel Macron.  » Le parti En marche n’existe pas, il n’a pas de racines idéologiques, pas de racines territoriales, pas d’expérience politique « , fustige-t-il. Le pouvoir macronien, avant l’affaire Benalla, était jeune et insolent comme un héros du Quartier perdu, de Patrick Modiano, d’un  » âge où les conseils sont inutiles et où ceux qui les donnent vous semblent prononcer des phrases bien vaines « .

La voix d’un Philippe Bas claque aujourd’hui comme une revanche. Quand le secrétaire général de l’Elysée, Alexis Kohler, tente le 26  juillet pendant son audition au Sénat de jouer la connivence entre grands commis de l’Etat –  » Vous avez occupé le poste que j’ai l’honneur d’occuper aujour-d’hui «  –, le président de la commission d’enquête l’interrompt sèchement :  » C’était la préhistoire et l’ancien monde, je veux bien reconnaître qu’il y ait des différences.  »  Pas question de baisser la garde.  » Chacun doit être à sa place dans une commission, souligne-t-il. J’ai voulu dire : “Vous êtes pris à votre propre jeu. Vous incarnez les élites françaises du CAC  40 et de l’administration réunies et vous voulez vous faire passer pour des révolutionnaires. Ce n’est pas vrai, vous ne l’êtes pas.” « 

Cet ancien fidèle de François Fillon, qu’il a soutenu jusqu’au bout malgré les affaires, aurait pu, sur le papier, se laisser séduire par les promesses macroniennes. Après tout, il vote bien au Sénat en faveur des réformes économiques et sociales du gouvernement.  » Je suis Chirac-Barrot, dans la lignée du gaullisme social « , dit-il pour se définir politiquement. Mais il ne croit pas aux générations spontanées.  » Il y a de la posture et de l’artifice à considérer que le renouvellement règle 100  % des problèmes de la société française. «  Pis, il voit même dans l’affaire Benalla le symptôme d’une dérive. «  Tout se fait en public, le pouvoir se montre tel qu’il est. La fumée du macronisme va disparaître et on verra ce qu’il y a derrière : la technocratie, le narcissisme et la solitude… « 

 » C’est un descendant de Tocqueville, Manchois comme lui, modéré et déterminé « , assurait il y a peu Bruno Retailleau, patron du groupe Les Républicains au Sénat.

C’est la détermination, plutôt que la rondeur, que l’on découvre là. Rendez-vous à la rentrée pour la prochaine saison !

Le 11 août 2018.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

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2 Réponses to “A la découverte d’un homme d’exception : Philippe Bas.”

  1. Hervé J. VOLTO août 11, 2018 à 10:47 #

    Au-delà des démonstrations de vigueur musculaire de l’intéressé, la vraie question qui se pose est de savoir comment Alexandre Rachid Benalla a pu, dans l’ombre d’Emmanuel Macron, bénéficier d’une carrière météorique qui lui a donné autant de privilèges exorbitants du droit commun.

    Comment, aujourd’hui suspecté d’avoir voulu mettre en place un réseau de sécurité indépendant des pouvoirs publics officiels (en clair, une police parallèle), a-t-il pu se rendre indispensable au point de pouvoir injurier et humilier gendarmes et policiers pendant des mois sans s’attirer de sanctions autres que symboliques ? Comment a-t-il pu se sentir couvert aussi longtemps au plus haut niveau de l’État ? Macron est-il totalement incapable d’évaluer ceux qui l’entourent, ce qui serait déjà inquiétant, ou y a-t-il une autre raison ?

    Bien d’autres hommes politiques ont accordé leur confiance dans le passé à des individus douteux, voire à des voyous dont ils appréciaient l’« efficacité » ou les capacités à jouer les « intermédiaires » dans des affaires délicates. Ils s’en sont toujours mordu les doigts…

  2. conseilesperanceduroi août 11, 2018 à 11:19 #

    Bien vu !

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