Au Parlement européen, le macronisme est un naufrage.

16 Juin

Ou la démonstration que les voies du Seigneur sont impénétrables…

C’est l’histoire d’un navire en perdition vers la destination de ses rêves. Celui de Nathalie Loiseau, qui aspirait à diriger l’Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe (ALDE), qui sera bientôt rebaptisée – à la demande des élus macronistes – « Renew Europe » (sic). L’ancienne tête de liste de la majorité présidentielle (Renaissance-La République en marche) pendant la campagne des élections européennes a en effet dû renoncer à cette ambition, jeudi 13 juin à Bruxelles.

C’est elle

Tout a commencé une semaine plus tôt, mercredi 5 juin à 15 h 50. Une dizaine de journalistes français et de correspondants européens attendent Nathalie Loiseau, toute récente eurodéputée, devant une salle de réunion du Parlement européen, à Bruxelles. La journée est chargée, les tractations entre les groupes politiques en vue de trouver une coalition après le scrutin du 26 mai entrent dans le dur.

L’ex-ministre des affaires européennes s’est invitée à la table des négociations, au côté de Guy Verhofstadt, président de l’ALDE depuis presque dix ans. Cette première réunion avec les présidents des trois autres principales formations politiques proeuropéennes – les conservateurs du Parti populaire européen (PPE), les sociaux-démocrates et les Verts – doit ébaucher un accord rendu nécessaire par la montée des forces eurosceptiques.

Si Nathalie Loiseau a convié des journalistes, c’est très probablement pour confirmer qu’elle est candidate à la présidence du groupe auquel les élus de sa liste Renaissance ont officiellement choisi d’adhérer au soir du 26 mai, lui apportant d’un seul coup ses vingt et un élus (sur 106 au total).

L’entrevue va durer quarante-cinq minutes et se déroule sous la règle du « off », à laquelle les journalistes bruxellois sont habitués : ils s’engagent à ne pas attribuer les propos à la personne qui les tient, ce qui autorise cette dernière à une plus grande liberté de parole…Tout se déroule à Bruxelles dans l’honnêteté et la franchise !

Nathalie Loiseau est assez connue du cercle des correspondants, qui l’ont croisée à maintes reprises quand elle était ministre. Elle a, à l’époque, donné l’image d’une politique plutôt au fait de ses dossiers.

Mais cette fois, la conversation est inédite, dérangeante. Et le « off » sera, le lendemain, brisé par un média qui n’a pas assisté à l’entrevue mais en a glané quelques échos. Avec un article mis en ligne, puis rapidement retiré, le quotidien belge Le Soir lance une bombe à fragmentation aux effets qui vont se révéler dévastateurs.

Devant les journalistes français, l’eurodéputée a multiplié les critiques, à l’égard des autres familles politiques comme de la sienne. En guise d’introduction, elle indique d’emblée, en allusion à la difficile campagne qu’elle vient de mener :

« Ça fait du bien d’avoir des journalistes qui s’intéressent aux affaires européennes ! Parce que franchement deux mois et demi [à Paris] avec des gens qui ne comprennent rien, c’est long. »

Ce n’est qu’un début avant une longue complainte. A propos de son groupe politique, elle dit qu’il doit être refondu en profondeur « sur les fondations d’ALDE » mais « avec des nouveaux venus, une nouvelle charte, de nouvelles méthodes, un nouveau nom et un nouveau leadership ». Ça commençait plutôt mal ! Mais cela a continué : ce groupe politique doit avoir « un barycentre moins nordique et moins Benelux » et devra prendre en compte des enjeux dont « ceux qui sont complètement ordolibéraux entendent parler pour la première fois de leur vie : des sujets comme le changement climatique, la régulation du numérique », des thèmes qui « n’étaient pas forcément dans leur ADN de départ ».

Elle poursuit, avec une arrogance très macronienne : « Pour dire les choses, ceux qui étaient habitués au “small is beautiful” vont être étonnés de voir débarquer une délégation de vingt et un Français. » Et toujours à propos de sa nouvelle famille politique, ALDE, Mme Loiseau insiste : « Il y a tout à y faire. ALDE c’est Uber, ce sont des autoentrepreneurs. Il faut renforcer le dialogue, la transparence, clarifier les procédures, que l’on parle politique dans le groupe et pas seulement détails pratiques et destins individuels. Faire en sorte que ce groupe arrête d’avoir peur d’avoir grossi. » Car, « il y a encore des gens qui ne veulent pas trop déranger le système, et on dit qu’il faut le faire avancer ».

L’intéressée va indiquer aussi que la présidence de ce groupe est « son unique objectif », mais que ce n’est pour autant « pas gagné ». En effet, « si on veut les clés de la camionnette, il faut convaincre que l’on sait conduire et qu’on n’enverra personne dans le fossé. Ce qui est certain, c’est que Guy Verhofstadt n’est pas candidat à sa propre succession. »

L’ex-diplomate se dit alors prudente mais confiante avant le vote prévu pour le 19 juin. Et souligne que ses alliés qui espèrent un poste dans une commission parlementaire – un lieu de pouvoir conséquent – « ont plutôt intérêt à nous soutenir, car nous sommes plus en capacité de tenir nos promesses ».

Que dire des autres candidats potentiels à la présidence du groupe, la Néerlandaise Sophie In’t Veld et le Suédois Fredrick Federley ? « Tout le monde a parfaitement le droit de concourir, cela ne me gêne pas, la démocratie. » Mais l’Allemande Nicola Beer, du Parti libéral démocrate (FDP) ? « Du haut de ses 5 %, elle se comporte comme une Allemande au Parlement européen, du genre : ici, c’est chez moi. » 

Au passage, Nathalie Loiseau n’hésite pas à se mettre en avant, sans modestie, pour un poste très en vue, quitte à égratigner les piliers du groupe : « Vingt-six ans de diplomatie active et de capacité à faire du multilatéral, l’atout d’être nouvelle, (…) de faire forcément du collectif par rapport aux vieux de la vieille qui, par définition, ont dix ou vingt ans de frustrations rentrées. (…) Il faut que tout le monde se sente bien dans le groupe mais aussi, pour cela, que tout le monde se comporte bien dans le groupe. »

S’ensuit une discussion sur le changement de nom, qui occupe beaucoup certaines délégations nationales. Quels sont, selon l’élue française, les noms à éviter absolument ? « ALDE », lâche-t-elle, car connoté trop libéral.

Nathalie Loiseau enchaîne avec une rafale d’attaques ad hominem. Manfred Weber, réélu largement président du groupe PPE et candidat à la présidence de la Commission ?

« On a dit qu’on n’était pas favorables au système des spitzenkandidaten [têtes de liste des partis paneuropéens] et qu’il fallait compter avec nous. Ce système consiste à donner les clés de la Commission à la CDU et à la CSU [partis conservateurs allemands, dominants au sein du PPE] et il favorise la cuisine des partis et pas la vraie démocratie. » Ce qui n’est rien d’autre que la vérité !

La « carrure » de M. Weber serait, par ailleurs, « très insuffisante ». « Cela donne vraiment le sentiment que, soit Angela Merkel n’y croit pas [à la candidature de M. Weber] et que cela ne la dérange pas de lâcher quelqu’un comme lui ; soit elle ne croit pas du tout à la Commission et cela ne la dérange pas de mettre un ectoplasme à sa tête. » Mme Loiseau ajoute que M. Weber n’aurait « aucune fiabilité » mais que la chancelière ne le lâchera pas rapidement car « cela permet de faire monter les enchères. Je sais ce que Mme Merkel pense de Weber, et elle pense du mal de la Commission ».

Un coup de griffe ensuite pour Amélie de Montchalin, actuelle secrétaire d’Etat aux affaires européennes. Son initiative de convoquer les élus français de tous les bords, y compris ceux du Rassemblement national (RN), à Paris « est une démarche républicaine qui interroge effectivement (…). Je pense que c’est bien d’avoir essayé mais je n’y crois pas, je n’ai jamais travaillé comme cela. » Le vendredi suivant, l’opération se révélera un échec.

Nathalie Loiseau, qui va aussi préciser qu’elle n’est « plus la porte-parole d’Emmanuel Macron », se voit demander quel serait le candidat français pour la présidence de la Commission. Réponse, toujours arrogante : « C’est quelqu’un prêt à mettre en œuvre notre agenda. Quand on a une ambition pour l’Europe, on choisit la personne pour la porter. »

Que dire de l’inertie au Conseil européen qui a peu embrayé sur les projets de réforme d’Emmanuel Macron ces deux dernières années ? « Le souci c’est Merkel : plus elle est affaiblie moins elle bouge. Rapidement et Merkel, ça ne va pas ensemble. Nous, on va essayer de bouger tout cela. »

Après l’article paru dans Le Soir, Nathalie Loiseau va envoyer aux responsables du groupe un mail démentant l’intégralité des propos qui lui sont prêtés. Elle affirme avoir lu « un très étrange article » et écrit : « Je ne reconnais pas les propos qui m’y sont attribués [Le Soir citait surtout l’ectoplasme]. C’est de la pure fantaisie. »

En France, Le Canard enchaîné détaillera toutefois, lui aussi, mercredi 12 juin, ses propos aussi peu amènes que diplomatiques. Mme Loiseau est, dès lors, prise en flagrant délit de mensonge, ce qui autorise les médias présents à briser son « off ».

Acculée, Nathalie Loiseau a donc dû jeter l’éponge, jeudi 13 juin. Atterrissage raté de la Macronie dans l’hémicycle européen… « Ces derniers jours, on a assisté, en plus des candidatures concurrentes connues, à la multiplication d’autres candidatures, certaines en réaction au off », indique l’entourage de l’eurodéputée. « Au fil des heures, le prix à payer pour maintenir ses chances d’obtenir la présidence devenait exorbitant », ajoute cette source.

Un ancien commissaire européen, ex-premier ministre, le très francophone et francophile roumain Dacian Ciolos, pourrait, en tout cas, profiter de la situation.

Il reste à la délégation française à briguer des postes à responsabilités dans les commissions, cruciales pour peser sur l’agenda et les orientations législatives. Maintenir son souhait de décrocher la présidence de « Renew Europe » (un nom pareil est une honte pour ceux qui l’ont proposé…) l’aurait privée d’à peu près tous ces postes. « Mme Loiseau a agi en responsabilité. Le choix qui a été opéré est celui de préserver l’influence française au Parlement européen », a indiqué l’entourage de l’ancienne ministre, qui continuera cependant de siéger dans l’hémicycle.

Jeudi soir, Nathalie Loiseau tenait à indiquer que « le projet politique passe avant le positionnement personnel ». Et elle affirmait vouloir « se concentrer sur le projet ». D’ailleurs, concluait-elle, « c’est pour cela que nous avons été élus ». Un pis-aller pour l’ancienne ministre.

Mais pas sûr qu’Emmanuel Macron ait apprécié cette bévue. Quelques noms d’oiseau auraient été entendus dans les couloirs de l’Elysée…

Le 16 juin 2019.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

4 Réponses to “Au Parlement européen, le macronisme est un naufrage.”

  1. Paul-Emic juin 16, 2019 à 9:10 #

    elle serait presque sympathique, on dirait qu’elle n’a pas compris que mensonge et macronisme étaient les deux faces de la même pièce

  2. Hervé J. VOLTO juin 16, 2019 à 9:46 #

    Pour ce qui est de la macronnie, qui sème le vent récolte la tempête.

  3. Hervé J. VOLTO juin 16, 2019 à 11:34 #

    Maitenant pour être concret, il reste à la délégation Française à briguer des postes à responsabilités dans les commissions, cruciales pour peser sur l’agenda et les orientations législatives.

    Place à l’action.

    -Bien faire et laisser dire (Prince Christine de Kent) !

  4. Hervé J. VOLTO juin 16, 2019 à 11:35 #

    Un dernier pour la route.

    Je voulai dire :

    -Bien faire et laisser dire (PrinceSSE Christine de Kent) !

    Celà vaut aussi pour les Municipales qui se profilent…

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