Finance internationale : plus ça change et plus c’est la même chose.

14 Sep

Dix ans déjà. Souvenez-vous, en septembre 2008, débutait la plus grave crise financière de notre histoire depuis celle de 1929. Mais pensez-vous que cette douloureuse expérience, dont les conséquences furent terrible tant pour les Etats que pour les entreprises et les particuliers, ait changé quoi que ce soit aux mauvaises pratiques des acteurs de la finance et, même, dans une certaine mesure, des responsables politiques qui devraient nous protéger ? EN AUCUNE FAÇON.

L’économiste David Cayla* revient sur cet évènement dans son dernier ouvrage, L’Économie du réel (De Boeck supérieur, 2018), et explique qu’au-delà du fait que le système financier mondial n’ait en rien changé, il est illusoire de penser pouvoir transformer ce dernier sans toucher au système économique global et à la philosophie qui l’anime.

En 2009, à l’occasion d’une conférence internationale, le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz s’enthousiasmait, estimant que la crise avait permis de changer le regard sur la manière dont l’économie fonctionne: «il y a un véritable changement dans notre façon d’appréhender l’économie de marché. Il y a aussi une prise de conscience que le capitalisme actuel qui consiste à privatiser les profits et mutualiser les pertes n’est pas un capitalisme qui assure le bien-être des populations du monde entier», déclarait-il alors.

À l’époque, les dirigeants des principaux pays du monde se réunissaient régulièrement à l’occasion de G20 extraordinaires, annonçant de grandes résolutions, promettant que plus rien ne serait comme avant. La crise économique qui avait fait suite à l’effondrement de l’immobilier américain en 2007 et à la faillite de la banque Lehman Brothers en septembre 2008 devait être l’occasion de tout remettre à plat. «Il n’y a plus de paradis fiscaux!», proclamait Nicolas Sarkozy à l’automne 2009. Le choc de la crise avait été dévastateur. Les flux commerciaux mondiaux s’étaient effondrés de plus de 10%. L’Allemagne, grand exportateur, connut la plus forte récession de son histoire récente, un recul de 5,6% du PIB, tandis que la France, moins soumise aux aléas du commerce international, vit son PIB baisser de 2,9%.

À l’époque de ces grandes déclarations, ce que craignaient surtout les responsables politiques c’était l’effondrement du système bancaire et financier. La crise avait révélé l’extrême opacité de la finance internationale.

Au plus fort de la panique, les banques elles-mêmes étaient devenues incapables d’évaluer leurs propres pertes. Les titres financiers sophistiqués qu’elles avaient conçus durant les années d’exubérance étaient devenus incompréhensibles pour leurs propres experts. Les assurances souscrites pour couvrir leurs pertes s’avéraient illusoires car les assureurs eux-mêmes pouvaient à tout moment faire faillite.

Ainsi en 2008-2009 l’édifice entier avait menacé de s’écrouler et personne n’était capable d’anticiper quel serait le pilier qui lâcherait en premier. Cette situation ne concernait pas que les pays dont la finance était la moins réglementée et la plus opaque. Car, et ce fut la seconde leçon de la crise, il s’avéra très vite que les frontières des systèmes financiers nationaux ayant été largement démantelées, l’effondrement d’une grande banque sclérosée par les créances douteuses dans un paradis fiscal était susceptible d’entraîner, par contagion, l’effondrement de banques tout à fait saines et soumises à une législation pointilleuse.

La vertu ne payait pas. Les grandes banques qui avaient le plus spéculé, celles qui avaient été les moteurs de la titrisation, telle la banque américaine Goldman Sachs (qui vient de recruter à son service l’ex-président de la Commission européenne, Manuel Barroso !), pouvaient s’en sortir beaucoup mieux qu’une petite banque italienne régionale qui avait prêté aux particuliers et aux entreprises, qui s’était bien gardée de spéculer sur les marchés financiers, et qui pourtant devait essuyer les pertes liées à l’effondrement global.

Cela ne pouvait durer. Il était urgent de «moraliser» le capitalisme, entendait-on. Il fallait que les banques assument leurs risques et ne comptent plus trop sur la garantie des États, contraints de les sauver pour protéger l’épargne des ménages et les systèmes de paiement. «Face, j’assume le risque et j’empoche l’argent. Pile, l’État assume les risques et éponge les pertes.» Telle était la logique de la spéculation bancaire de ces années-là. À ce jeu, évidemment, on trouve toujours les mêmes gagnants: les actionnaires des banques, et les mêmes perdants: les États et les contribuables.

Et puis… rien. Ou si peu. Aux États-Unis, un timide effort fut fait pour mieux encadrer la finance. En Europe, on organisa la supervision des banques systémiques par la BCE. On leur imposa d’augmenter leurs fonds propres, de renforcer les digues qui les protègent, de souscrire à un fonds de réserve collectif susceptible d’être utilisé en cas de faillite de l’une d’entre elles.

Mais les grandes réformes, celles qui auraient permis de transformer en profondeur la logique et les pratiques ont été à peine engagées. Avant d’être enterrées. Autrement dit, non seulement ça ne va pas mieux mais le risque d’effondrement gobal est pire qu’en 2008.

Enterrée la taxe sur les transactions financières qui aurait permis de faire disparaître la pure spéculation de court terme tel le trading à haute fréquence ; enterrée la séparation stricte entre les activités bancaires qui financent l’économie réelle et la finance de marché ; enterrée l’interdiction effective des placements financiers dans les paradis fiscaux ; enterrée, enfin, la régulation stricte des produits dérivés qui permettent aujourd’hui à n’importe quel trader de parier sans limite sur l’évolution de cours de titres qu’il ne détient pas (Relisez surtout nos deux articles suivants consacrés à…la prochaine catastrophe financière : https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2017/09/05/lappauvrissement-des-classe-moyennes-sera-lun-des-facteurs-determinants-de-la-prochaine-crise-financiere/ et aussi https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2018/01/30/la-prochaine-crise-financiere-est-a-nos-portes-mais-peu-nombreux-sont-encore-ceux-qui-la-voient/  ).

Non seulement les réformes nécessaires n’ont pas été entreprises, mais une multitude de banques de l’ombre a émergé. Pour contourner les règles, les acteurs de la finance ont multiplié les opérations «hors bilan», c’est-à-dire qui concernent des filiales non soumises à la réglementation. Dans le monde du «shadow banking», des contrats de gré à gré se nouent en toute discrétion. Que s’y passe-t-il? Personne ne le sait vraiment. Certains acteurs profitent de l’engouement du bitcoin pour nouer des transactions qui relèvent parfois de l’arnaque. Les blockchains promettent des transactions sécurisées, dit-on. Mais on oublie que la valeur des cryptomonnaies repose surtout sur le nombre de croyants. Un système monétaire entièrement privé, sans système judiciaire pour punir les fraudes, sans État pour en garantir le pouvoir d’achat, est condamné à moyen terme à s’effondrer avec fracas.

La finance est donc aujourd’hui dans le même état qu’il y a 12 ans et les marchés financiers tout aussi exubérants. Les indices boursiers, l’immobilier, ont dépassé les sommets qu’ils avaient atteints avant la crise. L’endettement privé n’a d’ailleurs pas faibli, ce qui implique que la solvabilité des ménages et des entreprises n’est pas meilleure aujourd’hui qu’hier. Notre système économique est toujours assis sur une montagne de dettes en partie insolvable. L’opacité a néanmoins changé de nature. Elle s’est déplacée des crédits immobiliers titrisés au «shadow banking» et aux opérations sur les cryptomonnaies. Seule différence notable par rapport à 2006, les systèmes de régulation ont été affaiblis.

Empêtrés dans des dettes publiques bien plus importantes aujourd’hui qu’à l’époque (leg de la crise précédente) les capacités budgétaires des États sont insuffisantes pour faire face à une nouvelle crise. Quant aux banques centrales, elles n’ont toujours pas cessé les perfusions de liquidités. Rappelons ici, à ceux qui l’auraient oublié, que la dette souveraine de la France atteint désormais 100 % DU PIB NATIONAL…

Cette grande crise du capitalisme sans cesse repoussée par l’«achat de temps», pour reprendre l’expression de Wolfgang Streeck , est devant nous. Le monde financier danse à nouveau sur un volcan.

La question qu’on peut légitimement se poser est de savoir pourquoi la panique de 2008 n’a pas permis une profonde transformation du monde de la finance comme cela avait été le cas à la suite de la crise des années trente. La réponse est simple: c’est parce que la finance fait système. Aussi, toute tentative de reprise en main de la seule finance entraînerait un bouleversement global de l’ensemble des rapports de force qui existent aujourd’hui dans l’économie réelle. Car l’économie réelle, celle des entrepreneurs qui commercent et produisent, celle des ménages qui consomment et travaillent, est entièrement organisée pour répondre aux besoins et à la logique d’une finance dérégulée. On ne peut donc changer la finance sans devoir en même temps changer tout le reste.

L’économie est aujourd’hui organisée à l’échelle mondiale. Aucune entreprise ne peut produire sans une multitude de fournisseurs disséminés dans le monde entier. Le capitalisme contemporain a organisé à une échelle entièrement nouvelle la division internationale du travail. Alors que la connaissance et les technologies passent librement les frontières (sans forcément changer de propriétaire), les économies sont amenées à se spécialiser et à se positionner en différents endroits du système productif. Cette situation ne crée pas simplement de l’interdépendance. Elle crée aussi (et surtout) de la hiérarchie. Les donneurs d’ordre sont ceux qui se situent au sommet de la chaîne de valeur. Ils détiennent le capital immatériel protégé par des droits d’auteur, des plateformes aux réseaux tentaculaires et aux bases de données immenses, des marques prestigieuses. En aval, les pays pauvres ou émergents produisent des biens matériels à bas coût avec une main-d’œuvre corvéable et souvent dépourvue de droits.

Cette organisation mondiale s’appuie sur des flux toujours croissants de marchandises. Mais dans un système profondément déséquilibré et hiérarchisé, les flux de marchandises eux-mêmes ne peuvent s’équilibrer. Certains pays se spécialisent dans la production et dégagent d’immenses excédents commerciaux tandis que d’autres apparaissent s’enfoncer dans des déficits toujours plus abyssaux.

On pourrait croire que les États-Unis sont les perdants de cette nouvelle mondialisation. Il n’en est rien. Les 566 milliards de dollars de déficit commercial de l’économie américaine en 2017 représentent en réalité un «droit de seigneuriage» prélevé par l’économie dominante sur le reste du monde. Voir toute la machine économique mondiale produire et travailler pour assouvir la soif de consommation des ménages américains a quelque chose de fascinant. Cela rassemble à la manière dont la Rome antique faisait venir à elle le surplus de blé produit dans le monde méditerranéen afin de nourrir chaque jour son million d’habitants. Rome était l’hégémon du monde antique tout comme les États-Unis sont l’hégémon du monde contemporain.

Au cours des années 1980, l’économie américaine est devenue une économie de rente. Un processus qui s’est accéléré avec la fin des régimes communistes et l’avènement de l’économie digitale. La maîtrise du dollar, la toute-puissance des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) et la maîtrise de l’industrie des loisirs (Disney, Netflix…) permettent aux États-Unis de vivre en grande partie de leur patrimoine immatériel et culturel. Un patrimoine qu’ils échangent contre le travail des ouvriers du monde entier.

Mais pour que ce système puisse se maintenir, il faut des flux financiers qui aillent en sens inverse de celui des marchandises. La finance a en effet un rôle spécifique dans l’économie mondiale: elle permet de «boucler» les déséquilibres commerciaux. Aussi, plus ces derniers sont importants, plus les déséquilibres financiers le sont. C’est donc l’hypertrophie de l’industrie financière américaine qui a permis que se creusent sans cesse les déficits des uns et les excédents des autres. Aussi, toute tentative de corsetage de la finance ne peut aboutir qu’à l’effondrement du système commercial mondial. C’est à peu près ce qu’il s’est passé en 2009 lorsque la paralysie du système financier a entraîné la paralysie des flux commerciaux.

Un vrai changement de système économique nécessiterait de s’engager dans un processus de démondialisation.

Mais c’est une perspective qui effraie les responsables politiques. C’était déjà le cas en 2009 et Emmanuel Macron, aujourd’hui, ne fait pas exception. Les Français en ont-ils pris la mesure ? Lors des réunions du G20, on ne promettait pas simplement de «moraliser la finance» ; les déclarations finales affichaient aussi solennellement un attachement viscéral au libre-échange en condamnant par avance toute mesure protectionniste. Mais ce que les responsables politiques ne parvenaient pas à comprendre c’est que la mondialisation actuelle ne peut s’épanouir pleinement que dans un système où la finance est entièrement dérégulée.

Pour que les déséquilibres commerciaux américains soient soutenables, pour que les excédents chinois et allemands perdurent, il faut une liberté absolue des mouvements de capitaux. Il est donc impossible de réglementer sérieusement la finance sans changer en même temps l’ordre, la hiérarchie et le système économique mondial. La dernière crise financière s’est résolue, comme les précédentes, en achetant du temps pour que, surtout, rien de fondamental ne change.

Parions que la prochaine crise sera sans doute beaucoup plus coûteuse. Et qui paiera ? Vous et nous.

Le 14 septembre 2018.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

David Cayla est économiste, maître de conférences à l’université d’Angers. Il est l’auteur, avec Coralie Delaume, de La Fin de l’Union européenne (Michalon, 2017).

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Une Réponse to “Finance internationale : plus ça change et plus c’est la même chose.”

  1. Hervé J. VOLTO septembre 14, 2018 à 10:49 #

    La crise des subprimes a fait donner à la finance le baton pour se faire taper dessus. Les populistes de droite ou de gauche ne se privent pas, depuis lors, pour dénoncer la connivence notoire existante entre les financiers et les politiques républicains.

    Le 15 septembre 2008, la banque Lehman Brothers, acculée par l’explosion de la bulle des subprimes un an plus tôt, se déclare en faillite. C’est la banqueroute la plus importante de toute l’histoire financière américaine. « Jamais je n’ai rien vu de pareil ! » s’écriera Alan Greespan, le célèbre banquier central américain, dans un mot resté fameux. Il ne croyait pas si bien dire. Non seulement le cataclysme qui a suivi a failli pulvériser les systèmes bancaires du monde entier mais il a laissé des traces indélébiles aux yeux de nombreux citoyens. Pour ceux qui, selon la terminologie à la mode, sont « assignés à résidence » – soit en dehors de la mondialisation – la décennie écoulée s’apparente à dix années perdues : ils ont le sentiment d’être condamnés à une insécurité économique et sociale chronique. Et le populisme, de droite ou de gauche, a su dénoncer, n’en déplaise à beaucoups, cette désillusion collective.

    Car la faillite de Lehman Brothers était le premier domino d’une crise financière et économique qui allait ébranler le monde, donnant des arguments à ceux qui prônent le protectionnisme et le repli sur soi. Selon des chercheurs, les crises financières augmentent en moyenne d’un tiers le vote pour l’extrême droite dans les cinq ans qui suivent le séisme bancaire. Dix ans après, on est encore dedans, preuve de l’ampleur du choc…

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