Et si nous profitions des vacances pour reparler du tourisme ?*

28 Juil

Face aux critiques qui se font jour contre les abus du tourisme de masse et leurs conséquences de plus en plus catastrophiques sur la vie des habitants de notre planète comme sur leur environnement, quelques Bisounours se sont malgré tout mis en tête d’en vanter les bienfaits.

Ils prétendent ainsi détourner le terrible constat de Jean Mistler, dont nous avons fait l’un de nos principes, et qui affirme que

Et ont inventé, à cet effet, la formule aussi lénifiante que sédative suivante :

« Le tourisme est l’industrie permettant à des voyageurs de jouir le plus confortablement possible du spectacle du monde » !

Ils oublient pourtant que, pour les premiers praticiens du voyage d’agrément – ces élites du XVIIIe siècle dont le « Grand Tour » européen allait donner son nom au tourisme –, il s’agissait moins de partir contempler la nature que les productions artistiques humaines.

Le but de leur voyage était d’abord ces villes italiennes, pleines des chefs-d’œuvre de l’Antiquité et de la Renaissance. Le désir des paysages naturels ne vint que plus tard, lorsque s’affinèrent les modalités d’appréciation de la nature. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, les nouveaux codes du sublime et du pittoresque supplantèrent ensuite ceux de la « belle campagne » telle que l’âge classique l’avait célébrée.

Les touristes en partance pour l’Italie furent alors de plus en plus nombreux à opérer un détour par la Suisse. Face aux Alpes, ils pouvaient faire l’expérience de la communion avec une nature tantôt grandiose, tantôt charmante, où se mêlaient spectacles changeants et cette forme d’effroi désirable que popularisèrent les premiers « alpinistes ». Mais, jusque là, tout se passait bien, dans le respect des Hommes comme de leur environnement.

A cette époque, la pollution était d’abord visuelle. C’était celle des pauvres et des imbéciles qui n’étaient pourtant pas si nombreux. Alors qu’aujourd’hui….

Pour l’élite voyageuse qui disposait de l’argent, du bon goût et du temps libre, la foule constituait une entrave à la jouissance. Inventés à l’été 1847, les « trains de plaisir » inquiétaient : la multiplication des voyages populaires n’allait-elle pas altérer les charmes de la nature ?

Train de plaisir

Ancien sous-préfet de Carpentras (c’est lui qui inspira à Alphonse Daudet le personnage du « sous-préfet aux champs » des Lettres de mon moulin) et habitué des paysages de Luchon, Stéphen Liégeard craignait ainsi dans les années 1870 que leur poésie « disparaisse à bref délai sous la victuaille du pique-nique de banlieue ». Pour lui, le problème n’était pas celui, si actuel, des canettes en aluminium et des sacs en plastique abandonnés. Non c’était, de façon prémonitoire, les foules transportées… » dans des endroits qui seraient mieux sans eux « . C’était le peuple.

L’« industrie touristique » (l’expression apparut dans les années 1860) passait par de grandes infrastructures de transport, dont les gares de chemin de fer n’étaient que l’exemple le plus visible. En 1894, le syndicat d’initiative du Dauphiné et le PLM (la Compagnie des chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée) mirent en place dans le massif de la Grande-Chartreuse des excursions en « car alpin », grande voiture ouverte tirée par des chevaux, grâce auxquelles il était désormais possible d’admirer le paysage de la montagne sans être nécessairement en bonne condition physique.

Car alpin

L’avion  et ses nuisances n’existaient pas encore, mais le mot d’ordre de la démocratisation du tourisme imposait de penser des facilités de déplacement inédites pour le plus grand nombre. Mais tout cela ne se faisait-il pas au détriment de cette belle nature dont le spectacle constituait justement une des raisons de se déplacer ? L’élite touristique en était convaincue. On s’alarma bientôt des dégâts que les touristes, de plus en plus nombreux, causaient aux paysages.

A partir de 1907, le Touring Club de France organisait des conférences afin de mettre en garde contre un « vandalisme » qui ne concernait désormais plus seulement les monuments historiques, mais également les paysages naturels. On créa des associations : la Société des amis des arbres en 1894, la Société pour la protection des paysages en 1901 – laquelle se distingua en réussissant à s’opposer au projet d’un chemin de fer traversant la forêt de Fontainebleau.

Les parcs naturels furent la conséquence logique de ce mouvement. Déjà, aux Etats-Unis, la vallée de Yosemite avait été constituée en « réserve » (une spécialité américaine, y compris concernant les Indiens !) dès 1864 et, en 1872, le Yellowstone était devenu le premier « parc national » du monde. Le premier Congrès international pour la protection des paysages se tint à Paris en 1909. Cette même année était créé en Suède le premier parc national d’Europe. En France, on en créa un en 1913 sur les flancs du Pelvoux, à l’initiative du Touring Club, du Club alpin français et de la Société des touristes du Dauphiné : le parc de la Bérarde, qui devint en 1914 le parc naturel de l’Oisans.

L’essor du camping exprimait une autre forme de désir de paysages naturels protégés. Un Camping Club fut créé à Londres en 1901. Mais l’élite qui s’y réunissait n’était nullement guidée par la recherche de voyages à bon marché, comme ce fut le cas des campeurs de la seconde moitié du XXe siècle et même du XXIe. Il s’agissait alors de jouir de paysages préservés de leur destruction, notamment du fait de la démocratisation du tourisme.

Les premiers campeurs proposaient une autre manière de voyager, laquelle mêlait un souci de distinction sociale et le désir de profiter de paysages préservés de la foule et de la destruction. On retrouvait ainsi une vieille morale du voyage, développée aux temps modernes – aller à pied, lentement et en petit nombre – mais pour des raisons désormais très différentes.

Vous l’aurez compris, des poubelles à peuple que sont devenus les charters d’aujourd’hui jusqu’aux caravanes de rafiots surchargés de migrants, le tourisme n’est plus ce qu’il a été !

C’est devenu une tragédie planétaire dans laquelle…. » des gens qui seraient mieux chez eux sont transportés dans des endroits qui seraient mieux sans eux. « 

Le 28 juillet 2019.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

* Article inspiré de Panorama du voyage : 1780-1920. Mots, figures, pratiques, par  Sylvain Venayre, (Les Belles Lettres, 2012).

2 Réponses to “Et si nous profitions des vacances pour reparler du tourisme ?*”

  1. Hervé J. VOLTO juillet 29, 2019 à 10:46 #

    -Des gens qui seraient mieux chez eux sont transportés dans des endroits qui seraient mieux sans eux.

    Tout est dit dans cette phrase !

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