Faudra-t-il, une fois de plus « Oublier Palerme » ?

13 Nov

Depuis hier lundi 12 et aujourd’hui mardi 13 novembre, une conférence internationale sur la Libye, parrainée par l’ONU, se tient à Palerme en Sicile. Après que les Occidentaux, sous la houlette de Nicolas Sarkozy (cornaqué par son ami Bernard Henri Levy !), David Cameron et quelques autres pantins aient mis la Libye sens dessus dessous en 2011, le pays n’a jamais plus retrouvé l’équilibre et la paix. Plus divisée que jamais, la Libye n’en finit pas de se disloquer, sous les mauvais coups de deux gouvernements rivaux, les razzias des tribus qui en constituent la trame ethnique et les violences d’une multitude de milices islamiques d’obédiences opposées…Et tout ça pourquoi ?

Parce que la Libye, en tant que nation, n’a jamais existé.*

Seule l’Italie a tenté réellement, à plusieurs reprises et sous différentes formes, d’unifier ce qui pouvait l’être et, en tout cas, de protéger l’Europe du Sud des déflagrations libyennes, sociales ou politiques, successives. Comme l’avait fait l’empire au cours des cinq derniers siècles de son existence. Pour Rome, l’enjeu est donc majeur.

C’est sans doute pour cette raison que le gouvernement italien a tenu à organiser cette conférence sur la paix en Libye (les tentatives d’Emmanuel Macron, l’an dernier, non suivies d’un réel engagement comme nous le préconisions, ayant échoué).

Il s’agit de la première rencontre de cette ampleur organisée en Italie depuis l’arrivée du gouvernement Conte, constitué de deux forces – la Ligue et le Mouvement cinq étoiles – qui n’ont pas fait mystère de leur volonté de repenser la diplomatie de leur pays.

L’Italie et la Libye ont noué au fil des siècles des liens beaucoup plus profonds que le laisserait penser la brièveté de l’expérience coloniale (1911-1943) en Tripolitaine et en Cyrénaïque. Ainsi, depuis l’intervention de l’OTAN et de l’UE ayant causé la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, sur laquelle l’Italie avait été à peine consultée, Rome n’a eu de cesse de chercher à se voir reconnaître, de la part de tous les acteurs, une certaine prééminence.

Le chef du gouvernement d’« accord national » basé à Tripoli, Faïez Sarraj, soutenu par Rome, sera bien sûr présent. L’homme fort de l’Est, le maréchal Khalifa Haftar, n’avait toutefois toujours pas confirmé dimanche soir sa participation, un silence de mauvais augure pour les chances de succès de la réunion de Palerme.

Les Etats-Unis et la Russie seront présents, mais représentés par des responsables de second plan, respectivement le sous-secrétaire d’Etat David Hale et le vice-ministre des affaires étrangères Mikhaïl Bogdanov. Paris a décidé d’envoyer le ministre des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, ainsi qu’une délégation dont la composition a été pesée au trébuchet par l’Elysée et le Quai d’Orsay. « Vu le contexte actuel, nous avons surtout cherché à ne pas être accusés de vouloir nuire à l’initiative italienne, en cherchant à réunir le plus de gens possible », confie un diplomate français.

C’est qu’entre la France et l’Italie, le dossier libyen est pollué depuis des années par les ressentiments et les arrière-pensées. A Rome, la France de Nicolas Sarkozy reste considérée comme le principal responsable de l’intervention de 2011 qui a conduit à la chute de Mouammar Kadhafi et à l’effondrement des structures étatiques livrant le pays aux milices. Ce qui n’est rien moins qu’une évidence. Et la moindre initiative française est jugée à l’aune d’un soupçon : celui que Paris cherche à s’approprier une plus grosse part des ressources en hydrocarbures du pays, historiquement aux mains du géant énergétique italien ENI.

Les esprits s’étaient déjà échauffés à l’été 2017, quand l’Italie, livrée à elle-même dans la crise migratoire, désespérait d’obtenir un peu d’aide en Méditerranée. Au sommet de La Celle-Saint-Cloud du 25 juillet 2017, qui avait réuni autour d’Emmanuel Macron Faïez Sarraj et Khalifa Haftar, la frustration de l’Italie, désarçonnée par l’activisme diplomatique de la France et à peine associée aux discussions, était palpable.

Dix mois plus tard, lorsque M. Macron réalise son « coup » du sommet de Paris fin mai, avec une participation libyenne bien plus large qu’à La Celle-Saint-Cloud, l’exaspération italienne fut cette fois publique. Plongée depuis mars dans une crise post-électorale qui débouchera sur la naissance du gouvernement Conte, l’Italie fut alors incapable de faire entendre sa voix, et à Rome, nombre de diplomates soupçonnaient Paris de chercher à profiter de la situation.

Sur le fond, la présence du maréchal Haftar, qui a effectué entre-temps deux visites à Rome (septembre et décembre 2017), ne semble plus poser problème. Mais la perspective d’un double scrutin présidentiel et législatif autour du 10 décembre 2018 est jugée irréaliste. Les officiels italiens se répandent en objections selon lesquelles « les conditions ne sont pas réunies sur le terrain pour la tenue d’élections » –, savonnant la planche à Paris.

En Libye, le spectacle du désaccord franco-italien a un effet désastreux. « La rivalité sur la Libye entre l’axe turco-qatari [partisan de M. Sarraj] et le tandem égypto-émirati [qui soutient M. Haftar] a été supplantée par une rivalité intra-européenne », s’afflige Mohamed Dayri, ex-ministre des affaires étrangères du gouvernement du maréchal Haftar établi dans l’Est libyen.

A Paris, les officiels français minimisent la gravité de la crise et soutiennent que les éventuelles bisbilles sont exagérées par certaines parties libyennes : « Pour les “spoilers” [perturbateurs], cette prétendue rivalité est un prétexte pour préserver le statu quo. » Ce qui n’est pas faux.

Au-delà des froissements d’orgueil quant au leadership diplomatique à s’attribuer, il existe une vraie divergence dans l’approche de la crise libyenne. Depuis les attentats du 13 novembre 2015, Paris (et nous revendiquons d’avoir encouragé le gouvernement français dans ce sens) a privilégié l’impératif antiterroriste, cherchant des partenaires sérieux en Libye, et s’est ainsi insensiblement déporté vers le maréchal Haftar, jusqu’alors boudé par les chancelleries occidentales mais seul interlocuteur sérieux. Entre autres soutiens, des agents du service action de la DGSE ont été mis à sa disposition lors de la bataille de Benghazi contre des noyaux djihadistes. La reconquête militaire de la ville en 2017 a conforté M. Haftar, fragilisant son rival Faïez Sarraj, chef du gouvernement d’« accord national » parrainé par les Nations unies, au grand dam des Italiens qui avaient d’autres objectifs. En particulier celui, fort honorable de lutter plus efficacement contre les passeurs de migrants qui sévissent surtout en Tripolitaine. Ils n’avaient hélas pas compris que la planche de M. Sarraj est totalement vermoulue et que celui-ci n’a plus aucun pouvoir sur les milices de l’ouest qui font le jeu des négriers.

Tout vient de ce que la partie de la Libye qu’il dirige, la Tripolitaine, est historiquement celle où la présence italienne est la plus forte. C’est aussi là que se trouvent les principales installations d’ENI, d’où part le gazoduc Greenstream qui aboutit à Gela, dans le sud de la Sicile. C’est, enfin, le principal site de départ des 600 000 migrants qui ont débarqué en Italie depuis 2014.

Au-delà de Faïez Sarraj, les Italiens ont beaucoup investi dans les groupes armés en Tripolitaine et aussi (avec efficacité) dans les gardes-côtes libyens qu’ils ont entièrement équipés afin d’enrayer le flux de départs de migrants. On peut comprendre qu’ils veuillent obtenir un  » retour sur investissement  » que l’Union européenne ne leur accordera jamais.

Alors, les ragots et autres nuisances s’en donnent à coeur joie : « Les Italiens font des deals un brin mafieux avec des milices », prétend une source française haut placée. D’où la difficulté, pour Rome, d’accepter un processus électoral susceptible de changer l’équilibre du pouvoir en Tripolitaine, ruinant au passage des accords conclus. « L’Italie n’est pas pressée de sortir du statu quo car elle a beaucoup misé sur les groupes de Tripoli », décrypte une source internationale basée à Tunis. Autant de raisons qui portent à penser que la conférence de Palerme risque fort de se limiter, une fois de plus, à des échanges de bonnes paroles.

Tant que les acteurs européens de cette tragédie ne comprendront pas la nécessité de s’unir pour mettre en place un régime fort et intransigeant en Libye (et seul aujourd’hui le maréchal Haftar en est capable) rien ne se fera de positif. Car, ne l’oubliez pas…la Libye, en tant que nation, n’a jamais existé.

Un échec en ce sens ne pourrait avoir qu’une alternative : l’établissement d’un neo-protectorat sur le pays.

Le 13 novembre 2018.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

 

* Lire « Entre la tribu et le tyran, leur coeur balance« :

https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2016/09/15/bulletin-climatique-quotidien-15-septembre-2016-de-la-republique-francaise/

Rappelons que nombre d’articles ont été consacrés à la Libye dans les pages de notre blogue et ceux que cela intéresse les retrouveront aisément avec le mot-clé « Libye » sur notre moteur de recherche.

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2 Réponses to “Faudra-t-il, une fois de plus « Oublier Palerme » ?”

  1. Catoneo novembre 13, 2018 à 11:29 #

    Tripolitaine et Cyrénaïque sont des terres d’empire… romain. L’Italie est légitime dans ses efforts diplomatiques.
    Ce qui est pitoyable est la déclaration de l’émissaire onusien qui insiste sur la préparation d’élections générales d’ici au mois de juin 2019, comme si cette pitrerie avait la moindre chance de régler le conflit tribal.

  2. Hervé J. VOLTO novembre 13, 2018 à 12:25 #

    Très bonne analyse de Catoneo.

    Rome entend depuis les annèes 30 jouer un rôle dans l’établissement de ce neo-protectorat vu Outre-Alpes comme inéluctable.

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