Mais foutez donc la paix à l’océan Arctique !

15 Sep

Tout était pourtant si bien parti. Venus en avion de Paris à Kangerlussuaq, au Grœnland, les 400  passagers de la compagnie du Ponant avaient embarqué fin août à bord du Boréal et du Soléal pour une croisière d’exception. Mieux : une véritable expédition polaire,  » loin des routes fréquentées « ,  » aux confins des terres extrêmes, là où la banquise se fragmente et où le soleil ne passe plus sous l’horizon « , disait la brochure.

Cap avait donc été mis au nord, vers le passage du Nord-Ouest. Une route maritime mythique qui, bien au-delà du cercle polaire, relie l’Atlantique au Pacifique à travers les glaces du Grand Nord canadien. Mais voilà : le 3  septembre, arrivés à l’entrée du détroit de Bellot, les deux navires français de grand luxe ont dû rebrousser chemin. Trop de glace. Plus question d’aller en Alaska, ni de s’envoler ensuite vers les Etats-Unis.

 » Franchir le détroit s’annonçait compliqué, raconte Nicolas Dubreuil, le directeur des expéditions de Ponant. Le Boréal a attendu trois jours. Les brise-glace canadiens sont passés, revenus, et  nous ont dit : Pour vous, c’est trop risqué. Nos deux bateaux ont fait demi-tour. Personne n’avait envie d’une nouvelle expédition Franklin ! «  (En  1845, les deux navires de John Franklin disparurent alors qu’ils tentaient de cartographier le passage du Nord-Ouest. Tous les marins moururent de froid, de famine ou du scorbut). Et pas davantage de naufrage du Titanic !

Depuis qu’elle a commencé à emprunter ce passage à travers l’Arctique, en  2013, c’est la première fois que la compagnie du Ponant doit renoncer à une telle croisière. Un échec coûteux. L’expédition de vingt-trois jours était proposée  » à partir de 17 270  euros « , y compris les vols en avion. Autrement dit, une croisière réservée exclusivement aux plus grosses fortunes et aux énormes dividendes des actionnaires du Cac40 (ceux qui ont apprécié la suppression de l’ISF et s’en servent aujourd’hui en oubliant la théorie fumeuse du ruissellement !)*.

L’entreprise détenue par François Pinault et sa famille (les grands amis d’Emmanuel et Brigitte Macron) va devoir rembourser partiellement les passagers, 200 par bateau.  » Nous les avertissons toujours que le programme dépendra de la météo, des glaces, précise la direction. Mais nous allons, bien sûr, les dédommager.  » Trois croisières que les navires devaient assurer après leur arrivée en Alaska ont également dû être annulées.

Le Boréal

Une sale mésaventure pour le Ponant, qui se présente comme le  » leader mondial des expéditions polaires « . Elle illustre les limites d’un tourisme polaire aujourd’hui en plein essor, archétype du festivisme cher à Philippe Muray et si présent aujourd’hui. Tout le marché des croisières connaît une forte croissance. Au niveau mondial, le nombre de passagers a bondi de 68 % en dix ans. Mais l’envol des voyages vers l’Arctique et l’Antarctique se révèle encore plus net.

Une conséquence directe du dérèglement climatique. Avec le réchauffement de la planète, la banquise fond plus tôt dans l’année, se reforme plus tard, et il y a moins de glace durant l’été. Si bien qu’une zone comme le passage du Nord-Ouest devient plus facilement praticable. De quoi attirer les touristes en mal d’émotions inédites et donc tenter les voyagistes en quête de gros profits quitte à polluer la planète. Car tout est là.

Ces dix dernières années, le nombre de voiliers, yachts et bateaux de croisière qui se sont aventurés dans le passage a quadruplé par rapport à la décennie précédente.  » Et aux petites embarcations s’ajoutent depuis peu quelques gros navires de croisière « , souligne Frédéric Lasserre, spécialiste du sujet à l’université Laval de Québec. A l’image, en  2016 et 2017, du Crystal Serenity, un vaste paquebot construit à Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), capable de transporter 1 070 passagers et 655  membres d’équipage ! Une folie.

Le Crystal Serenity, un autre monstre des mers arctiques

Ce n’est sans doute qu’un début. Avec le changement climatique, les experts s’attendent à ce qu’une route comme celle du Nord-Ouest devienne navigable 125 jours par an d’ici à 2050, au  lieu d’une cinquantaine de jours actuellement. Vous pouvez imaginer qu’ils ne vont pas s’en priver.

Les armateurs ont déjà commandé de nombreux bateaux adaptés à cette nouvelle donne. Le Ponant, notamment, fait construire pour 2021 le premier brise-glace conçu pour effectuer des croisières dans des zones polaires encore inaccessibles.  » En  2022, il y aura une centaine de navires de croisière à sillonner et à exploiter l’Arctique « , anticipe avec inquiétude Jacky Bonnemains, de l’association Robin des bois. CES GENS SONT FOUS.

La nature garde cependant le dernier mot. Si le réchauffement fait fondre la banquise à la surface de l’océan, il désagrège aussi les glaciers terrestres du Grœnland. Il y a donc davantage d’icebergs, ce qui complique la navigation. En outre, la météo est instable. C’EST TANT MIEUX POUR VENIR À BOUT DE CES POLLUEURS. Cet été, elle s’est révélée spécialement difficile.  » Il n’y avait pas eu autant de glace dans le passage du Nord-Ouest depuis 2004 « , relève M.  Dubreuil.

La compagnie du Ponant n’a pas été la seule touchée. Le Fram, un bateau de croisière de la compagnie norvégienne Hurtigruten, a aussi dû faire demi-tour. L’Akademic Ioffe, un bateau russe, s’est lui échoué avec 162  personnes à bord, qui ont toutes eu la vie sauve. Un voilier acheté en France par deux Argentins, l’Anahita, a même coulé. Le couple inexpérimenté s’est retrouvé sur la banquise, complètement désemparé, jusqu’à ce qu’un hélicoptère finisse par le récupérer.  » A ma connaissance, aucun grand navire ni aucun voilier n’a pu traverser le passage du Nord-Ouest cet été « , résume Victor Wejer, un spécialiste qui surveille le trafic depuis Toronto (Ontario).

Ce fiasco calmera-t-il le mouvement ? C’est ce dont rêvent certains sans trop y croire. Car ce tourisme de l’extrême ne va pas sans danger. Aux pôles, la météo reste capricieuse et la cartographie, déficiente. Le manque de moyens de sauvetage immédiatement disponibles fait redouter le pire en cas d’accident.

A cela s’ajoute le paradoxe inhérent à ces croisières qui visent à faire découvrir une nature encore préservée… tout en l’abîmant. C’est un  » tourisme tragique « , dénonce Greenpeace. Les bateaux brûlent en effet des carburants fossiles néfastes pour l’environnement et la santé, en particulier du fioul lourd. Sans compter le risque de marée noire.  » Il faut interdire le fioul lourd en Arctique comme il l’est déjà en Antarctique « , plaide Faig Abbasov, de l’ONG européenne Transport &  Environment.

 » Nous avons des bateaux de luxe, et pouvons donc mettre beaucoup d’argent pour minimiser l’impact sur l’environnement, répond-on au siège de la compagnie du Ponant. Notre futur brise-glace du Ponant fonctionnera d’ailleurs au gaz naturel liquéfié plutôt qu’au fioul. Mais c’est vrai, quoi qu’on fasse, on pollue. « 

Rappelons-leur, rappelons-nous, que l’argent n’autorise pas tout. Même aux amis des Macron.

Le 15 septembre 2018.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

* Sur le théorie du ruissellement :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Théorie_du_ruissellement

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2 Réponses to “Mais foutez donc la paix à l’océan Arctique !”

  1. Catoneo septembre 15, 2018 à 10:00 #

    A l’autre bout du méridien, Ushuaïa est devenue aussi populeuse l’été que le mont Saint-Michel. Les autorités souveraines ont dû fixer des quotas de débarquement dans les îles pour que les pingouins restent majoritaires chez eux. Sans doute l’effet Orban.

  2. Hervé J. VOLTO septembre 15, 2018 à 2:08 #

    Pareil pour les Vénitiens, à l’image des pingouins d’Ushuaïa, qui voudraient bien fixer des quotas de débarquement dans les îles de la Lagune pour que les monstrueux transatlantiques, parfois merveilleusement beaux, il est vrai, fichent la paix au Grand Canal et pour que les gondoliers de souche restent majoritaires chez eux. Encore, là aussi, l’effet Orban, qui est extrêmeement apprèciéde l’autre côté des Alpes !

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