L’agonie du commerce de l’habillement en France.

19 Oct

Nous en avons déjà parlé (1). Mais, à part le CER, qui en parle ? Qui nous dit le désespoir de ces innombrables employées d’enseignes d’habillement (ce sont la plupart du temps des femmes) qui perdent leur emploi dans le silence assourdissant des restructurations sans fin engendrées par la mondialisation ? Alors que, pendant ce temps-là, nous devons subir les palinodies politiques et même l’allocution « sépulcrale » d’Emmanuel Macron nous annonçant, après son faux remaniement gouvernemental, que « plus ça change et plus c’est la même chose » !

Eh bien, sachez que cet important secteur de l’industrie de notre pays se meurt. Au profit ( pour le moment) d’autres territoires dits « à bas coût« , dont le seul intérêt pour les investisseurs réside dans des marges financières pour eux et des dividendes pour leurs actionnaires chaque jour plus importantes. Que la qualité de fabrication ne soit pas au rendez-vous, que la misère rampante dans nos territoires oubliés progresse, ils s’en moquent puisqu’ils vendent désormais sur internet. Ils n’ont donc plus besoin de boutiques en ville. Le fric, encore plus de fric, toujours plus de fric. Ça, c’est la vraie vie pour eux.

Dix-huit mois après, la douleur est toujours vive.  » Ce soir, tu fermes le rideau. C’est fini. C’est cela qu’on a dit aux filles dans les magasins. C’est comme ça que cela s’est passé « , raconte une ex-vendeuse d’un magasin Mim. Les anciennes salariées de l’enseigne d’habillement se souviennent très précisément de ce  » coup de massue «  du 26  avril. La fin d’un monde. «  J’ai tout de suite pensé à moi. A mon diplôme universitaire de technologie. A ces treize années de CDI ! Mim, c’était mon premier vrai boulot « , explique une quadragénaire. Vient ensuite l’humiliation ressentie après le prononcé de la liquidation judiciaire des 162 magasins Mim. Pour celles qui, entre elles, s’appelaient  » les mimettes « , il faut rester en magasin  » trois semaines, derrière la grille  baissée « , et dire aux clients que  » c’est fermé « . Le liquidateur de la société exige du personnel qu’il demeure sur place pour expédier la marchandise au siège social.

Promises aux licenciements, les vendeuses tuent le temps dans leur boutique :  » En regardant des films «  dans la réserve ou en  » mangeant de la raclette «  entre les portants de jeans. Et, surtout, elles s’informent sur Internet des conditions du contrat de sécurisation professionnelle (CSP) qui pourrait leur être proposé. Les premières lettres de licenciement sont envoyées en juin aux 791 salariés.  » Le lendemain du jour où j’ai reçu cette lettre, je ne pouvais plus lire un courriel, je ne supportais plus mon téléphone. En fait, je faisais un burn-out. Je ne suis pas la seule  dans la boîte « , explique une ex-salariée.

Chez Pimkie, l’électrochoc,  » c’était le 8  janvier 2018 « , se souvient une ancienne salariée du magasin de Bergerac (Dordogne). Le matin, l’enseigne avait annoncé un projet de supprimer 208 postes.  » Un journaliste de France Bleu Périgord a appelé pour avoir notre réaction. On n’en savait rien « , se souvient celle qui travaille depuis l’âge de 14 ans. C’est finalement  » l’animateur de région «  qui, en fin de journée, confirme : le Pimkie de Bergerac figure sur la liste des magasins à fermer.

L’angoisse tourmente encore toutes ces femmes. Car la crainte de rester sans emploi ou d’échouer lors d’une reconversion professionnelle les taraude.  » Cela va être compliqué « , estime une mère de famille de 36 ans, ancienne responsable de magasin Mim, reconvertie dans la gestion du personnel. Car le secteur de l’habillement est sinistré. Dans toute la France, les plans de restructuration menacent de fermeture des magasins Pimkie, Brice, Jules, New Look ou Chaussexpo. A tel point que rares sont les salariées licenciées d’enseigne de mode à accepter de témoigner en dévoilant leur identité.  » Tout se sait sur Facebook « , explique une ancienne vendeuse, qui, comme ses ex-collègues, a  » peur que – son témoignage lui – retombe dessus «  ou  » d’avoir des problèmes dans – son – travail actuel « 

Car, dans les magasins d’habillement, c’est la  » triple peine « , formule Jean-Louis Alfred, élu CFDT chez Vivarte. Le groupe a été confronté à des plans successifs de suppressions de postes. La majorité des emplois y sont occupés par des  » femmes aux contrats précaires, des femmes qui ont un ou deux enfants  à charge « , rapporte-t-il. Un secteur qui emploie  » 90 % de femmes qui sont dirigées par des hommes « , ajoute une élue syndicale.  » C’est ce qui m’a le plus frappée dans le dossier Mim « , convient aussi Me Justine Candat, avocate qui a défendu les intérêts des salariées de l’enseigne. Beaucoup sont  » arrivées dans le commerce après un bac pro, un CAP ou un BEP « , souligne l’avocate. C’était souvent  » par amour de la mode et du contact avec la clientèle « , ajoute Marie-Annick Merceur, élue CFDT chez Pimkie. Mais peu y sont vraiment formées. Rares sont celles à être diplômées.  » Je suis entrée pour un job d’étudiant. J’y suis restée, en abandonnant mon BTS « , rapporte une ancienne de Mim.

Des employées qui n’ont pas toujours la possibilité d’accepter un déménagement pour retrouver un emploi. Le salaire de ces femmes est parfois la paie d’appoint de leur ménage. L’emploi du conjoint  » est alors un frein immédiat  à leur propre mobilité « , observe Jean-Paul Roucau, directeur opérationnel du cabinet Sémaphores, filiale du groupe Alpha, spécialiste de l’accompagnement des personnes licenciées.

Et si la licenciée vit seule avec ses enfants, le coût d’un déménagement et ses complications peuvent lui paraître insurmontables. Reclasser un  » salarié d’un emploi peu qualifié, peu mobile, sur un bassin d’emploi à faibles débouchés, c’est très compliqué « , résume ce spécialiste. Accepter un emploi dans un lieu éloigné de son domicile n’est pas non plus à la portée de toutes les bourses.  » En Ile-de-France, où le réseau de transports en commun est développé, ce n’est pas un problème. Mais en province, c’est la catastrophe ! « , estime Eric Scherrer, président du SECI-UNSA. Celles qui ont retrouvé un emploi  » à quinze minutes en voiture de la maison « , dans une autre enseigne, savent alors leur  » chance « . Mais souvenez-vous que, pendant ce temps-là :

1/ le gouvernement investit, sans aucun espoir (ou si peu) d’obtenir des résultats,  plus de un milliard d’euros dans la prise en charge des zones d’éducation prioritaire (REP et REP+), au seul usage des générations successives d’immigrés;(2)

2/ le même gouvernement se plait à augmenter les taxes sur les carburants qui frappent de plein fouet les bourses déjà bien maigres de ces modestes salariées et constituent même un obstacle à leur reconversion.

Ainsi, les autres s’inquiètent-elles des postes proposés dans les centres-villes, où le stationnement de leur véhicule est payant.  » Mieux vaut une boutique de centre commercial, où le parking est gratuit « , calcule une vendeuse. Parfois, il faut se résoudre à changer de ville.  » J’ai retrouvé un CDI de 39  heures à une heure et quinze minutes de mon domicile « , rapporte une jeune licenciée. Tout a été  » vite vu «  pour celle qui a été embauchée au taux horaire brut de 9,97  euros.  » Le trajet, c’était trop cher. Je n’ai pas eu le choix. J’ai déménagé « , confie-t-elle. Et celles qui ne peuvent pas déménager ?…

Resigner pour un contrat à plein-temps s’avère aussi, souvent, fort compliqué.  » Dans le commerce, ce sont des petits contrats, de 23  heures à 25  heures. Le 34-heures est rare « , explique Jean-Louis Alfred. Et, dans ce secteur, qui emploie plus de 116 000 salariés, un CDI est une denrée encore plus rare.  » Quand je voyais le nombre de CDD qu’on embauchait dans mon magasin, j’ai compris que, une fois licenciée, jamais je ne retrouverais un CDI « , raconte une ancienne  » mimette « .

Les plus chanceuses savent pourtant que ce licenciement sera un  » mal pour un bien «  pour changer de métier, échapper  » enfin au travail le samedi «  et retrouver des horaires  » normaux « . Mais quel métier choisir ? Les conseillers de Pôle emploi incitent naturellement les licenciées à envisager les secteurs sous tension, comme la restauration ou les services à la personne. «  De loin, on pourrait croire que ces métiers sont interchangeables « , ironise M. Roucau. Mais ce n’est pas le cas.

Etre auxiliaire de vie auprès d’un senior impose une manière de travailler éloignée de celle de vendeuse.  » Il faut souvent une voiture pour pouvoir s’occuper de plusieurs personnes « , détaille-t-il. Le travail de nuit est aussi souvent la règle. Des horaires souvent incompatibles avec la vie de famille. De plus, les meilleurs réseaux d’agences de services à la personne exigent désormais le diplôme d’Etat d’auxiliaire de vie sociale (DEAVS) et une expérience professionnelle. L’enveloppe accordée pour une formation après licenciement est alors le sésame vers une autre vie.  » J’ai saisi l’occasion pour suivre un CAP d’accompagnement éducatif de petite enfance « , se félicite Christelle Dupont, une ancienne vendeuse de chez Pimkie.

Pour certaines candidates, la reconversion s’avère cependant une  » bataille de tous les jours  » pour faire reconnaître leur expérience, observe une  » mimette « . De fait, les métiers du commerce sont mal reconnus.  » Etre vendeuse, ce n’est pas jouer à la marchande « , formule Mathieu de Mesmay, ancien directeur des ressources humaines de Mim. Les compétences acquises dans la gestion d’une caisse, d’un planning de travail ou lors du contact de la clientèle dans les cabines d’essayage sont alors trop négligées. Les recruteurs n’y prêtent guère attention.  » J’ai quand même géré les contrats de travail de 200 personnes en Bretagne, en étant responsable de magasin ! Ce n’est pas rien « , s’agace une ancienne Mim, qui cherche un emploi après une formation en ressources humaines. Une formation n’est pas non plus une garantie de reconversion réussie. La suivre peut être une trop grande  » remise en question de leur vie « .

Mais de tout cela, personne n’a cure. l’Etat préfère organiser la paupérisation du pays qui ne manque pas de faciliter son désir de « Grand Remplacement« .

Le 19 octobre 2018.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

(1) :

https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2018/10/04/une-nouvelle-bombe-economique-a-retardement-dont-on-parle-peu/

(2) :

https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2018/10/17/le-gouffre-de-leducation-dite-prioritaire/

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