Les fantasmes de l’Afrocentricité.

10 Juin

Le torchon brûle depuis longtemps entre les égyptologues patentés et les « afrocentristes » qui défendent les thèses fumeuses du chercheur sénégalais Cheikh Anta Diop. Selon ce dernier, l’origine des différents groupes qui peuplent l’Afrique occidentale se situerait en Egypte et remonterait à la période pharaonique. Il voit ainsi dans les anciens Egyptiens une population à la peau noire, de langue et de « culture africaine ».

Dans les années 1950 et 1960, il y a eu un virulent débat de fond quand la thèse de Diop est sortie. Aujourd’hui, il n’y a plus de discussion et de dialogue. Ces deux univers ne se parlent plus. Les égyptologues ne s’occupent plus de ce sujet tandis que les « afrocentristes » continuent à l’évoquer en cercle fermé. La rupture est venue de la fragilité des thèses linguistiques de Diop sur les rapports entre l’égyptien ancien et les langues ouest-africaines. Des thèses qui se basent sur des hypothèses non vérifiées pour ne pas dire totalement farfelues.

Le fossé entre les deux visions a été aggravé dans la mesure où, en égyptologie, l’archéologie prend une place de plus en plus grande. Or, que constate l’archéologie ? Que l’on ne trouve pas de similitudes matérielles entre l’univers de l’Egypte ancienne et l’Afrique occidentale. Par similitudes matérielles, il faut entendre un ensemble d’éléments en céramique, ornementaux et autres datés de la même période.

De leur côté, les « afrocentristes » courent après la prétendue démonstration d’une grandeur culturelle et intellectuelle de l’Afrique, et précisément du Moyen Age africain, issue selon eux du prestige du monde pharaonique. Or, à l’évidence leur démarche n’est pas scientifique et il s’agit plutôt d’un débat politique, existentiel et identitaire, repris d’ailleurs dans un certain nombre de publications d’africanistes français comme François-Xavier Fauvelle.

Ainsi, il est vrai que « L’Egypte pharaonique était connectée avec le Soudan et le Levant. Mais elle n’avait pas de liaisons transversales et transsahariennes avec l’Afrique de l’Ouest », explique Damien Agut, chargé de recherches au CNRS, auteur du chapitre L’Egypte, oasis africaine (IV-Ier millénaire avant notre ère) inclus dans l’ouvrage collectif de référence L’Afrique ancienne. Pour lui, la thèse de Diop et de ses disciples s’engage dans des discussions sans fin car une recherche orientée confirme toujours son hypothèse de départ !

Le problème vient de la confusion qui entoure l’origine africaine de la civilisation de l’Egypte ancienne. Géographiquement située en Afrique, L’Egypte ancienne est bien une civilisation africaine ! Mais elle n’a pas de rapport avec les civilisations ouest-africaines. Dans cette affaire, la couleur de la peau des pharaons n’a aucune importance et rien à voir avec les populations africaines d’aujourd’hui.

On trouve en effet au Musée national égyptien du Caire une statue de Montouhotep II (environ 2055-2004 avent notre ère) dont la couleur noire du visage et des mains a donné lieu à des hypothèses contradictoires entre ceux qui font là une interprétation symbolique et ceux qui y voient la preuve de l’origine nubienne du souverain.

Statue en grés de Montouhotep II provenant de Deir elBahari, situé sur la rive gauche du Nil face à Louxor

Il existe aussi des bas-reliefs montrant des Noirs. Par ailleurs, aucun texte de l’ancienne Egypte mentionnant des Noirs ne dit que la couleur de peau est une question. Les textes évoquent la réalité, le fait qu’un Nubien a la peau noire. Il s’agit là d’une réalité prosaïque qui n’est pas connotée idéologiquement et fait fi de la négritude moderne.

Quand on parle de civilisation africaine, il ne faut pas oublier que l’Afrique, c’est d’abord le second continent par sa superficie (plus de trois fois la taille de l’Europe). On y trouve des civilisations qui se sont développées de façons différentes. Il est donc inutile de chercher à tout prix à amalgamer entre elles des choses qui ne peuvent pas l’être. Il faut plutôt comprendre que d’une manière générale, les civilisations ont tendance à se développer autour de niches régionales. Pourquoi vouloir plaquer la dignité de la civilisation égyptienne à des civilisations qui ont leur propre dignité ? Les « afrocentristes » douteraient-ils de la réalité de la seconde par rapport à la première ?

Quant aux rois de la XXVe dynastie, soudanais et noirs, il s’agit d’un pouvoir impérial dont les souverains ont conquis l’Egypte et le Levant. Les Assyriens les appelaient « Koushites » (« originaires du pays de Koush« ). Leurs rois se nommaient « qores » (« rois » en soudanais ancien). Au IIIe siècle avant notre ère, le prêtre Manéthon a dressé une liste des dynasties en y incluant ces rois. Comme ils figurent dans cette liste, les historiens en ont fait des pharaons noirs. Alors qu’eux se considéraient comme des souverains proprement nubiens.

Ils ont fait la conquête de l’Egypte. Mais nous avons tendance à dire l’inverse, qu’ils ont été en quelque sorte conquis par la civilisation pharaonique. Pour nous, c’est l’Egypte qui devait apparaître au premier plan. Mais ce faisant, ces rois n’ont pas été mis à leur bonne place.

Il faut bien comprendre qu’ils ont remonté le Nil pour accéder au Levant. Et ainsi contrôler les routes de l’encens. Ils constituaient alors une puissance africaine et noire plus forte militairement que l’Egypte. Ce pouvoir soudanais avait des symboliques communes avec le monde pharaonique (par exemple le double cobra symbolisant la Nubie et l’Egypte). Mais ses rois avaient leur propre identité et leur propre système politique.

En réalité, ce sont la géographie, l’histoire, les religions, les systèmes familiaux, etc. qui façonnent les civilisations, pas la couleur de la peau ou la texture de la chevelure comme le croient les « afrocentristes » qui tombent là dans le piège qu’ils savent, par ailleurs, si souvent dénoncer.

Alors, de grâce, qu’ils laissent à Dieu ce qui est à Dieu et…à Pharaon ce qui est à Pharaon ! 

Le 10 Juin 2019.
Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

Une Réponse to “Les fantasmes de l’Afrocentricité.”

  1. Paul-Emic juin 10, 2019 à 3:07 #

    Les Africains sont en quête désespérée de reconnaissance tellement leurs civilisations subsahariennes ont été en retard par rapport à celles de l’Afrique supersaharienne, de l’Europe, de l’Asie ou de l’Amérique pré-colombienne.
    Comme vous le dites il en viennent ainsi à assimiler la couleur de la peau aux peuples qui ont cette couleur de peau, donc à leurs civilisations. Pour un peu ils assimileraient les Indiens si c’était possible.Mais les Bantous et accessoirement les Peuls sont des peuples éleveurs et nomades et leurs civilisations comme celle du Dahomey n’ont jamais dépassé le stade des rassemblement tribaux pré-helleniques. Ce n’est pas un crime, ni même une faute, mais c’est un fait.

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