Le grand écart économique du gouvernement est très préoccupant.

8 Juil

En introduction de son discours de politique générale, le 12 juin, le premier ministre Edouard Philippe l’a clairement indiqué : après sept mois de crise sociale, de revendications et de manifestations des « Gilets jaunes »….pas question pour le gouvernement de changer de cap ! Emmanuel Macron l’avait déjà martelé lors de sa conférence de presse du 25 avril : il n’y aura « aucun recul » dans son « ambition » de réformer le pays. Hélas, les Français ne nous ont pas entendus en 2017 :

« Si Macron est élu…c’est cinq ans de foutus »

Et pourtant, les mesures pour le pouvoir d’achat annoncées en décembre 2018 par le président de la République  comme la baisse de l’impôt sur le revenu et la réindexation d’une partie des pensions sur l’inflation promise par le chef de l’Etat fin avril ont semblé modifier le profil économique du quinquennat.

« On a accéléré un certain nombre de mesures qu’on avait annoncées, et qui devaient s’étaler dans le temps. On a ainsi favorisé le retour au travail », estime Emilie Cariou, députée (La République en marche, LRM) de la Meuse, issue de l’aile gauche de la majorité.

De fait, sur le papier, les lignes rouges du candidat Macron ont été préservées. Le chef de l’Etat n’est pas revenu sur la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF), bien qu’elle ait été  largement réclamée sur les ronds-points et dans les cahiers de doléances ouverts à l’occasion du Grand débat. Pas touche, non plus, à la transformation du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) en baisse de cotisations pour les entreprises, malgré le coût de 20 milliards d’euros cette année.

Quant au financement des mesures, Edouard Philippe affirme qu’il devrait se faire par une baisse de la dépense publique et par des rabots sur les niches fiscales des entreprises, et non des ménages les plus aisés, comme l’avaient suggéré les députés de la majorité. « L’exécutif ne voulait pas donner un signal de hausse d’impôts à qui que ce soit », explique l’un d’eux.

Une manière de préserver le « en même temps » macronien, en abaissant les impôts pour les ménages, notamment les classes moyennes les plus modestes, sans revenir trop fortement sur les gages donnés aux entreprises et aux « premiers de cordée ». Une ligne de crête résumée par l’injonction à ce que « le travail paye », répétée en boucle au ministère de l’économie et des finances comme à l’Elysée.

L’exécutif a pourtant frappé fort : la baisse de l’impôt sur le revenu de 5 milliards d’euros en 2020 a largement dépassé les propositions des députés de la majorité. Ces derniers suggéraient de l’alléger de 1 milliard d’euros la première année, et de 3 milliards d’ici à 2022. Et pas question de céder aux pressions de l’aile droite du gouvernement, qui, de Matignon à Bercy, aurait préféré que ces allègements se fassent en deux temps, afin de desserrer le budget 2020.

Pour les ministres de gauche – Jean-Yves Le Drian, Olivier Dussopt, Didier Guillaume –, cela aurait été refaire les erreurs de début de quinquennat, quand la suppression en deux temps des cotisations salariales maladie et chômage avait brouillé les cartes, et laissé les Français incrédules face à la hausse de pouvoir d’achat que leur promettait l’exécutif.

« Oui, nous avons penché plus fortement vers une politique de relance par la demande, mais dans le contexte des derniers mois, que pouvait-on faire d’autre que de répondre à la colère citoyenne ? En décembre 2018, la France et Paris brûlaient », reconnaît la députée LRM de Paris Olivia Grégoire (l’ex-fiancée de Manuel Valls)*, classée dans l’aile droite de la majorité.

Résultat : entre les mesures de décembre 2018, qui ciblaient les actifs autour du smic, et celles d’avril, qui élargissent les baisses d’impôts de la classe moyenne modeste aux cadres (97 % des foyers qui paient l’impôt sur le revenu), la politique de l’offre – soutien aux entreprises afin de doper la croissance et l’emploi – héritée de la seconde moitié du quinquennat Hollande et poursuivie par Emmanuel Macron s’en est trouvée amendée.

En dépit des promesses de Bercy, la baisse de l’impôt sur les sociétés, censée être effectuée par paliers de 33,3 % à 25 % pour toutes les entreprises jusqu’en 2022, a ainsi été reportée pour les grands groupes afin de financer une partie des mesures « Gilets jaunes ».

Le patronat commence d’ailleurs à montrer des signes d’inquiétude. « Face au gouvernement, on doit être vigilant, confiait récemment le président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux. Il ne faudrait pas que les deux premières années probusiness se transforment en deux années proménages. »

Devant l’assemblée générale de son mouvement, mardi 2 juillet, le successeur de Pierre Gattaz a publiquement exprimé ses craintes, appelant l’exécutif à « fixer un cap clair ». « Parfois, le en même temps nous laisse un peu perplexe, a-t-il développé. On a besoin de savoir où l’on va, que l’Etat nous dise à quelle sauce on sera mangé dans les années et les mois à venir et on a besoin de stabilité. » Face aux mesures qui pourraient toucher les entreprises, « la confiance qui était grande, se fendille », a-t-il mis en garde.

Peut-on pour autant parler d’un virage social ? N’oublions pas en effet que ce que le gouvernement a donné d’une main, il pourrait le reprendre de l’autre. La réforme de l’assurance-chômage, annoncée le 18 juin par Edouard Philippe, vise ainsi à économiser 3,4 milliards d’euros de novembre 2019 à fin 2021 au travers de mesures qui vont durcir les règles d’indemnisation des demandeurs d’emploi ; les cadres les mieux payés verront par exemple leurs prestations baisser à partir du septième mois. « Il faut que le travail paie toujours mieux que le non-travail », a défendu le premier ministre.

« Les allocations chômage ne seront pas assez généreuses pour se former et trouver un emploi, avertit l’économiste Philippe Aghion, qui a conseillé Emmanuel Macron durant la campagne présidentielle. Je suis un social-libéral, et là on retombe dans le libéral pas social, on fait comme si les gens étaient des tire-au-flanc. Il faut préserver les indemnités, et ne pas faire la dégressivité. »

L’exécutif pourrait également être tenté, avant la mise en place du nouveau dispositif universel de retraites en 2025, de modifier dès cet automne les paramètres de l’actuel système, afin de dégager de nouvelles marges de manœuvre budgétaires. Ce qui pourrait se révéler socialement explosif.

« Dès le début du quinquennat, le gouvernement avait en tête une première partie plus économique, et une seconde plus sociale, assure un bon connaisseur du sujet. Mais ce ne sont pas les très pauvres qu’on va aider, ce sont les classes moyennes modestes. C’est le résultat de l’interaction entre l’urgence politique de la crise et le glissement à droite de l’électorat de Macron, comme le montre la baisse de l’impôt sur le revenu plutôt que de toucher au smic ou au RSA [revenu de solidarité active] par exemple. »

Cette stratégie a semblé confortée par le résultat du scrutin européen du 26 mai : le vote LRM a cannibalisé l’électorat de droite, contribuant largement à l’effondrement de la liste du parti Les Républicains (https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2019/06/06/les-petits-poucets-de-lr-face-a-logre-lrm/).

Mais l’exécutif aurait tort de croire que sa politique du grand écart permanent pourra durer sans qu’à la fin, tel la cruche…il se casse.

Le 8 juillet 2019.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

* Lire « Avec Manuel Valls on est bien peu de chose, sauf… » : https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2019/06/25/pauvre-olivia-gregoire/

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