Exercice de la médecine hospitalière : attention danger !

10 Mai

Ou quand l’air du temps prend le dessus sur l’élite de la nation.

« On considère encore le médecin comme une personne à part, qui doit se donner entièrement à son métier et éponger tous les problèmes de la société. On nous en demande beaucoup… » Trop ? Amina n’est pas loin de le penser. Amina est née en France, certes, mais appartient à une famille venue du sud (du grand sud) qui n’a jamais su ce qu’est l’exercice de la médecine « à la Française » et qui n’a rien de commun avec celle des sorciers et autres marabouts. Et pourtant, chaque semaine, Amina consacre entre soixante et quatre-vingts heures à l’hôpital. Depuis trois ans, cette étudiante de 28 ans est interne en psychiatrie en Champagne-Ardenne. On peut comprendre qu’elle ait une autre conception de son avenir…

Passage obligé pour, chaque année, 8 000 étudiants en médecine, l’internat se compose de stages successifs dans des centres hospitaliers, sur trois à cinq ans selon les spécialités. Lourdes journées de consultations, gardes de nuit, week-ends d’astreinte, tâches administratives et cours à l’université en parallèle… Cette période très intense ne permet pas toujours aux futurs médecins de dégager un temps de repos suffisant à leurs yeux. En tout cas à leurs yeux de jeunes d’aujourd’hui, pour lesquels il y a longtemps que médecine ne rime plus avec vocation et moins encore avec sacerdoce !

Avant-goût d’un métier d’exception, l’internat sonne comme une alarme pour une nouvelle génération d’internes désireuse d’équilibrer vie professionnelle et vie personnelle. Amina a souvent le sentiment de devoir renoncer à des parts importantes d’elle-même. Jeune femme engagée depuis toujours, elle a été contrainte de délaisser les associations…antiracistes et féministes (nouvelles religions à la mode, de plus en plus étrangères à celles d’antan) dans lesquelles elle est impliquée. L’interne en psychiatrie aimerait aussi avoir le temps, chez elle, de cultiver son potager idéologique. « La médecine est mon travail, pas mon identité globale », veut-elle rappeler. Autres temps, autres moeurs.

Mais ne croyez pas que son cas soit isolé. Sur les réseaux sociaux, des internes relaient les aspirations de cette nouvelle génération qui n’entend plus tout sacrifier à la médecine. Aviscene (son pseudo sur les réseaux) est l’un d’eux et si vous vous donnez la peine de lui rendre visite (https://www.youtube.com/channel/UCGmofCPlLo0W4L7HNfrHgEg), vous constaterez que, lui aussi, est venu chez nous…du grand sud ! « Oui, les jeunes médecins veulent commencer à 8 heures et finir à 18 h 30 : et alors ? », lance-t-il sans détour. L’interne de 25 ans, en quatrième semestre de médecine générale dans la région lilloise, avoue ne pas vouloir « faire partie de ces professionnels qui arrivent à l’hôpital à 7 heures, partent à 21 heures, et n’ont jamais le temps de voir leurs enfants ».

Sur sa chaîne YouTube, Aviscene évoque régulièrement les dangers que font peser sur les internes leurs rythmes intenses. Depuis un décret de mai 2015, leur temps de travail réglementaire a été fixé à quarante-huit heures par semaine, mais, dans les faits, il est peu appliqué : les internes travaillent en moyenne soixante heures par semaine à l’hôpital, selon une étude de 2016 de l’InterSyndicale nationale des internes (ISNI). Dans certaines spécialités, il arrive même qu’ils dépassent les quatre-vingt-dix heures hebdomadaires. Mais, au fond, ce n’est pas très différent de ce que connaissent et pratiquent les médecins libéraux, dans leurs cabinets de ville (https://www.sciencesetavenir.fr/sante/medecins-generalistes-54-heures-de-travail-par-semaine_133494). Alors, où est le problème ? Peut être dans la paresse ambiante…

Si un repos d’au moins onze heures doit leur être accordé après leurs gardes, ces nuits de travail suivent le plus souvent une journée complète à l’hôpital, exposant ces jeunes médecins à près de vingt-quatre heures de travail sans discontinuer. « Quand le flux de patients est continu, comme en service pédiatrique, nous n’avons aucun moment pour nous reposer. On finit par divaguer et on n’est pas à l’abri d’accidents en sortie de garde », prétend Aviscene.

« J’aime mon métier, je ne veux pas avoir à l’arrêter pour cause d’épuisement, de burn-out ou même de frustration », déclare-t-il. Une volonté de se protéger face à une réalité alarmante : plus de la moitié (52 %) des jeunes médecins souffre d’au moins un symptôme caractérisant le burn-out (épuisement émotionnel, déshumanisation ou perte de satisfaction professionnelle), selon une étude de 2019 menée par des psychiatres des Hôpitaux de Marseille. D’autant que les garde-fous légaux ne sont pas toujours respectés. Seuls 55 % des internes disent disposer systématiquement de leurs repos d’après-garde, quand 20 % affirment ne pas en bénéficier du tout, selon l’étude de 2016 de l’INSI.

Benoît Blaes, qui termine son internat de médecine générale, ne s’est jamais vu refuser aucune prise de repos légal. « Mais c’est plus insidieux : les chefs de service programment les gardes juste avant les journées où nous avons des consultations importantes, ou bien avant nos cours à la fac, nécessaires à notre formation. » L’interne de 28 ans travaille entre soixante et quatre-vingt-dix heures par semaine, selon les terrains de stage. Au prix de sacrifices, qu’il a mal vécus : « Quand on travaille autant, la question de la vie privée ne se pose pas : on n’en a tout simplement pas. » Ce fut particulièrement le cas pendant son stage en gynécologie, l’une des spécialités réputées parmi les plus chronophages : « Cela rejaillissait sur ma vie de couple, sur mon moral, mais surtout sur mon travail : on est moins vigilant, voire maltraitant malgré nous avec les patients. » Et si Benoît changeait d’orientation ? Car, pour nous qui connaissons bien le métier, ni la vigilance ni le respect des malades ne furent jamais en question. Alors, répétons-le : autres temps, autres moeurs.

L’hôpital français serait-il le théâtre d’un choc générationnel ? Entre les internes, aspirant à plus d’équilibre, et une partie de leurs aînés, habités par une culture du sacrifice, le choc peut être brutal. Les plus jeunes se heurtent alors souvent à des discours « culpabilisants », observe Patrick Hardy, psychiatre à l’hôpital Bicêtre AP-HP (Paris), qui a étudié les risques psychosociaux chez les jeunes médecins. « Fainéants », « chochottes », « jeunes maternés » : les internes sont affublés de tous les maux par une myriade de titulaires hospitaliers. « Cette génération ne comprend pas que la médecine est un sacerdoce », argue Jean-Guillaume Feron, gynécologue obstétricien à l’Institut Curie. « A mon époque, on ne se plaignait pas. Moi, j’ai tout sacrifié à mon travail », raille un médecin de l’hôpital parisien Bichat.

« Une culture du don de soi persiste encore à l’hôpital, analyse Patrick Hardy. La sélection dans les services hospitalo-universitaires se fait sur ce critère : elle valorise ceux qui enchaînent soixante à cent heures hebdomadaires. Un interne qui fléchit sous la charge de travail sait que, s’il en parle, il court le risque d’être stigmatisé : il sera jugé trop faible pour être médecin. Est-ce faux ? Car, après tout, il n’y a pas de honte à être faible. Il suffit de ne pas revendiquer d’appartenir à une élite dont n’est pas.

Amina a dû se confronter à cette culture. « On a grandi avec l’image d’Epinal du médecin de campagne qui fait 7 heures-23 heures et meurt d’un infarctus dans son cabinet (1). Les patients aussi ont intégré cette idée : il faudrait se crever à la tâche pour être des gens bien », regrette l’interne en psychiatrie venue d’ailleurs et qui n’a pas trouvé d’espace d’écoute pour exprimer son ressenti. « Les seniors considèrent que, comme ils ont raqué quand ils étaient internes, c’est normal qu’on raque à notre tour. » Serait-il mieux que ces seniors se convainquent qu’ils ont eu tort alors qu’ils sont l’honneur et la force de notre pays ? Serait-il mieux qu’ils acceptent que ces poules mouillées les contraignent à accepter leur mollesse et leur inexpérience ?

« Depuis quelques années, les choses évoluent, grâce à cette nouvelle génération, mais aussi parce que l’hôpital est touché par des problématiques de ressources humaines il est moins attractif et de risques psychosociaux. Mais ce changement culturel sera long, note Patrick Hardy. Il est en tout cas essentiel de se rappeler que les internes sont avant tout des étudiants. » A contrario, pour certains chefs de service, c’est justement parce qu’ils sont en période d’apprentissage que les internes doivent accepter cet important volume horaire.

Sur son bureau, une petite plaque humoristique indique « I am not bossy, I am the boss » (je ne suis pas tyrannique, je suis le patron). Fabien Reyal, chef de service en chirurgie gynécologique à l’Institut Curie (Paris), le confesse : il vit et respire médecine. Sur la formation des internes et leur rythme de travail, pour lui une seule question doit se poser : « Veut-on ou non un corps d’élite pour la médecine française ? » Le chirurgien répond par l’affirmative. « On ne peut pas être chirurgien comme on ferait un autre métier : ce n’est pas en faisant du 10 heures-17 heures qu’on peut acquérir la maîtrise technique nécessaire, estime-t-il. Tout environnement de travail hostile doit être proscrit, mais aucun jeune médecin n’arrivera à un haut niveau s’il ne fait pas l’effort d’apprendre et de répéter les gestes. Ronaldo n’est pas devenu champion de foot en jouant à la balle dans son jardin, mais en s’entraînant comme un mulet. »

S’il reconnaît que son discours a pu heurter plusieurs jeunes passés dans son service, Fabien Reyal loue avec emphase le travail et l’effort de son groupe actuel de quatre internes. Ils sont, eux, très en phase avec l’idée que leur chef de service se fait de la chirurgie. François Z., 29 ans, sort à peine du bloc. Il a les traits tirés mais les yeux rieurs. En neuvième semestre, il parvient au bout de ses cinq années d’internat, où il lui est arrivé, dans certains services, de charrier les cent heures hebdomadaires. « En choisissant la chirurgie, on s’y attendait forcément. » C’est peut-être pour cette raison qu’Amina a choisi la psychiatrie. D’ailleurs, François voit souvent des externes, tentés par le métier et plus jeunes que lui, ressortir de leur premier passage à l’hôpital un peu paniqués par ce rythme de travail. Lui, ça ne le gêne pas, il est là pour apprendre. « Que voulez-vous, il existe encore des fous comme nous », plaisante-t-il. La France a cette chance. La mesure-t-elle vraiment ?

Les civilisations sont mortelles(2). Mais savez-vous pourquoi ? Parce que, au fil du temps, elles perdent la conscience de leur valeur et le courage que cela nécessite pour durer.

Le 10 mai 2019.

Pour le CER, Hippocrate, Conseiller à la santé publique.

 

(1) Amina se raconte des histoires. Car cette affirmation est un mensonge. Certes, l’infarctus comme les autres maladies frappent aussi les médecins. Mais BEAUCOUP MOINS que le reste de la population, comme l’a montré une récente étude du British médical Journal (https://www.santenatureinnovation.com/les-medecins-jamais-malades/). Et il en est de même des arrêts de travail…Il serait utile qu’elle y réfléchissent.

(2) Paul Valéry (https://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Valéry)

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