Contrairement à ce que nous raconte La République en Marche, les Français ont compris que l’avenir n’est plus au sein de l’UE.

2 Mai

Où en sont aujourd’hui les Français dans leur rapport à l’UE ? Et comment nous situons-nous par rapport aux autres Européens ? Ce sont là deux bonnes questions à quelques semaines des prochaines élections européennes.

D’importantes transformations se sont opérées dans la géographie des opinions sur l’Europe depuis quinze à vingt ans. Alors que dans les années 1990 et jusqu’au début des années 2000, on constatait une forte opposition entre des pays très « européens » du Sud et des pays très ou assez négatifs sur l’UE du Nord (Suède, Danemark), la carte des soutiens à l’Europe a été totalement bouleversée aujourd’hui. Une décennie après la crise économique de 2008, plus rien ne ressemble aux données antérieures. La cartographie du soutien des Européens à l’UE a été bouleversée en profondeur par les crises économiques et migra­toires que les Etats membres ont traversées depuis une décennie. Démontrant, s’il en était besoin, l’incapacité bien réelle de l’UE de gérer ces deux catastrophes…comme bien d’autres.

On peut mesurer l’ampleur de ce bouleversement grâce à la richesse des données de l’Eurobaromètre, l’enquête d’opinion que réalise la Commission européenne ((Eurobaro­mètre 90.1, octobre 2018)).

Ce travail permet de ne pas s’en remettre à un seul indicateur d’opinion ou deux. En effet, pour bien comprendre les logiques des attitudes des Européens vis-à-vis de l’UE, il faut considérer que celles-ci sont plurielles et qu’elles se situent à différents niveaux d’appréciation : être d’accord avec l’idée, assez répandue, que l’appartenance de son pays à l’UE est plutôt une bonne chose n’est en fait qu’un niveau de soutien très général et diffus à la construction européenne. Grâce à l’Eurobaromètre, on peut réaliser des analyses plus complexes et multivariées, qui combinent de très nombreuses mesures d’opinion et d’attitudes vis-à-vis de l’Europe.

Sur la dernière vague disponible, une analyse statistique combinant sept indicateurs a été réalisée, par exemple l’image de l’UE et du Parlement, l’opinion quant au bénéfice que le pays a retiré de son appartenance à l’UE ou encore l’appréciation sur le fonctionnement de la démocratie au sein de l’UE.

Cette analyse montre que la première fracture qui clive l’Europe est d’abord nationale : les vingt-huit pays forment une mosaïque, un continent divisé en sous-zones géographiques. La bonne surprise !

Aux deux extrémités de cette première division s’opposent les pays les plus favorables et les moins favorables aux logiques de l’intégration européenne. Dans le premier groupe, on trouve (par ordre croissant de soutien à l’UE) la Lituanie, la partie ouest de l’Allemagne, l’Estonie, le Portugal, Malte, le Luxembourg, l’Irlande (vous apprécierez la part du lien avec l’UE en rapport avec les avantages financiers qui en sont obtenus…). Dans le second (par ordre croissant d’opposition à l’UE), la Roumanie, l’Autriche, la Croatie, la France, l’Italie, la Grèce, la République tchèque, le Royaume-Uni. Vous observerez avec satisfaction que les Français ne sont manifestement plus les « cabris » que dénonçait le général de Gaulle…

Entre ces deux entités, on trouve deux ensembles de pays dont les opinions publiques sont dans une situation intermédiaire. Le premier peut être qualifié de plutôt positif vis-à-vis de l’UE : la Bulgarie, la Belgique, la Suède, le Danemark, les Pays-Bas, la Lettonie, la Pologne. Le second se définit comme plutôt négatif vis-à-vis de l’UE (par ordre croissant des opinions négatives sur l’Europe) : la Slovénie, la Slovaquie, l’Espagne, la Hongrie, Chypre, la partie est de l’Allemagne, la Finlande.

On voit ainsi se confirmer que la France – à quelques semaines des élections européennes – fait aujourd’hui partie des pays les moins favorables à l’intégration européenne… Quel paradoxe dans un pays qui a élu Emmanuel Macron il y a moins de deux ans ! Ça ne vous interpelle pas ?

Mais le plus intéressant réside dans le fait que la position de la France parmi les autres pays européens, qui était traditionnellement à mi-chemin entre les plus favorables et les plus défavorables, a glissé au cours des dix dernières années vers le pôle des plus négatifs. On peut le confirmer en analysant d’autres vagues récentes de l’Eurobaromètre ou d’autres enquêtes d’opinion réalisées récemment en France sur le rapport des Français à l’Europe. Selon les moments, Paris occupe toujours une position oscillant entre le pôle des pays négatifs et celui des pays assez négatifs vis-à-vis de l’UE. Le début de l’adhésion à l’idée qui sera un jour incontournable du « Frexit » (la sortie de notre pays de cette association de malfaiteurs qu’est devenue l’UE).

Une importante fracture sociale pèse également de tout son poids : chez les Vingt-Huit, l’intégration européenne est négativement perçue par les classes populaires, les ouvriers, les chômeurs, ceux qui ont terminé leurs études avant l’âge de 16 ou 17 ans.

Se sentir exclu socialement, exposé au risque du chômage, appartenir aux catégories les moins favorisées correspond très largement à une représentation de l’Europe et de son intégration économique comme une menace de perte des protections sociales nationales. Mais révèle aussi la principale caractéristique de l’organisation économique et sociale de l’Union européenne : le mondialisme et sa conséquence inéluctable, l’enrichissement des plus riches aux dépens des plus besogneux.

Les travaux universitaires conduits sur cette question ont montré que l’importance de la protection sociale nationale pouvait faire fortement varier le soutien ou non à l’intégration européenne. Cette logique est présente dans les données de l’Eurobaromètre.

La grande question que posent toutes ces fractures (nationales, sociologiques, de modèles de l’Etat protecteur) est de savoir si elles sont susceptibles d’une interprétation politique. Deux thèses s’opposent à cet égard : pour certains, ces fractures ne peuvent se résoudre qu’en les dépassant dans un nouveau clivage politique entre les « nationalistes » et les « progressistes ». C’est celle défendue par Emmanuel Macron. Selon cette idée, les vies politiques nationales devraient être reconfigurées autour de ce clivage afin qu’elles reposent partout sur les mêmes lignes et que la politisation des enjeux européens puisse se faire sans rupture du lien politique entre le niveau national et le niveau européen. Ce dont…nous nous « foutons » éperdument !

Pour d’autres, c’est autour du clivage gauche-droite, qui a structuré les vies politiques nationales depuis deux siècles, qu’il faut reconfigurer et réorienter l’Europe. La politisation des enjeux européens passerait alors par un encastrement dans cette opposition, permettant que le lien politique soit continu entre le niveau national et le niveau européen. Ce qui n’est pas faux mais ne nous intéresse pas davantage !

Dans le cas de la France, la fracture sociologique que provoque le rapport des citoyens à l’intégration européenne est très forte, notamment au regard de la position de chacun dans l’échelle sociale. Les plus riches et les plus éduqués sont toujours plus en faveur de l’intégration européenne que les autres – une fracture apparue dès la ratification du traité de Maastricht mais pour des raisons qui ne sont pas celle que l’on nous dit. En effet, le clivage s’est fait puis intensifié entre les « anywhere » (ceux qui sont de nulle part ou de partout à la fois, au travers de leur cosmopolitisme et de leur ouverture à tout ce qui vient d’ailleurs) et les « somewhere » (ceux qui sont de quelque part , les enracinés).*

Mais c’est la question politique qui se pose aussi en France. Si l’on utilise d’autres données que celles de l’Eurobaromètre (par exemple, le Baromètre de la confiance politique du Cevipof ou encore l’enquête réalisée très récemment par BVA sur les Français et l’Europe), on s’aperçoit que les Français pensent l’Europe en deux dimensions. Si la première, relative au principe même de l’intégration européenne et opposant les opinions les plus positives et les plus négatives, est mal corrélée aux positions politiques gauche-droite, une seconde dimension sur les modalités de l’intégration européenne est au contraire davantage liée avec celles-ci.

Sur la question de principe, on note que les Français proches des partis du centre droit et du centre gauche (c’est-à-dire le Marais, en gros LRM, LR, UDI, MoDem) accordent un soutien important à l’Europe. Mais lorsqu’on demande aux Français leurs opinions sur les politiques publiques que devrait suivre l’UE ou sur les craintes qu’ils ont en matière de protection sociale ou de conséquences migratoires, alors la dimension gauche-droite reprend du relief et la droite réactionnaire reprend des couleurs. Ainsi, l’Europe continue lentement, mais très profondément, à perturber les lignes habituelles de la politique française.

De manière aussi importante que la présidentielle de 2017, les élections européennes du 26 mai vont donc jouer un rôle décisif sur les mutations et recompositions politiques en cours. Du pain béni pour nous.

Le 2 mai 2019.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

* Lire « Le blanc de la cocarde s’accorde si bien au jaune des gilets« (https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2018/11/30/le-blanc-de-la-cocarde-saccorde-si-bien-au-jaune-des-gilets/)

Une Réponse to “Contrairement à ce que nous raconte La République en Marche, les Français ont compris que l’avenir n’est plus au sein de l’UE.”

  1. Thizy mai 2, 2019 à 7:53 #

    Au mois de mai,il faut sanctionné le gouvernement, ,,,,a droite toute

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