Ne croyez pas que l’état de la Mauritanie soit plus rassurant que celui du Mali…

22 Juin

Il y a, dans les pays musulmans d’Afrique, des parallélismes intéressants. Ainsi en est-il, comme vous allez pouvoir le constater, de la Mauritanie et du Mali d’une part, de Mauritanie et de la Libye d’autre part. Dans les deux cas, une même cause principale : l’absence d’Etat enraciné dans l’Histoire mais, au contraire, un tissu social terriblement fragmenté en de nombreux groupes ethniques et/ou culturels.

Nous avons déjà traité des difficultés rencontrées pour faire vivre ensemble les diverses communautés qui composent le peuple malien, tout particulièrement depuis qu’elles sont confrontées aux violences et aux prétentions tyranniques de l’islamisme (https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2019/06/18/de-lafrique-au-mali-et-retour/). Et nous avons vu aussi comment cette situation pouvait être la source de l’état de guerre qui règne chaque jour davantage au Sahel.

Mais peu de médias et moins encore de responsables politiques nous parlent de son voisin de l’ouest, la Mauritanie. Et pourtant, la situation y est très préoccupante aussi. La prochaine élection présidentielle d’aujourd’hui, 22 juin, est pour nous l’occasion d’en brosser le tableau.

Le président sortant, Mohamed Ould Abdelaziz, le rigide et cassant général qui avait pris le pouvoir en août 2008, ne sera pas candidat alors qu’il avait remporté celles de 2009 et de 2014. On pourra inscrire à son bilan – en demi-teinte cependant – qu’il fut, depuis l’indépendance de 1960, le premier chef de l’Etat mauritanien à transmettre le pouvoir à l’issue d’une élection pluraliste, à défaut d’offrir les mêmes chances aux candidats étrangers au pouvoir. Son successeur désigné par le parti dirigeant, Mohamed ould Ghazouani, fait ainsi figure de favori du scrutin face à cinq autres candidats.

Si l’ancien militaire a remisé son uniforme et ses rangers depuis sa première campagne électorale, ses deux mandats resteront marqués d’une forte et efficace empreinte sécuritaire qui a permis au pays de ne plus connaître d’attentats depuis 2010, malgré un environnement régional hautement instable. Lorsqu’il prend le pouvoir avec d’autres militaires en 2008, son pays est alors la cible d’opérations menées par des mouvements djihadistes descendus d’Algérie et regroupés depuis peu au sein d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI).

Assauts contre des militaires, enlèvements d’étrangers, explosions de voitures piégées se succèdent. Parallèlement, des dizaines de Mauritaniens rejoignent les rangs des groupes armés établis au-delà des frontières, ces lignes virtuelles tracées par les artisans stupides de la décolonisation, sur des milliers de kilomètres, dans les dunes d’un désert ouvert, notamment sur le Mali et l’Algérie, et alors franchies par des trafiquants en tous genres.

En tout cela il a de forts traits communs avec le maréchal Khalifa Haftar, l’homme fort de la Cyrénaïque, en Libye.

La première tâche de Mohamed Ould Abdelaziz aura d’ailleurs été de réorganiser ses forces armées, avec l’aide technique, matérielle et opérationnelle de la France et des Etats-Unis principalement. Le nouveau pouvoir mauritanien consacre ainsi une large part de son budget à son effort de défense nationale. Un effort qu’il maintiendra d’autant plus que le Mali voisin – dont une grande partie du territoire était tombée, en 2012, sous la coupe d’une coalition de groupes touareg indépendantistes et de djihadistes – est toujours aspiré dans une spirale de violence. Mohamed Ould Abdelaziz a réussi à sécuriser ses frontières et s’est fait également l’un des plus fervents avocats de la force conjointe du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Niger, Burkina Faso et Tchad), embryon de force régionale pour lutter contre des périls communs (trafics et terrorisme islamique).

L’édifice tient, mais la restructuration de l’armée n’est pas parvenue à briser les plafonds de verre communautaires qui compartimentent dangereusement la société mauritanienne. Comme au Mali mais comme en Libye aussi. « Les trente-quatre généraux mauritaniens sont des Maures et mis à part deux Haratines [descendants d’esclaves], il n’y a aucun Noir », rappelle Baba Hamidou Kane, l’un des six candidats à la présidentielle de juin et représentant de la communauté négro-africaine. « En dix années de présidence, rien n’a changé alors qu’une gouvernance intelligente aurait dû lui permettre de faire un rattrapage », ajoute-t-il. Une situation désormais explosive.

Quelques clans arabo-berbères tiennent en effet les rênes de l’armée. Mais aussi de l’administration et de la politique au sein d’une population diverse (Maures, Haratines, Soninké, Wolof, Peuls…). Idem dans les principaux secteurs de l’économie. « Par exemple, il n’y a aucun management autre que maure dans les vingt banques du pays et les privatisations se sont faites sur des bases tribales », ajoute Baba Hamidou Kane, qui sent poindre « le ras-le-bol des Négro-Africains et des Haratines urbains vis-à-vis des notables et des représentants du système maure ». « La jeunesse est de plus en plus révoltée et l’on peut craindre des réactions sur des bases communautaires », avertit le candidat. « La situation sociale s’est détériorée au sein d’un système quasiment organisé par caste », juge également la sociologue Dieynaba Ndiom. « Ce climat de méfiance généralisé débouche sur le repli sur soi, alors que les problèmes sont énormes pour les familles », ajoute-t-elle.

Car si le bilan économique des années Ould Abdelaziz a des aspects positifs, tout le monde, loin de là, n’en profite pas. Certes, un accord a été trouvé avec le Fonds monétaire international (FMI) en 2017 pour contenir un endettement qui frôle les 100 % du PIB. Des programmes de développement ont permis d’équiper ce pays désertique grand comme une fois et demie la France (pour 4 millions d’habitants) d’infrastructures (routes, ports, aéroports, électricité, eau). Les exportations de minerai de fer, de produits agricoles et d’élevage ont été relancées. La croissance, assez vigoureuse (4 %), devrait s’envoler avec le début de l’exploitation, d’ici à deux ans, du gisement gazier prometteur de Grand Tortue découvert au large de la Mauritanie et du Sénégal.

Mais pour Biram Dah Abeid, le plus bruyant et virulent des opposants au chef de l’Etat, le cœur du pouvoir serait affaibli. « Le champ de redistribution de la manne financière s’est refermé sur un petit groupe autour du président, ce qui mécontente une partie de la communauté d’affaires pourtant issue du même groupe ethnique. Le système est usé, il ne protège même plus assez les siens. Il faut en changer sous peine de voir les revendications devenir plus véhémentes et violentes », affirme cet agitateur, passé plusieurs fois par les geôles du pouvoir contre lequel il se dresse.

Autre candidat de l’opposition à la présidentielle de juin, Sidi Mohamed Ould Boubacar partage cette analyse. « Le président a totalement négligé, pire oublié, l’aspect social du développement, affirme-t-il. L’école républicaine et l’accès à la santé ont été sacrifiés. Les services de base sont aujourd’hui inexistants ». Cet ancien premier ministre est soutenu par la branche mauritanienne des Frères musulmans, Tawassoul, principale formation de l’opposition qui s’est solidement enracinée sur le champ social déserté par l’Etat.

Autre problème : la corruption des élites. Même si ses adversaires reconnaissent au président d’avoir remis de l’ordre dans les finances publiques, on touche ici un paradoxe. Le ménage a été fait dans l’administration, mais les pires rumeurs courent les rues de Nouakchott sur le clan présidentiel. « Ils ont mis la main sur des écoles et des hôpitaux pour les transformer en commerce et une partie de la Société nationale industrielle et minière, la première entreprise du pays, est entre leurs mains. L’immobilier, la pêche, les douanes… Ce ne sont que quelques exemples », énumère un avocat de la capitale.

Car le sujet est sensible. Pour preuve, Abderrahmane Weddady et Cheikh Ould Jiddou, deux blogueurs bien connus pour dénoncer les atteintes aux droits humains dans leur pays, dorment depuis le 22 mars en prison. « Ils ont critiqué la corruption qui régnerait au sein du gouvernement dans des commentaires sur Facebook. Leurs allégations se fondaient sur des articles de presse, selon lesquels les Emirats arabes unis avaient gelé des comptes bancaires, dotés d’environ deux milliards de dollars américains [1,8 milliard d’euros], appartenant à des proches du pouvoir mauritanien », explique Amnesty International qui qualifie leur détention « d’illégale ».

« La stabilité de la Mauritanie à moyen terme ne repose pas seulement sur celle de l’appareil sécuritaire, des tribus ou de l’administration, mais également sur l’aspect social qui a été délaissé et crée un environnement explosif », s’inquiète un diplomate occidental en poste à Nouakchott. C’est surtout cela l’héritage que Mohamed Ould Abdelaziz laissera à son successeur.

Nul doute que nous aurons à en reparler. Surtout après le retrait de la poigne de fer qui permettait d’assurer le calme dans un de ces pays du continent…qui, en réalité, n’existent pas.*

Le 22 juin 2019.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

* Lire :

https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2018/07/25/le-mali-nexiste-pas/

et aussi : https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2018/12/05/lenvoye-special-de-lonu-ghassan-salame-sexprime-sur-la-situation-en-libye/

et encore : https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2016/12/20/le-monde-admet-enfin-que-le-cer-avait-raison-a-propos-de-la-libye-il-etait-temps/

2 Réponses to “Ne croyez pas que l’état de la Mauritanie soit plus rassurant que celui du Mali…”

  1. Hervé J. VOLTO juin 22, 2019 à 1:38 #

    Il est impératif que la France redevienne partenaire de l’Afrique !

    Pour que la France soit sérieusement la partenaire incotournable de l’Afrique et du Moyen-Orient, il faudrait proposer à la Lybie de signer les Accords de la Méditérannée, agir pour l’indépendance du Liban, faire prévaloir le réalisme en Afrique Noire, normaliser les relations avec l’Algérie.

    En conclusion de notre article BREVE HISTOIRE DE LA POLITIQUE ETRANGERE DE LA FRANCE https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2018/04/03/breve-histoire-de-la-politique-etrangere-de-la-france-par-herve-j-volto-cja-des-comtes-voltolini-di-valtelina/ nous disons que retrouver sa Grandeur, la France devrait :

    1. Se doter des moyens de la grandeur par une politique militaire et de renseignement réalistes.
    2. Redevenir la Fille Aînée de l’Eglise et Educatrice des Peuples.
    3. Devenir le défenseur des nations.
    4. Devenir promoteur du développement.
    5: Devenir pivot d’une Europe des Patries Chrétiennes.
    6. Redevenir partenaire de l’Afrique et du Moyen-Orient.
    7. Etre présente dans le monde.
    8. Etre artisan de paix.

    Celà supposerait une diplomatie Chrétienne et une vue à long terme que seule la Monarchie restaurée, pourrait apporter à la France…

    En attendant le Roi, la France peut d’ors et déjà, à travers LA FRANCOPHONIE, participer au développement de la solidarité et de la coopération entre les États et les peuples ayant le français en partage. La République pouvant conclure des accords avec des États qui désirent s’associer à elle pour développer leurs civilisations.

    Titre XIV – DE LA FRANCOPHONIE ET DES ACCORDS D’ASSOCIATION

    ARTICLE 87.
    La République participe au développement de la solidarité et de la coopération entre les États et les peuples ayant le français en partage.

    ARTICLE 88.
    La République peut conclure des accords avec des États qui désirent s’associer à elle pour développer leurs civilisations.

  2. Hervé J. VOLTO juin 22, 2019 à 1:44 #

    UN DERNIER POUR LA ROUTE !

    Il appartient au Chef d’Etat, ET A PERSONNE D’AUTRE, de négocier et ratifier les traités et accords internationaux. Celà suppose qu’il conduise la politique extérieur du gouvernement, laissant au Premier Ministre de coordonner l’action gouvernementtale.

    Titre VI – DES TRAITÉS ET ACCORDS INTERNATIONAUX

    ARTICLE 52.
    Le Président de la République négocie et ratifie les traités.

    Il est informé de toute négociation tendant à la conclusion d’un accord international non soumis à ratification.

    ARTICLE 53.
    Les traités de paix, les traités de commerce, les traités ou accords relatifs à l’organisation internationale, ceux qui engagent les finances de l’État, ceux qui modifient des dispositions de nature législative, ceux qui sont relatifs à l’état des personnes, ceux qui comportent cession, échange ou adjonction de territoire, ne peuvent être ratifiés ou approuvés qu’en vertu d’une loi.

    Ils ne prennent effet qu’après avoir été ratifiés ou approuvés.

    Nulle cession, nul échange, nulle adjonction de territoire n’est valable sans le consentement des populations intéressées.

    ARTICLE 53-1.
    La République peut conclure avec les États européens qui sont liés par des engagements identiques aux siens en matière d’asile et de protection des Droits de l’homme et des libertés fondamentales, des accords déterminant leurs compétences respectives pour l’examen des demandes d’asile qui leur sont présentées.

    Toutefois, même si la demande n’entre pas dans leur compétence en vertu de ces accords, les autorités de la République ont toujours le droit de donner asile à tout étranger persécuté en raison de son action en faveur de la liberté ou qui sollicite la protection de la France pour un autre motif.

    ARTICLE 53-2.
    La République peut reconnaître la juridiction de la Cour pénale internationale dans les conditions prévues par le traité signé le 18 juillet 1998.

    ARTICLE 54.
    Si le Conseil constitutionnel, saisi par le Président de la République, par le Premier ministre, par le président de l’une ou l’autre assemblée ou par soixante députés ou soixante sénateurs, a déclaré qu’un engagement international comporte une clause contraire à la Constitution, l’autorisation de ratifier ou d’approuver l’engagement international en cause ne peut intervenir qu’après révision de la Constitution.

    ARTICLE 55.
    Les traités ou accords régulièrement ratifiés ou approuvés ont, dès leur publication, une autorité supérieure à celle des lois, sous réserve, pour chaque accord ou traité, de son application par l’autre partie.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :