La France malade de ses ouvrages d’art.

1 Juil

Deux semaines avant l’effondrement meurtrier du viaduc Morandi, à Gênes, le maire de la petite commune de Beaumontel, dans l’Eure, constatait au matin du 1er août 2018 qu’un des piliers du pont sur la Risle, entre la mairie et l’église, s’était affaissé et ne soutenait plus rien. Pont fermé, 250 000 euros de travaux.

Pont de Beaumontel

Un mois après la catastrophe italienne, c’est sur l’imposant viaduc de l’île de Ré qu’un câble précontraint rompait en raison de la corrosion. Circulation restreinte, 2 millions d’euros de réparations.

Viaduc de l’île de Ré

Vous l’aurez compris, la France n’est pas à l’abri d’un accident tragique : au moins 25 000 ponts sont « en mauvais état structurel » et « posent des problèmes de sécurité et de disponibilité pour les usagers », selon un rapport sénatorial rendu public jeudi 27 juin, qui réclame un « plan Marshall » pour « éviter le drame ». Ce n’est pas une « infox« , c’est bien le Sénat qui l’a écrit en se souvenant peut-être que notre Pont du Gard date de la première moitié du premier siècle de notre ère !

Dans la foulée de l’écroulement du viaduc italien, le Sénat avait lancé une mission d’information sur l’état des ponts en France, dirigée par le président de la commission de l’aménagement du territoire et du développement durable, le centriste Hervé Maurey, et dotée des moyens d’une commission d’enquête. Le nombre de ponts en France est évalué entre 200 000 et 250 000 – une fourchette étonnamment large. C’est la première surprise du rapport : personne n’est capable de donner le nombre exact de ces ponts routiers, faute d’un recensement du patrimoine des collectivités locales. Une inconnue révélatrice « des lacunes de la politique de surveillance et d’entretien », estime la mission.

L’Etat possède 24 000 ponts. La moitié, gérée par les sociétés concessionnaires d’autoroutes, est sans problème. Pour le reste, 7 % présentent des défauts de sécurité et 2 800 d’entre eux, construits après-guerre, arrivent en « fin de vie » et nécessitent une chirurgie lourde. Un audit externe, remis en juin 2018 au ministère des transports, estimait qu’un tiers des ponts de l’Etat avaient besoin de travaux, dont 7 % présentaient « un risque d’effondrement ». Le tableau est plus sombre encore du côté des collectivités territoriales, qui gèrent 90 % des ouvrages : entre 100 000 et 120 000 pour les départements, dont 8,5 % en mauvais état, et de 80 000 à 100 000 pour les communes, dont 18 % à 20 % présentent des défaillances.

Pire, la situation ne cesse de se dégrader : face à l’urgence, les autorités se sont concentrées sur les ouvrages les plus endommagés, délaissant les entretiens courants. Le nombre de ponts sur le point de subir des dommages ou présentant déjà des défauts « a fortement augmenté sur les dix dernières années », soulignent les sénateurs. La part des ouvrages en bon état, elle, s’est réduite de 13 % à 11 %… Conséquence : des réductions de circulation et des coupures de ponts qui se multiplient, comme sur le viaduc de l’A15 à Gennevilliers (Hauts-de-Seine), après l’effondrement d’un mur de soutènement, le 15 mai 2018, ou comme ces deux ponts fermés depuis 2014 dans les communes voisines de Guérard et Tigeaux, en Seine-et-Marne – ils nécessitent, chacun, 1 million d’euros de réparations.

Ce bilan catastrophique est le produit d’un « sous-investissement chronique dans l’entretien du patrimoine », regrettent les sénateurs. Souvenez-vous de ce que nous écrivions ici-même l’an dernier, lorsque le Premier ministre, Edouard Philippe, imposait brutalement et sans le moindre contestation une limitation de la vitesse des automobiles à 80 km/h sur les réseau routier secondaire : « 

«  L’état des routes françaises ne cesse en effet de se dégrader depuis des années sans que rien ne soit fait en leur faveur, pour de simples raisons financières (https://www.senat.fr/rap/r16-458/r16-4581.pdf). La sécurité des usagers s’en trouve donc de plus en plus gravement menacée et, principalement, sur les routes secondaires qui sont l’objet de la décision ministérielle, risquant de mettre en cause la responsabilité des autorités, tant départementales que nationales. On a donc décidé de maquiller sous l’apparence d’une décision de sécurité routière bénéfique l’incurie des pouvoirs publics ! Mais, en prime, de récolter par les amendes qui vont pleuvoir les subsides manquants…Un archétype de la politique du   » en même temps « .

Ajoutez-y l’opportunité, par la tyrannie exercée de façon permanente dans un domaine auquel nul, quasiment, ne peut échapper, de briser les résistances psychologiques des citoyens et les rendre ainsi plus dociles encore.

 » Ossabandus, nequeyrs, nequer, potarimum, potsa milus. Voilà justement pourquoi votre fille est muette« , disait Sganarelle dans Le Médecin malgré lui, de Molière. Mais voilà aussi pourquoi…Edouard Philippe a subitement découvert l’irrépressible désir de  » sauver 300 à 400 vies humaines » !!! Cet homme est un pitre. « (https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2018/05/17/tous-responsables-ou-tous-complices/).

L’Etat a dépensé 45 millions d’euros par an, en moyenne, ces dix dernières années, pour l’entretien de ses ouvrages. Si cette trajectoire restait inchangée, le nombre d’ouvrages en mauvais état doublerait dans les dix prochaines années. Ce qui entraînerait « des risques pour la sécurité des usagers » et « des fermetures de plus d’un mois », avertissait un audit interne du ministère des transports, en 2017. En moyenne, les budgets consacrés à l’entretien des ponts du réseau national ont représenté, chaque année, entre 0,15 % et 0,2 % de leur valeur à neuf, quand les experts préconisent entre 0,5 % et 0,8 % – 1,5 % même, selon l’Organisation de coopération et de développement économiques. On est loin du compte.

Même indigence chez les collectivités locales, confrontées à la baisse des dotations de l’Etat : leurs dépenses de voirie ont chuté de 30 % entre 2013 et 2017. Les communes peuvent d’autant moins assurer cet entretien qu’elles « sont dans l’ignorance totale de ce patrimoine, elles ne connaissent ni leur nombre de ponts ni leur état », constate Hervé Maurey. Autant dire que « certains ponts du réseau routier ne font l’objet d’aucune surveillance ni d’aucun entretien », avertissent les sénateurs.

Pour renverser la tendance, la mission sénatoriale appelle à un « plan Marshall », qui promet de faire grimacer à Bercy. D’abord, pousser l’enveloppe affectée par l’Etat à l’entretien de ses ouvrages à 120 millions d’euros par an dès le prochain budget, en 2020. Le Conseil d’orientation des infrastructures plaidait déjà pour un montant similaire dès 2018… Ce budget a été porté à 59 millions d’euros en 2017, puis à 65 millions en 2018. Le gouvernement prévoit bien d’atteindre 119 millions d’euros… mais pas avant 2023. En laissant la responsabilité de cette hausse à un prochain exécutif.

La remise en état de l’ensemble des ponts gérés par les collectivités locales d’ici à 2030 coûterait 5 milliards d’euros. Pour les aider à engager ces actions, les sénateurs proposent la création d’un fonds de soutien doté de 130 millions d’euros par an pendant dix ans, afin de réaliser un diagnostic général dans les cinq ans et une remise en état des ponts dégradés en une décennie. Pour l’alimenter, la mission suggère de prolonger le fonds mis en place pour rénover les tunnels après la catastrophe de celui du Mont-Blanc en 1999, qui doit prendre fin en 2021 – il a permis de mobiliser 1,2 milliard d’euros de 2007 à 2018. « Il faut conserver cette ligne budgétaire et l’affecter aux ponts avant que Bercy ne la préempte !», presse M. Maurey. 

Mais l’argent ne fait pas tout. Les méthodes de contrôle, fondées sur une simple inspection visuelle, laissent à désirer – le dernier audit du viaduc de Gennevilliers avant l’écroulement ne faisait état d’aucun risque de dégradation. Pour d’innombrables ouvrages, les archives retraçant méthodes constructives et historiques d’entretien ont été perdues au fil des vagues de décentralisation. La suppression des directions départementales de l’équipement entre 2005 et 2007, puis, en 2014, de l’assistance technique de l’Etat pour des raisons de solidarité et d’aménagement du territoire, a laissé les petites communes démunies. Le Sénat les invite à mutualiser leurs ressources, mais la plupart n’ont pas les compétences d’ingénierie pour surveiller leur patrimoine. Et faire réaliser un diagnostic par un bureau d’études privé coûte en moyenne 5 000 euros par pont…

Pour « sortir d’une culture de l’urgence » et mettre en place une véritable « gestion patrimoniale », les sénateurs proposent de mettre en place un recensement de l’ensemble des ouvrages dans un système d’information géographique, de centraliser leurs documents techniques dans un « coffre-fort numérique » et d’établir pour chaque pont un « carnet de santé » retraçant les opérations passées et programmant celles à venir.

Reste à rétablir dans tout le pays une expertise d’ingénierie susceptible d’épauler les collectivités territoriales. La toute nouvelle Agence nationale de la cohésion des territoires pourrait jouer ce rôle, selon le gouvernement, en mobilisant les moyens du Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (Cerema). Une piste limitée, estiment les sénateurs : le Cerema compte 280 agents pour travailler sur l’entretien des ouvrages d’art, et « les ressources humaines de l’établissement n’ont cessé de diminuer ces dernières années ». La ministre des transports, Elisabeth Borne, entendra-t-elle l’alerte ? Le budget 2020, dont le projet de loi de finances sera présenté à l’automne, fournira une première réponse.

Mais qu’elle n’oublie pas que, si « gouverner c’est prévoir« , les responsabilités sont au bout des choix gouvernementaux. Et aussi qu’en 1793, on guillotina pour bien moins que cela.

Le 1er juillet 2019.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

4 Réponses to “La France malade de ses ouvrages d’art.”

  1. Paul-Emic juillet 1, 2019 à 4:05 #

    il y a peut-être des choix à faire, on ne peut vivre dans un musée à ciel ouvert et même nos grands rois n’ont jamais hésité à tout mettre bas pour faire du neuf

    • conseilesperanceduroi juillet 1, 2019 à 4:08 #

      Le problème, c’est qu’il n’y a même pas le premier euro pour faire du « neuf » pendant que l' »ancien » s’écroule.

      • Paul-Emic juillet 1, 2019 à 5:12 #

        Je vais encore me référer aux Rois.
        L’histoire de France est une longue histoire de rois souvent impécunieux et ayant pourtant réalisé de grandes choses. De l’argent il y en a mais on sent bien qu’il n’est pas toujours utilisé à bon escient. Si nous reprenions le contrôle de notre dette qui est tout à fait artificielle, tout pourrait changer en une décennie

      • conseilesperanceduroi juillet 1, 2019 à 6:31 #

        Tout à fait d’accord avec votre vision des choses.

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