À propos de la nouvelle stratégie navale.

4 Juil

Nous vous proposons de relire ce texte de François Romain, Conseiller aux Armées du CER, intitulé « Réflexions sur la nouvelle stratégie navale » et datant du 7 janvier 2013. Ne manquez surtout pas de le comparer à l’une des dernières publications du Congressional Research Service des Etats-Unis (https://fas.org/sgp/crs/weapons/R45757.pdf). Vous y observerez d’étranges similitudes. Preuve que les articles du CER sont lus au-delà de notre pays ou, en tout cas, qu’ils sont toujours très en avance sur les informations de nos médias officiels.

 

Le XXI° siècle qui vient de s’ouvrir a connu bien des évolutions pour ne pas parler de révolutions : guerre multilatérale au terrorisme international, abandon/suspension de la conscription et passage à « l’armée de métier » dans plusieurs pays d’Europe, élargissement des missions de l’Union européenne et avènement des drones. Ces « drôles d’engins », dont les pilotes ne sont pas absents mais bien distanciés du champ de bataille, sont d’ores et déjà employés sur les théâtres par un certain nombre de pays, notamment les Etats-Unis, Israël mais aussi l’Italie et pourraient bien révolutionner le concept d’emploi des forces, y compris dans le domaine naval.

1/ L’avènement des drones maritimes dans le double rôle de surveillance et de combat

L’avènement du drone aérien est déjà bien connu avec les Predator et autres Pointer, de fabrication américaine, en dotation aux Etats-Unis mais aussi en Italie, premier Etat d’Europe à les mettre en œuvre (notamment sur les théâtres irakien[1] mais aussi afghan) mais également à avoir pourvu à leur fournir un cadre juridique en vue de leur emploi dans l’espace aérien[2] et qui, par le biais de Galileo Avionica, société du groupe Finmeccanica, développe elle aussi des drones tels que le Falco[3].

Le drone maritime (de surface), quant à lui, est déjà connu des lecteurs de revues spécialisées françaises qui faisaient état, en janvier 2005[4], de la fin des essais du Protector réalisé par l’entreprise israélienne Raphaël. Basé sur un canot pneumatique de 9 mètres, il dispose d’une version de reconnaissance – équipée seulement de senseurs – et d’une version de combat – armée d’une mitrailleuse de 20 à 25 mm. En janvier 2013, une nouvelle version plus perfectionnée de ce drone de surfaice, toujours destinée à effectuer des patrouilles dans les eaux littorales a été lancée.

De plus, existent des systèmes de bouées radars fixes permettant de repérer, dans un rayon de 15 nautiques, les mouvements de navires, constituant ainsi des « gardiens » à moyenne distance des côtes [5].

Devant l’avènement de tels moyens et grâce au concept de « sauvegarde maritime », qui a remis au goût du jour les sémaphores[6] – qui sont confiés partiellement à des jeunes dans le cadre de postes sous ESR[7], malheureusement présentés comme « jobs d’été » – la stratégie maritime de la France, et plus généralement de l’ensemble des Etats dotés d’une Marine, pourrait être amenée à changer. C’est dans cette perspective que nous tenterons désormais d’analyser ce que pourrait être la Marine de demain, sachant que certains matériels sont déjà disponibles et d’autres le deviendront seulement à l’horizon 2020[8].

2/ L’élargissement du concept de Sauvegarde maritime : vers une Marine de guetteurs ?

L’ensemble des Marines pourra se doter – et peut d’ores et déjà se doter – de systèmes de bouées radar, permettant de relever la présence et l’activité de navires dans un périmètre de quelques nautiques. Le concept de sauvegarde maritime peut ainsi s’adapter aux Etats ne possédant pas de sémaphores et ne disposant pas de sites pour leur édification.

Ces forces pourraient également se doter d’un équivalent du drone maritime Protector en version d’observation, permettant ainsi de surveiller directement les zones caractérisées par un trafic plus important et pouvant donc poser des problèmes de reconnaissance précise aux bouées radars susmentionnées[9]. L’utilisation de ce type de drone naval de surface pourrait par ailleurs se doubler ou se voir remplacé par la mise en œuvre de drones aériens de surveillance tels que les Protector et autres Falco[10].

A ces moyens de surveillance de zone, pourrait venir s’adjoindre une composante armée, destinée à repousser des attaques terroristes provenant de la mer mais également à dissuader les embarcations de trafiquants (de drogue, de cigarettes ou d’êtres humains), dans l’attente de l’arrivée sur place d’une unité navale de type classique (patrouilleur de service public ou unité de présence), capable de prendre en compte directement les besoins des immigrés clandestins et/ou de procéder à l’arrestation de trafiquants[11]. Le déploiement sur zone d’une Unité navale classique pourrait permettre, notamment aux Marines disposant de peu de navires, de ne pas les soumettre à de longues patrouilles et de préserver ainsi leur disponibilité au moindre coût. Cette tactique nécessite cependant la mise en alerte de deux « patrouilleurs » par zone d’action de drones maritimes, de manière à ce qu’une fois parti le premier dans le cadre d’une intervention d’interception, un second navire (de trafiquants ou autres terroristes) puisse échapper à l’action en question.

Telle pourrait être la physionomie des forces navales de l’ensemble des pays désireux de ne pas déployer sur zone un nombre de militaires jugé excessif. Ceci représente sans doute le dispositif de sauvegarde maritime – et donc de sécurisation des frontières maritimes – de l’avenir.

3/ La nécessité d’un choix politique : frappe et projection de puissance

            Dès lors, la possession d’autres unités navales, telles que les frégates anti-aériennes et de lutte anti-sous-marine (AA et ASM) ainsi que des traditionnels bâtiments de projection de force, du porte-avions aux transports de chalands de débarquement/Bâtiment de protection et de commandement (TCD/BPC), aux sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE), en passant par les sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) et éventuels « Frappeurs »[12] devient un acte politique d’une importance fondamentale, qui doit donc s’accompagner d’un choix stratégique en l’absence duquel elle ne saurait être que vaine. A ce propos, on ne saurait qu’être particulièrement attentif au choix de non choisir effectué par l’actuel gouvernement en ce qui concerne la construction d’un second porte-avions, pourtant nécessaire à garantir la présence constante à la mer d’un groupe aéronaval, à moins de ne vouloir troquer ce dernier par un ersatz, comme cela a eu lieu lors de la campagne contre la Libye du Col. Kadhafi (remplacement du Charles De Gaulle par un BPC équipé notamment d’hélicoptères d’attaque de l’ALAT -Aviation Légère de l’Armée de terre-).

La possession de la part de certains Etats de flottes de combat composées notamment de frégates AA et ASM ainsi que de bâtiments de projection (de force et de puissance) dépendra donc de leur volonté d’exister d’une certaine manière sur la scène internationale et d’imprimer leur marque à l’avenir du monde. Et cela ne pourra se faire que sur une base nationale, tant il est vrai que la France se doit de pouvoir intervenir là où elle le souhaite sans dépendre pour ce faire de ses partenaires de l’Union européenne ou de l’OTAN, notamment du fait des accords internationaux qu’elle a signé avec bon nombre d’Etats…

La mise en œuvre d’une dissuasion nucléaire, basée essentiellement sur l’arme sous-marine, comme c’est le cas de la nôtre, laisserait présager que l’adoption de drones sous-marins[13] pourrait constituer une perspective intéressante[14]. Cependant, déjà en termes théoriques, une telle éventualité viendrait sans aucun doute se heurter à la possibilité que ces drones soient interceptés voire même retournés contre leurs légitimes détenteurs, grâce à la découverte des codes de commandes des véhicules en question et à leur remplacement par des codes alternatifs de la part d’ennemis classiques, ou, pire encore, de terroristes. Avec ce que représenterait le risque de voir le véhicule être lancé avec une charge explosive à bord, sous forme de « bombe sale » en direction d’une zone balnéaire ou d’un port, pas nécessairement militaire, par les personnes ayant détourné l’AUV en question. Le drone sous-marin devrait donc voir son application limitée à des opérations d’accompagnement du déploiement de SNLE[15], de protection de forces de haute mer (projection de forces ou de puissances) ou encore de guerre des mines.

Pour ce qui est des drones aériens, ils pourraient être déployés, à l’horizon 2030 et dans une version spéciale, sur des PA et autres BPC, de manière à préparer l’intervention des forces de l’aviation embarquée, tant sous la forme d’observation que d’interception, en particulier de « slow-movers », pouvant représenter un danger pour le groupe aéronaval, protégeant ainsi au mieux les ressources humaines, fondamentales. On les trouve déjà employés à titre d’expérimentation, depuis l’an dernier, sur le Patrouilleur expérimental l’Adroit de la Marine nationale et sur certaines frégates italiennes[16].

En guise de conclusion : L’homme, toujours au centre.

Il reste à dire que les choix qui seront faits en ce qui concerne l’usage naval des drones – maritimes et aériens –, s’ils conditionneront fortement les possibilités de chaque Nation d’intervenir sur la scène internationale, ne doivent pas faire oublier que « ces drôles d’engins » sont et demeureront l’œuvre d’hommes qui, même si à distance, devront continuer à les mettre en œuvre et resteront donc en définitive, dans la Marine comme dans toutes les forces armées, l’élément central de la Défense, qui est, fondamentalement, au service de l’homme. N’en déplaise aux antimilitaristes et pacifistes de tout poil.

Le 7 janvier 2013.

pour le Conseil dans l’Espérance du Roi, CC (r) François Romain, Conseiller aux Armées.


[1] De leur déploiement, au début de 2005 à la fin mai 2006, les drones en question ont effectué 1.260 heures de vol sous cocarde italienne en Irak (cf. ANSA 28/01/2005 mais également Volare Luglio 2006 – n° 271 p. 57).

[2] Loi n° 178/2004 portant sur l’utilisation de drones aériens à l’intérieur de l’espace aérien national dont on trouve une bonne synthèse in Air Press 19/09/2005.

[3] Drone de reconnaissance actuellement déployé en Bulgarie, à Chesnegirovo, et qui a également effectué des vols en Grande-Bretagne dans le cadre de l’exposition ParcAberporth Unmanned Systems 2006, de prochains essais de vols hivernaux près la base de Bardufoss, en Norvège ayant alors été annoncés (cf. Air Press 19/06/2006 et 10/07/2006).

[4] Le Protector, bon pour le service in « Marine », n°206, janvier 2005, p. 4.

[5] Cf. notamment celles de fabrication australienne proposées au gouvernement maltais en octobre 2005 dans le cadre de la lutte contre l’immigration clandestine par une délégation commerciale en visite dans l’île (cf. The Times of Malta 15/10/2005). Un réseau dénommé Malta Vessel Traffic Management and Information System (VTMIS), acquis auprès de la société britannique Transas, devrait être installé à Malte d’ici novembre 2006. Basé à Gozo, Madliena, Dingli et Marsaxlokk, il comprendra au minimum quatre radars de surveillance côtière (installés à terre), quatre radiogoniomètres, ainsi qu’un réseau de stations de base et un CO intégré au Centre opérationnel des Forces Armées maltaises (AFM). (The Times of Malta 24/02/2006). Son assemblage devait commencer au début juillet (cf. The Times of Malta 21/06/2006), le système devant être armé par 32 personnels, partiellement militaires, actuellement en cours de formation.

[6] Cf. l’article du CC Gonella, Sémaphores de la Marine: des yeux sur l’Océan, in « Marine » n° 204, juillet 2004, p. 28.

[7] Engagement à servir dans la réserve, contrat introduit en 1999 avec la loi de réforme de la réserve militaire et l’abolition du contrat de réserve active.

[8] En particulier les drones de combat aériens, selon une étude du groupe italien Finmeccanica (cf. Air Press 03/10/2005). Ce point de vue doit être décidément remis en cause après qu’un MQ-1 Predator de l’US Air Force ait été équipé, le 14/06/2006 de deux missiles anti-char à guidée laser Hellfire sur le théâtre irakien (cf. Air Press 19/06/2006) et depuis lors employé régulièrement en Afghanistan, avec des « effets collatéraux » négatifs non nuls…

[9] ou éventuellement aux relèvements des satellites…

[10] On notera qu’une telle stratégie est envisagée, à l’horizon 2020, par la Royal Australian Air Force qui envisage de se doter de 12 patrouilleurs et de six drones de type Global Hawk ou Predator modernisés – et donc dotés de radars à scansion électronique AESA – en remplacement de ses P-3C Orion (cf. Volare, Luglio 2006 – n° 271, pp. 36-37).

[11] Une telle stratégie serait particulièrement adaptée à la situation présente dans les DOM-TOM/COM où les bâtiments sont en nombre limité voire insuffisants et où les trafics illicites, outre les pêches illégales, sont en hausse…http://www.stripes.com/news/navy/navy-debuts-unmanned-robotic-boats-with-new-swarm-capability-1.306741?utm_source=Stars+and+Stripes+Emails&utm_campaign=Daily+Headlines&utm_medium=email

[12] Cf. Le Frappeur, Navire missileur pour l’Age des Réseaux de M. Loire, in « Marine », n°196, juillet 2002, pp. 21-23.

[13] Il est évident que les drones ici évoqués ne sont pas ceux déjà employés par l’US Navy dans le cadre de la guerre des mines, engins qui devraient venir remplacer les bâtiments classiques dédiés à la lutte contre cette menace (cf Marine américaine, de l’hyper puissance à la superpuissance du CV (R) Bernard Prézelin in « Marine », n° 210, janvier 2006, p. 24).

[14] On notera que des véhicules-drones sous-marins autonomes (AUV), développés en Italie par le Centre de recherche sous-marin de l’OTAN (NURC) ont fait l’objet de récents exercices internationaux, notamment du 2 au 21 novembre 2005 et au début avril 2006 dans le Golfe de La Spezia (cf. ANSA 31/10/2005 et Notiziario della Marina Militare Italiana marzo-aprile 2006) mais seulement dans le cadre de missions de découverte de menaces de type mine.

[15] Avec cependant certains risques en termes de renseignement en cas d’acquisition des codes de conduite et/ou des données reçues par le drone sous-marin.

[16] Dans l’un comme dans l’autre cas, les drones employés sont de type Camcopter de fabrication autrichienne.

Le 4 juillet 2019.

Une Réponse to “À propos de la nouvelle stratégie navale.”

  1. Hervé J. VOLTO juillet 5, 2019 à 1:31 #

    En 1648, le scientifique anglais John Wilkins explique cinq avantages stratégiques des bateaux sous-marins dans Mathematical Magick :

    1. La discrétion : une personne peut se rendre sur toutes les côtes de façon invisible, sans être découverte ou en être empêchée pendant son voyage.

    2. La sûreté : par rapport aux marées, et à la violence des tempêtes ; aux pirates et brigands qui infestent les mers ; à la glace et aux grands froids, qui mettent en danger les passagers aux voisinages des pôles.

    3. Contre la flotte ennemie : elle pourra être minée par ce moyen sous l’eau, et gravement endommagée.

    4. Attaquer et ravitailler : très utile pour soulager par voie maritime une place assiégée, pour transporter par le dessous de façon invisible des ravitaillements ; et aussi pour l’attaque surprise de toute place accessible par l’eau.

    5. Explorer les fonds : un bénéfice indescriptible pour les expérimentations sous-marines.

    Un sous-marin militaire moderne sert à trois choses eesentielles :

    A. Attaquer des navires ennemis.

    B. faire de la surveillance et du renseignement.

    C. Transporter de manière discrète des troupes, du matériel et du ravitalillement.

    Un sous-marin civil peut servir à explorer des fonds marins, retrouver des épaves ou à exécuter des opérations de secour en mer…

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