La probité ne fut pas la principale caractéristique de la dernière campagne électorale présidentielle.

21 Sep

C’est ce qui ressort d’un gigantesque travail publié mercredi 19 septembre par une équipe de chercheurs à partir de l’analyse de plus de 60 millions de tweets liés à la campagne présidentielle française de 2017.

Communautés du paysage politique français le jour du 1er tour de la présidentielle française, le 23 avril 2017.

On croirait le retour en grâce du peintre Georges Matthieu, notre complice en royalisme !

L’explosion de couleurs fait penser au cosmos. Rose, rouge, violet, bleu, marron… De grosses taches diffuses, comme violemment projetées sur la toile, se concentrent au centre de l’image, entourées de mouchetures multicolores. Pourtant, ce paysage chaotique n’a rien d’imaginaire : il s’agit du paysage politique français sur Twitter tel qu’il était le jour du premier tour de l’élection présidentielle, le 23 avril 2017. Les galaxies qui se dessinent à l’écran sont en fait les communautés politiques qui entourent chacun des candidats, chaque point représentant un compte sur le réseau social.

Cette cartographie a été réalisée dans le cadre du Politoscope, un projet de longue haleine de l’Institut des systèmes complexes de Paris Ile-de-France (ISC-PIF, un laboratoire CNRS). Après deux ans de recherches, documentées sur un site dédié, Noé Gaumont, Maziyar Panahi et David Chavalarias publient, mercredi 19 septembre, un long article dans la revue PLoS ONE, qui décortique la bataille politique qui s’est jouée sur Twitter tout au long de l’élection.

L’imprévisible scrutin de 2017 s’est rapidement révélé être un cas d’école pour l’équipe du Politoscope. « La question de l’identification des communautés sur les réseaux sociaux est un champ de recherche à part entière. Cette présidentielle a été particulièrement complexe de ce point de vue », relève David Chavalarias, directeur de l’ISC-PIF.

Premier défi pour les chercheurs : tenter d’évaluer la proximité des 2,4 millions de comptes Twitter étudiés avec les candidats à la présidentielle. Pour reconstituer ces familles politiques, ils ont observé les « retweets », c’est-à-dire le relais intégral de messages publiés sur le réseau. Suivant cette méthodologie, plus deux comptes se sont retweetés l’un et l’autre, plus ils sont considérés comme proches.

C’est ce qui permet à l’arrivée d’établir un immense réseau, sans cesse en mouvement. En l’observant jour après jour, semaine après semaine, les chercheurs de l’ISC-PIF ont assisté en quasi direct à la reconfiguration des communautés politiques au fil des péripéties de la campagne. Bien qu’il ne mesure pas des intentions de vote, le Politoscope a ainsi pu voir la communauté des fillonistes monter en puissance au fil des débats de la primaire à droite.

Au-delà des inféodés à chacun des candidats à l’élection, les chercheurs ont identifié une catégorie subsidiaire, qu’ils ont baptisée la « mer », soit celles et ceux qui ne militent pas forcément activement pour une personnalité. « Il est très intéressant de voir les communautés se reconfigurer, et aussi d’étudier la manière dont elles recrutent de nouveaux membres issus de la mer », note David Chavalarias.

Faut-il en déduire que les chercheurs ont constitué un fichier de militants par appartenance politique ? Le chercheur se veut rassurant : « Dans notre processus, un compte est rangé dans une communauté politique, mais nos données sont anonymisées et seuls trois chercheurs avaient accès aux données. Le résultat n’est pas un fichier mais des analyses statistiques au niveau communautaire. » Oublieraient-il cependant que  » la statistique est la forme la plus élaborée du mensonge  » ?

Si le Politiscope a cartographié le paysage politique jour après jour, les milliers de points qui en dessinent les constellations ne sont pas identifiables, même si des acteurs peu scrupuleux pourraient tout à fait aspirer ces données et s’en servir à des fins peu avouables, note David Chavalarias, qui souhaite sensibiliser l’opinion publique à ces risques :

« Nous avons une marge d’erreur de prévision, au niveau individuel, qui est de l’ordre de 7 % pour les militants les plus actifs. Cela montre qu’il est tout à fait faisable de faire une campagne ciblée sur une communauté politique sans disposer de moyens démesurés. Et donc que vous pouvez être exposés à de telles campagnes d’influence. »

Le risque étant de voir à l’avenir des campagnes ciblées se décupler par le biais d’outils numériques de plus en plus accessibles. Plusieurs pays dans le monde semblent d’ailleurs l’avoir déjà compris et, probablement, fait.

L’équipe du Politoscope s’est également penchée de près sur la circulation des fausses informations (les fameuses fake news dont on nous rabat les oreilles) pendant la campagne électorale. Les chercheurs ont ainsi étudié la circulation des liens contenant une des 179 fausses informations identifiées à la date de leurs travaux — par exemple, « Jean-Luc Mélenchon porte une Rolex » ou « plus de 30 % de la campagne d’Emmanuel Macron a été financé par l’Arabie saoudite ».

Premier enseignement : seuls 4 888 tweets sur les 60 millions analysés par le Politoscope redirigeaient vers l’une des fausses informations identifiées par l’équipe des Décodeurs, soit un peu moins de 0,1 % du total. Les fake news sont donc des balivernes.

Une proportion en partie minorée par des raisons techniques (ils ont identifié des liens qui faisaient circuler ces fausses informations, mais là aussi des partages leur ont échappé, parce que l’intox pouvait par exemple être reprise dans une image et pas dans un texte).

D’autre part, les fausses informations circuleraient plus massivement que leurs démentis sur le réseau social. Dans le cas du Politoscope, les réfutations n’ont été partagées que 1 275 fois sur la plate-forme, soit près de quatre fois moins que les fausses affirmations auxquelles ces articles répondaient. Son pendant américain publié dans la revue Science estimait quant à lui que le « vrai »se propageait trois fois moins vite que le « faux ».

Derrière ce premier constat d’ensemble, l’équipe de l’ISC-PIF s’est intéressée aux profils de ceux qui ont diffusé les intox et leurs démentis sur Twitter. Or, au-delà de la quantité totale de partages, les chercheurs ont observé que le « vrai » et le « faux » ne se diffusaient pas du tout de manière équitable entre les communautés.

Ainsi, la circulation des intox provient-elle « principalement de certaines communautés politiques, pas de la mer », écrivent les auteurs. En effet, les internautes qui sont moins proches d’un candidat en particulier n’ont partagé que 18,9 % des fausses nouvelles, alors qu’ils ont publié 43,44 % des messages analysés.

Et il y a aussi des différences entre les mouvances politiques : selon les chercheurs, les partisans de François Fillon et de Marine Le Pen « sont les plus acti[fs] et ont émis respectivement 50,75 % et 22,21 % du nombre total de fausses nouvelles partagées ». Restent tout juste 10,1 % de fausses nouvelles diffusées par les soutiens des neuf autres candidats.

Les démentis ont eux aussi circulé de manière complètement différente d’une communauté politique à l’autre. Si bien que certaines communautés ont, en proportion, partagé bien plus de messages d’une catégorie que de l’autre.

Ces déséquilibres sont bien sûr à traiter avec prudence. « Il y a plusieurs interprétations possibles, prévient David Chavalarias. Ces fausses informations sont peut-être un instrument politique. Mais il peut aussi s’agir de tentatives d’influence de trolls extérieurs aux communautés politiques. Ou encore d’une marque d’appartenance à certaines communautés voire d’ironie. »

Certains déséquilibres s’expliquent par des raisons militantes évidentes. Il n’est ainsi pas surprenant que des partisans de certains candidats aient partagé les articles qui déconstruisaient des mensonges sur ceux-ci. Autour d’Emmanuel Macron, on a ainsi logiquement partagé des articles de vérification qui répondaient à des rumeurs sur lui.

Ces résultats donnent matière à s’interroger sur le phénomène des fausses informations. « Cela montre que le vrai problème n’est pas tant la circulation de fausses informations au sens strict du terme, sur laquelle on peut légiférer, mais plutôt l’amplification de la polarisation de l’opinion publique qu’entraînent les fake news et autres types de propagande numérique », estime David Chavalarias.

La multiplication de sites ultrapartisans, l’utilisation de techniques de ciblage visant à influencer une communauté plutôt qu’une autre, la fabrication de polémiques de toutes pièces par des groupes militants…, autant de phénomènes qui préoccupent le chercheur : « L’utilisation des réseaux sociaux dans un contexte électoral rend vulnérable notre méthode traditionnelle de vote. Les méthodes et techniques pour créer de la division s’affinent bien et ces outils sont désormais à la portée de groupes de taille moyenne. »

Et si les élections n’étaient pas l’avenir de la Liberté, de l’Egalité et de la Fraternité ?

Le 21 septembre 2018.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

Publicités

Une Réponse to “La probité ne fut pas la principale caractéristique de la dernière campagne électorale présidentielle.”

  1. Hervé J. VOLTO septembre 21, 2018 à 11:10 #

    Exellante analyse ! Reste à consolider sèrieusement la mise en place d’une alternative Catholique et Royale à ce déléthère régime laïc et démocratique.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :