Saint-Martin ne se remet pas des violences d’Irma. Alors que sa jumelle, Sint Maarten, est redevenue florissante.

1 Oct

Allez comprendre pourquoi ce rocher des Caraïbes, partagé entre la France et les Pays-Bas à part presque égale, s’est déjà remis brillamment des assauts de l’ouragan Irma (5-6 septembre 2017) dans sa partie néerlandaise mais continue de crouler sous les décombres et les trafics dans sa partie française. Vous donnez votre langue au chat ? Alors (bien que nous vous l’ayons déjà expliqué*) nous allons profiter de la visite sur place, samedi 29 septembre, d’Emmanuel Macron pour vous donner quelques clés de compréhension. Vous serez édifiés.

Il y a un an et quatre semaines exactement, après une nuit dantesque, les quelque 38 000 habitants de cette petite île des Antilles françaises, découvraient au réveil un décor de guerre, un paysage de désolation. L’aéroport n’existait plus, tour de contrôle éventrée, pylônes tordus, baies vitrées explosées, piste impraticable, petits avions retournés et de l’eau partout. Dans la nuit du 5 au 6 septembre 2017, l’ouragan Irma avait soufflé des vents atteignant les 400 km/h, un scénario inédit qui plongea le territoire dans un black-out total qui dura de longs jours, sans électricité, sans eau et sans aucune communication possible.

« JE SAVAIS QUE CE SERAIT LONG, MAIS CELA DURE TROP ; LA VIE A REPRIS PLUS VITE DU CÔTÉ NÉERLANDAIS DE L’ÎLE, OÙ LES TOURISTES SONT REVENUS NOMBREUX », témoigne Eddy, un habitant qui aime bien aller boire un verre et écouter du rythm and booze, sorte de mélange acoustique de reggae, skate punk et rock, à Simpson Bay, le quartier des boîtes, des casinos et des bars aux néons agressifs et aux façades clinquantes. Ce Miami antillais se situe dans la partie néerlandaise de l’île, partagée entre France et Pays-Bas par le traité de Concordia en mars 1648 : 56 km² pour la première, 34 km² pour les seconds.

Eddy Illidge travaille au restaurant scolaire de l’école de Grand-Case. Sa situation illustre bien la très difficile reconstruction de Saint-Martin, où le président de la République, Emmanuel Macron, se trouvait samedi 29 septembre. L’école a vu sa toiture refaite, mais il manque encore des fenêtres à l’étage et, depuis la rentrée de septembre, les petits de la maternelle voisine sont accueillis dans le réfectoire. Ici, comme partout dans l’île, on se serre, on bricole, on improvise et, souvent, on s’énerve, on désespère.

Mais Irma n’a pas fait de distinction, détruisant quasiment tout sur son passage et tuant onze personnes du côté français – un bilan miraculeux qui fait encore douter de nombreux habitants de son exactitude. Au total, 95 % du bâti ont été endommagés, selon le bilan officiel du gouvernement français, 20 % des maisons et des infrastructures publiques (préfecture, établissements scolaires, médiathèque, Ehpad…) ayant été totalement détruites. Le coût total des dommages assurés, sachant que la grande majorité des habitations individuelles ne l’étaient pas, a été estimé à deux milliards d’euros par les compagnies d’assurances pour Saint-Martin et Saint-Barthélemy.

L’inflation des chiffres, pour un phénomène météorologique inédit – les ouragans, fréquents dans la zone, n’avaient jamais atteint une telle force, même Luis, en 1995, avait été moins violent –, n’explique cependant pas la lenteur de la reconstruction.

Le président de la République, qui dès le 12 septembre 2017 s’est évidemment empressé de  souligner, en arrivant à Saint-Martin, les avancées réalisées en un an. Elles sont nombreuses, l’île ayant perdu son visage cataclysmique. Mais il verra aussi les nombreuses maisons toujours sans toiture, les murs éventrés d’habitations qui ne seront sans doute jamais reconstruites, les carcasses de voitures rangées sur le bas-côté des routes ou encore les déchets qui n’ont toujours pas été évacués.

Et, en inaugurant le nouveau bâtiment de la préfecture, en structure modulable mais aux normes anticycloniques, Emmanuel Macron a entendu aussi les nombreuses récriminations de ceux qui ont vu ce bâtiment être achevé en quelques semaines, là où après de longs mois, après surtout la pause estivale qui aurait dû permettre l’avancée des chantiers, des collèges et des lycées restent dans un état pitoyable, impropre à la réussite pédagogique de cette nouvelle année, disent les enseignants.

Un an après Irma, Saint-Martin est sorti du coma mais est toujours malade, avec de nombreux soins encore nécessaires et une longue rééducation à prévoir. « Irma n’est que le révélateur d’un dysfonctionnement préexistant en matière d’urbanisme et d’environnement, les problèmes ne datent pas d’hier », estime Philippe Gustin, préfet de la Guadeloupe (région administrative dont dépend Saint-Martin) depuis le 9 mai, après avoir été délégué interministériel pour la reconstruction des îles de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin. Car la vérité est là. La partie française ne fonctionne pas, mais pas du tout, comme la partie néerlandaise. D’un côté des bras cassés auxquels s’ajoutent d’innombrables immigrés clandestins venus, pour la plupart de Haïti et Saint-Domingue, et de l’autre des gens bien plus courageux et motivés…sans immigrés.

Quand le rattachement de la commune de Saint-Martin à la Guadeloupe a pris fin, en 2007, avec la création de la nouvelle collectivité d’outre-mer, cette dernière n’était pas prête à assumer le transfert des compétences que cela impliquait, notamment celles de l’urbanisme. « La mise en place et l’organisation des services de la nouvelle collectivité, très insuffisamment préparées, ont connu de nombreux retards et défaillances », écrit la chambre territoriale des comptes de Saint-Martin dans un magnifique euphémisme et un rapport rugueux, publié en juillet 2018. Autrement dit par de nombreux observateurs, elle n’avait pas les moyens de ses ambitions et, surtout, n’était pas dimensionnée pour faire face à la puissance d’Irma. Mais pourquoi diable ces conditions du relèvement existent-elles dans la partie néerlandaise ? On vous le demande.

Les tensions entre l’Etat français et la collectivité territoriale, présidée depuis le 2 avril 2017 par Martin Gibbs – député (LR) de Saint-Martin et Saint-Barthélemy de 2012 à 2017 –, ont été souvent perceptibles juste après Irma, les autorités locales demandant plus de facilité au gouvernement, plus d’aide, quand ce dernier voulait à juste titre des contreparties en termes d’assainissement du fonctionnement local pour, ce sont les termes officiels, « poser les bases d’une reconstruction responsable ».

Car le constat de la chambre des comptes, sur la période 2007-2016, est sans appel : « irrégularités relevées en matière statutaire et de rémunération », « charges de fonctionnement excessives, continuant à croître », frais de déplacement atteignant des « sommes hors de proportion », « graves irrégularités » dans la commande publique…

Et voilà la réponse à notre question sur les différences existant entre les deux parties de l’île…

Le plus grave étant, si l’on considère les conséquences dramatiques d’Irma, le volet relatif à l’urbanisation. Pas de nouveau plan local d’urbanisme, celui-ci ayant été rejeté par la population, des autorisations de constructions « accordées de manière discrétionnaire ». A Saint-Martin, les habitants ont les pieds dans l’eau quand le soleil brille, et la tête sous l’eau quand l’ouragan survient. Un constat que soulignent les auteurs du rapport :

« La commune puis, après elle, la collectivité, a ainsi laissé se développer une urbanisation non contrôlée aux abords du littoral, même sur les cordons sableux qui entourent les lagunes, malgré les risques naturels liés à leur instabilité, comme à Grand-Case ou à Sandy-Ground, ainsi que plusieurs secteurs de Marigot, urbanisés sans autorisation ni contrôle. »

De quoi faire réagir Daniel Gibbs, qui souligne que le bilan est d’abord celui des mandatures qui l’ont précédé :

« La collectivité avant Irma, c’était compliqué, avant que j’en reprenne les rênes, elle était déjà malade. Mais nous ne sommes pas une république bananière, si nous n’avons pas de plan local d’urbanisme, nous avons quand même un plan d’occupation des sols, avec des règles. » Tu parles ! Qui le respecte ? Personne.

Selon le président de la collectivité, la priorité a d’abord été de fournir des toits à ceux qui n’en avaient plus :

« On a fait la promesse de reconstruire l’île dans la durabilité, en faisant attention à respecter les normes du développement durable. On ne peut pas rechercher la qualité et aller vite en termes d’efficacité, d’autant que les normes administratives françaises sont lourdes, laborieuses, avec les appels d’offres, les cahiers des charges, les contrôles… » Et pas aux Pays-Bas ? À qui fera-t-on croire cela ?

Mais ce n’est pas tout. Car il y a aussi les innombrables chantiers illégaux. Dans son bureau, installé dans des préfabriqués, à Concordia, un quartier de la « capitale » Marigot, Sabrina Placidoux mène la chasse à ces chantiers. Sur l’écran de son ordinateur, la carte de Saint-Martin est parsemée de points rouges. Ce sont les relevés effectués par les quatre contrôleurs qui sillonnent l’île pour repérer d’éventuelles futures infractions. « Environ 80 % des constructions avant Irma n’avaient pas d’autorisation ou n’étaient pas conformes aux autorisations données », explique l’ingénieure.

En attendant le futur plan de prévention des risques naturels qui doit être finalisé par les services de l’Etat en 2019, Sabrina Placidoux superpose la carte des risques (submersion, sismique) réactualisée au lendemain d’Irma avec celle du plan d’occupation des sols.

C’est à Grand-Case et à Sandy-Ground que se trouvent le plus grand nombre de chantiers, modifications de l’aspect extérieur avec des ajouts d’étage par exemple, édifications nouvelles, etc. « L’ambiance est chaude, les gens ont tendance à se rebeller, à ne pas accepter les règles, mais on est là aussi pour les amener à la régularisation, à les conseiller », insiste Sabrina Placidoux, un peu désespérée quand même.

Sur le terrain, cela donne des scènes ubuesques. Dans le quartier de Sandy-Ground, sur cette bande de terre sablonneuse entre océan et vaste étang intérieur, les constructions ont beaucoup souffert. Au lendemain du passage de l’ouragan, les maisons étaient sens dessus dessous, comme secouées par un shaker, des bateaux éventrant les maisons, les rues rendues impraticables par les effondrements. Ce jeudi 20 septembre 2018, la brigade de contrôleurs s’arrête devant une petite masure. Là, les habitants refont leur maison en montant des murs de parpaings à l’intérieur de la carcasse de leur ancienne demeure.

Discrétion assurée… mais pas pour les contrôleurs. « Moi je construis pas, c’est juste réparation », chuchote Pierrepie Grassita dans un français presque incompréhensible aux deux hommes qui lui font face. Cette bonne femme de 62 ans, vêtue d’un haut jaune éclatant, venue de « Santo-Domingo » il y a vingt-huit ans, ne vivant que de subsides alors qu’elle n’a pas d’autorisation de séjour, dit ne pas comprendre le contrôle. Vincent Rodriguez, policier détaché à cette brigade, et Marius Toma, lui expliquent qu’elle a reçu un avis négatif à sa déclaration préalable Irma (« DPI ») sans laquelle aucun chantier ne peut être mené, qui tient compte entre autres de la zone où la maison se trouve. Dialogue de sourds. Le fils de Mama Grassita s’énerve en montrant du doigt d’autres demeures, plus cossues, en train d’être refaites par leurs propriétaires qui, eux, avaient un bien assuré. Après le départ des agents, il fait vibrer la corde sensible chère aux migrants et à laquelle sont si attachées les associations qui les soutiennent : « Ils ont le droit eux, mais les petits malheureux comme nous, ils veulent les bloquer. » Mama Grassita, elle, répète qu’elle ne partira pas : « Je n’ai nulle part où aller, chez moi c’est ici ! » Non, Mama Grassita, chez toi c’est en République dominicaine !

Plus tôt dans la matinée, l’équipe de contrôleurs s’est rendue sur un chantier déjà dans leur collimateur à Quartier d’Orléans (de nombreux travaux sont aussi dénoncés anonymement à leur service). Le propriétaire dit reconstruire « à l’identique », ce qui est autorisé, et s’étonne qu’il faille demander une autorisation. Il semblerait en réalité qu’il en profite pour agrandir sa demeure. Des photos sont prises par la contrôleuse Claudia Fleming, pendant que les trois autres membres de l’équipe discutent, calmement, avec le présumé contrevenant. « Il a continué malgré nos avertissements et notre demande de se mettre aux normes, on va donc dresser un PV », dit Vincent Rodriguez. Qui, bien sûr, ne sera suivi d’aucun effet à la différence de ce qui se passe dans la partie néerlandaise où rien de tel n’est toléré et même pas envisagé.

A l’occasion de quelques centaines de contrôles, plus de quatre-vingts procès-verbaux ont été dressés…dont la plupart n’auraient toujours pas été transmis au procureur pour entamer les poursuites juridiques. Ils doivent être signés par le vice-président de la collectivité, une étape qui ralentit fortement le processus. « Ils ne veulent sans doute pas se mettre à dos leur électorat », dit, sous couvert d’anonymat, un spécialiste de ces procédures.

« Nous ne travaillons que sur le toit, et ne pouvons intervenir que si les murs sont encore là », précise Thierry Guenand, responsable de l’équipe d’une quinzaine de techniciens et de volontaires envoyés de métropole à Saint-Martin pour prendre en main les toitures arrachées par la violence du vent. Mais, souci pour ces spécialistes, de nombreux habitants montent des coffrages en béton, pour éviter les arrachements de toiture et transformer leur maison en caisson étanche. « En cas de secousses sismiques, fréquentes, ils risquent d’être ensevelis. On aimerait que les gens comprennent qu’il vaut mieux construire une maison qu’un caveau », s’inquiète Dominique Arnaut, coordinateur des travaux. Une bonne vingtaine de maisons ont déjà été réhabilitées. Le programme, financé par la Fondation de France, prévoit une centaine de chantiers mais ça n’avance pas vite et, à ce rythme, le prochain ouragan aura tôt fait de tout remettre à terre.

En vérité, la reconstruction de Saint-Martin est source de tensions. Lors de la destruction par les autorités d’un restaurant en bord de mer, fin août à Baie Rouge, la population locale s’est rebellée, dénonçant une injustice : « Il était là depuis une quarantaine d’années, il fait partie du patrimoine. » Le patrimoine étant souvent compris ici comme la possibilité pour chacun de faire ce qu’il veut. Comme trop souvent dans les Antilles françaises.

Ce petit confetti français perdu dans les Antilles guette désormais le début de la saison touristique. Mais les habitants savent qu’elle sera encore perturbée. Pas forcément par l’arrivée d’un nouvel ouragan (encore que…), que tous redoutent néanmoins, mais par l’état d’impréparation des infrastructures. « Au mois de décembre, nous aurons 800 chambres – d’hôtel – prêtes, alors qu’on en comptait 1 400 avant Irma, et 4 550 en 1995 avant le passage de Luis », détaille Daniel Gibbs. Eh bien sachez que c’est exactement l’inverse dans la partie néerlandaise, récemment visitée par le souverain des Pays-Bas, Willem-Alexander.

Saint-Martin doit, comme le reste de nos départements d’Outre-Mer, apprendre et accepter les dures réalités de la vie parmi lesquelles les règles de droit. Quant aux volontés affichées au lendemain de l’ouragan par les plus hautes autorités françaises de faire de l’île un modèle de reconstruction durable, il n’est pas sûr qu’elles  puissent, dans un avenir proche, être concrétisées.

Et ce ne sont pas les pitreries indignes d’Emmanuel Macron, samedi 29 septembre, jouant les thaumaturges et « touchant les écrouelles du malheur »,  qui y changeront quoi que ce soit :

En revanche, elles ne manqueront pas de mettre davantage l’accent sur l’incurie de la République et le poids que représentent pour elle ces territoires aussi affligeants qu’ils sont coûteux.

Le 1er octobre 2018.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

* Lire 1/ « Saint-Martin : quelques vérités pas bonnes à dire mais bonnes à savoir » :

https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2017/09/13/saint-martin-quelques-verites-pas-bonnes-a-dire-mais-bonnes-a-savoir/

         2/ « Saint-Martin six mois plus tard » :

https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2018/03/06/saint-martin-six-mois-plus-tard/

 

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Une Réponse to “Saint-Martin ne se remet pas des violences d’Irma. Alors que sa jumelle, Sint Maarten, est redevenue florissante.”

  1. HERVE JOSEPH VOLTO octobre 1, 2018 à 1:34 #

    -Les peuples ont le gouvernement qu’ils méritent (Joseph de Maîstre, Considératiuons sur la France) !

    On voit la différence entre un un Roi et un Régent Républicain. Le premier, même en manche de chemise, concerve une grande dignité…

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