Bobos : à Bordeaux, ce n’est pas mieux qu’à Paris.

6 Août

Dans l’histoire de Bordeaux, des mouvements sociaux violents ou même simplement turbulents, ça ne court pas les rues, si l’on peut dire. A Julia B., une « bobo » du centre-ville, c’est ainsi qu’elle-même se qualifie, son père a toujours raconté que, en Mai 68, pendant que ça bardait à Paris, lui faisait du ski nautique sur le bassin d’Arcachon. Julia a 41 ans, elle est attachée de presse, bordelaise de naissance et parisienne d’adoption pendant un temps, avant de revenir dans sa ville. Ce qui lui permet de dire que Bordeaux lui est apparue sous un jour tout à fait inédit.

« J’ai vraiment été très surprise par la violence durant les samedis “gilets jaunes”. C’étaient de véritables scènes de guerre. Je n’osais pas me pencher à la fenêtre. Ils ont cassé tous les distributeurs de billets. On ne pouvait plus retirer d’argent dans le quartier» Vous vous rendez compte ? Ne même pas pouvoir retirer d’argent à un distributeur de billets, c’était la fin des temps ! En tout cas, la fin d’un temps. Ce qui a surtout frappé Julia, ce sont les mines peu avenantes des « Gilets jaunes » : « Ils me regardaient bizarrement. Ils me renvoyaient une image de bourge… Je sentais qu’ils venaient pour casser du riche. » Elle ignore, cette pauvre Julia, que ce ne fut pas mieux et même sans doute pire pour les aristocrates en 1793.

Emprunté systématiquement par les manifestants, le cours d’Alsace-et-Lorraine, une artère commerçante importante, a été le théâtre de nombreux affrontements. Là, il y a l’agence de voyages Promovacances, et son directeur, Laurent Menanteau, 48 ans, arrivé à Bordeaux à l’âge de 14 ans. Tous les samedis, il se positionnait devant sa porte pour dissuader « ceux qui auraient voulu tout casser ». « Je me rappelle une manifestation en janvier. J’étais dans ma boutique avec des clients et des “gilets jaunes”, pas des casseurs, mais des gens comme vous et moi, se sont approchés en criant : “C’est une agence de voyages ! C’est pour les riches ! Venez, on casse tout !” Je suis immédiatement sorti et leur ai dit que, pour tout casser, il faudrait me passer dessus. »

Des Bordelais comme Julia B. et Laurent Menanteau, il y en a des milliers, tous encore plongés dans une forme de sidération. Mais qu’est-ce qui a bien pu se passer pour soulever une telle vague de violence, ici, à Bordeaux ? Bordeaux, la bourgeoise et sa quiétude heureuse, Bordeaux la plus belle ville de France, selon Stendhal, qui avait du goût. Bordeaux, une ville édredon, avec sous la plume ses privilégiés gâtés et bien au chaud.

Il y a en a un, en tout cas, qui en avait marre de ne pas pouvoir répondre à cette question. C’est Patrick Seguin, président de la chambre de commerce et d’industrie (CCI) de Bordeaux. C’est-à-dire qu’il est à la fois le représentant institutionnel des entreprises du coin et aussi le symbole incarné de l’injustice économique et de tout ce qui remue les « Gilets jaunes » de l’intérieur. Il a voulu comprendre pourquoi sa ville était devenue, en l’espace de deux samedis, un des bastions les plus virulents de France. Parce qu’avec « Bordeaux : capitale des “Gilets jaunes” », appellation contrôlée par l’IFOP, l’institut de sondage qui a décortiqué le phénomène dans une étude, on était dans l’insolite, l’absurde, voire le contre-nature. Pauvre naïf !

Patrick Seguin, qui fut terrassier puis chef d’entreprise autodidacte, a des accents de Georges Marchais : « J’ai dit à ma femme : “J’en ai marre de ne pas savoir quoi répondre tous les dimanches aux journalistes quand ils m’interpellent ‘dites-nous monsieur Seguin, mais pourquoi il y a autant de “gilets jaunes” à Bordeaux ?’ Je vais aller les voir et je vais bien réussir à discuter !” » M. Seguin cultive l’optimisme, qui est la distraction préférée des entrepreneurs. « Je suis descendu dans le cortège, j’ai repéré des leadeurs, ils ne m’ont pas cassé la gueule et je leur ai filé mon portable. Ils ont été surpris. J’ai réussi à faire trois réunions. »

Leur compte-rendu n’est pas consigné au Journal officiel de la CCI, mais la litanie des revendications est connue : le pouvoir d’achat, la souffrance quotidienne, la tentative désespérée de récupérer une goutte de souveraineté citoyenne, l’ouverture d’une fosse commune pour tous les partis politiques… Inévitablement, la discussion a vite tourné au dialogue de sourds. « Il va falloir reconstruire ensemble mais là, vous bloquez les commerçants et vous détruisez des emplois. » Il y a une phrase, quand même, qui a marqué Patrick Seguin. Quand un « Gilet jaune » a lui dit : « Ici, vous avez tout. Nous, là-bas, on n’a rien. »

« Ici », c’est le centre-ville de Bordeaux et son décor de théâtre Renaissance. Maire de 1996 à 2004, puis de 2006 à 2019, Alain Juppé avait décidé que sa ville devait prendre son envol international. Il a donc fait le ménage dans les vieilles pierres du centre historique. Il a tout repeint, tout ravalé, tout embelli, tout nettoyé. Bref, tout fait pour ceux qui étaient déjà très nantis par rapport à ceux qui n’avaient pas grand chose. Alain Juppé, le grand ami d’Emmanuel Macron, a mis en place à Bordeaux, en vingt ans, l’apartheid social des classes moyennes que nous avons déjà dénoncé à Paris (https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2019/06/12/a-paris-les-bobos-ont-instaure-lapartheid-des-classes-moyennes/).

Bordeaux est devenue magnétique. Ses 1 200 mètres de boutiques chics de la rue Sainte-Catherine, la rue commerçante la plus longue d’Europe, sa douceur de vivre et ses vins bio à déguster en terrasse, son cours de l’Intendance, son absence de quartier craignos, sa place de la Comédie, et ses loyers qui ont pris cher en quatorze ans.

« Là-bas », c’est tout le reste, c’est-à-dire tout ce qui bouche vaguement l’horizon à 50 kilomètres à la ronde, entre zones périurbaines et premières campagnes. La banlieue, mal desservie, mal fagotée… Avec ceux qui logent loin et qui travaillent dans le centre. Allers et retours interminables en voiture, dans des embouteillages épouvantables. Là-dessus, la taxe carbone a joué le rôle d’une étincelle. Christine, « Gilet jaune » de la première heure : « On n’était pas violents, on voulait plutôt entamer la discussion avec les habitants du centre-ville, mais ils pensaient qu’on était des cas sociaux. On était comme une tache. Ces Bordelais-là sont dans leur bulle. »

Christine a fait toutes les manifs. Des grands tours en centre-ville, entre la place de la Bourse et la place Pey-Berland où les affrontements furent les plus violents. Christine, c’est une petite bonne femme de 48 ans, infirmière, née à Bordeaux, qui vit à Ambarès-et-Lagrave, à quarante minutes du centre-ville et qui a, encore imprimées sur sa rétine, des images fort peu sympathiques. Elle ne s’attendait pas du tout à ça de la part de sa ville de toujours : « A un moment, on défilait sur les allées de Tourny et, sur la terrasse du Grand Hôtel, il y avait des Bordelais fortunés qui sirotaient leur champagne en se fichant de nous. Qui nous filmaient comme si on était des animaux, comme si on était au zoo. Une telle image d’Epinal… » 

Un choc des cultures pour ces gens des deux camps qui habitent si près les uns des autres, mais vivent dans deux mondes très différents et nous rappellent Montesquieu, un autre Bordelais :  » Mais comment peut-on être Persan?…« 

Charles de Secondat, baron de la Brède et de Montesquieu

Quand il était jeune, Mathieu Berthelot vivait place Pey-Berland, à deux pas de la cathédrale Saint-André et de l’hôtel de ville. « J’ai dû m’excentrer pour vivre décemment. Maintenant, j’habite une ville-dortoir. »A Cenon, précisément, l’une des vingt-huit communes de la métropole et ses 780 000 habitants (contre 300 000 en centre-ville). Aux heures de pointe, il met une heure, au bas mot, pour venir profiter de la belle et grande esplanade pavée. Il est conducteur de bus depuis deux ans. Avant, il était policier. Désormais, il est « Gilet jaune ». Avant, il n’avait jamais milité. Et maintenant, il songe à monter une liste aux municipales pour s’impliquer vraiment dans sa ville, au nom du grand mouvement populaire.

Mathieu Berthelot, lui, il sait très bien pourquoi à Bordeaux « ça a pété » plus qu’ailleurs. D’abord, à cause de la gestion du maintien de l’ordre. L’ancien policier le dit sans prendre de détours : « La première chose qu’on nous apprend à l’école de police, c’est que la réponse doit être proportionnelle. On doit éviter la force physique, ne pas lever la main sur quelqu’un qui n’est pas menaçant, être dans la retenue. Et là, ce qu’il s’est passé, c’est tout le contraire… Le préfet nous a mis la totale. La technique de l’énervement, balancer des lacrymos toutes les vingt minutes… Un vrai carnage. »

Le chef des opérations de police de l’époque, le préfet Didier Lallement a voulu dompter la ville. L’Observatoire girondin des libertés publiques a dénoncé dans un rapport de 60 pages, mené de mi-novembre à fin février, sa « politique d’intimidation ». Ce collectif, qui regroupe plusieurs organisations dont le Syndicat des avocats de France, Greenpeace, la Ligue des droits de l’homme ou encore Médecins du monde, s’est appuyé sur des observations, des vidéos, et une quarantaine de témoignages et de signalements. Craint par ses collaborateurs, M. Lallement voit son nom gravé désormais dans toutes les mémoires des « Gilets jaunes ». Depuis, en récompense et aussi…par nécessité, il a été promu au poste prestigieux de préfet de police de Paris ! 

L’autre raison avancée par Mathieu Berthelot est plus structurelle, comme disent les sociologues. « Ça a pété à Bordeaux parce que l’immobilier a explosé (plus 40 % en dix ans). 280 000 euros au minimum pour devenir propriétaire. Et la ligne grande vitesse – inaugurée en 2017 – a accentué la fracture sociale. Les Parisiens, les Nantais qui ont les moyens ont été attirés comme des mouches. Et nous, les Bordelais modestes, on a été rejetés à l’extérieur. En gros, depuis des années, le message, c’est : “On veut bien que vous travailliez dans la ville mais, le soir, on ne veut plus vous voir.” Même les retraités sont obligés de partir. 70 % des maisons de retraite ont été créées à Cestas, la banlieue oubliée. Juppé a fait un travail incroyable pour transformer la ville, mais maintenant, il faut se manger 50 km pour en profiter. » Ça ne s’invente pas.

Etrangement, ce diagnostic très « Gilet jaune », Patrick Seguin, le représentant des entreprises de Bordeaux, n’est pas loin de le partager. « Il y a un fossé qui se creuse entre une métropole riche et des territoires périurbains, admet-il, entre concentration des richesses dans l’hypercentre, et désertification alentour. Il y a quelques mois, j’avais fait la tournée des territoires, poursuit-il. Vers Sainte-Foy-la-Grande. 50 % de chômage. Même les élus nous appelaient au secours. “Ça va nous péter à la gueule.”J’en avais parlé avec Juppé, mais il ne comprenait pas. » Ça ne vous rappellerait pas le Juppé de 1995 ? Qui, depuis, n’a pas cessé de donner des leçons à la Terre entière avant de finir au Conseil constitutionnel.

Aujourd’hui, toujours soutenu par l’ancien maire emblématique de la métropole bordelaise – une photo des deux amis trône dans son bureau –, Nicolas Florian, le nouveau maire de Bordeaux, sait qu’il devra composer avec ces problématiques pour les prochaines élections municipales de mars 2020. « On travaille aujourd’hui avec Jacques Mangon à la métropole pour avoir du logement abordable. On impose aux promoteurs et aux opérateurs un prix de sortie qui ne dépasse pas 3 000 euros du mètre carré. Et je suis partisan de le faire sur tout Bordeaux. »

Pour Patrick Seguin, le président de la CCI, cette affaire ne sera pas résolue en une seule élection tant le problème s’est enkysté depuis des années. « On essaie d’inciter à venir des entreprises en provenance d’autres régions. Mais elles veulent toutes être dans le centre-ville. Parce que les collaborateurs veulent se rendre au boulot en trottinette…. Depuis trente ans, on marche sur la tête. On est tous responsables. La gentrification était prévisible, mais on ne s’est pas préoccupés des gens qui étaient chassés du centre-ville. C’est une faute politique de trente ans. »

En centre-ville, les cortèges ont disparu. Mais là-bas, rien n’est terminé. Les « Gilets jaunes » s’unifient dans les banlieues. « Il y a des fusils dans les campagnes », s’amuse Stéphane Carbiener, qui dirige une boîte de conseil en immobilier et n’a pas du tout l’air d’un fou furieux. Il est l’un des porte-parole des « Gilets jaunes » du département. Il compte 7 000 contacts sur sa page Facebook et organise des réunions de groupes le plus souvent possible. « On essaye de créer un germe de démocratie horizontale, avec une charte de valeurs communes. Parvenir à une ébauche de structuration est assez miraculeux. On veut avoir de l’impact sur la vie du pays, redevenir responsables. »

Parce que, comme le dit Mathieu Berthelot, déçu de la fin du mouvement : « Rien n’a changé. On nous prend pour des pestiférés après nous avoir d’abord pris pour des bourrins. » Depuis ces manifestations, Sarah, professeure d’université, regarde Bordeaux, sa ville de toujours, autrement. « Maintenant, quand je passe place Pey-Berland, je me souviens d’un gars qui a eu une joue arrachée par un tir de LBD. Je me souviens aussi de cette fille qui s’en est pris un dans la tête. Du pompier blessé devant moi. Les rues bordelaises, si paisibles, je ne les vois plus pareil, elles sont devenues le lieu du combat. » 

Quel combat ? Alors que de discours en promesses, de piécettes lâchées par-ci ou par-là en prétendu « Grand débat national » qui accouche de souris, ils se sont tous fait couillonner ! Ils auraient mieux fait de nous écouter en 2017 :

« Si Macron est élu…c’est cinq ans de foutus »

Le 6 août 2019.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

Une Réponse to “Bobos : à Bordeaux, ce n’est pas mieux qu’à Paris.”

  1. Hervé J. VOLTO août 6, 2019 à 7:59 #

    M. Seguin cultive l’optimisme, qui est la distraction préférée des entrepreneurs.

    -Je suis descendu dans le cortège, j’ai repéré des leadeurs, ils ne m’ont pas cassé la gueule et je leur ai filé mon portable. Ils ont été surpris. J’ai réussi à faire trois réunions.

    Leur compte-rendu n’est pas consigné au Journal officiel de la CCI, mais la litanie des revendications est connue : le pouvoir d’achat, la souffrance quotidienne, la tentative désespérée de récupérer une goutte de souveraineté citoyenne, l’ouverture d’une fosse commune pour tous les partis politiques…

    L’analyse de Zemmour sur RTLnous paraît impeccable.

    Les courbes de popularité favorables, dans l’immédiat, au duo présidentiel, Emmanuel Macron et Édouard Philippe, n’ont « rien d’exceptionnel » pour lui et il persiste à dire que « le quinquennat est mort ». Mort parce que « les orientations de son quinquennat sont foutues.» En tous domaines, sa politique de fond, en effet, a échoué. La crise des Gilets Jaunes est là pour incarner la constestation de toute la politique macronienne. Même s’il y a l’extrême-gauche fde la très belle Sophie Tissier pour enc… ouilonner les constataires.

    Par exemple : le bluff du réchauffement climatique ! En Afrique, le réchauffement n’est pas du à l’homme. Il est évident que le monde moderne a sa part dans le dérèglement climatique. Dans quelle proportion ? Cependant nous avons pu constater que les zones sahariennes, au cours des 2000 ans de notre ère chrétienne, ont vu modifier leur climat. La superbe ville romaine Djemila fournissait le blé aux » greniers romains « . Elle se trouve maintenant en ruines (superbes) et aux confins du désert. Pensez á l´Atlantide… Alors pourquoi ces racontars de réchauffement climatique ? On distrait le beauf moyen pathétiquement, d´autres problèmes plus graves. Maintenant que le trou de la couche
    d´ozone disparaît, il faut trouver mieux. Autrefois, sur les pentes élevées des Andes, couraient de grands fleuves amazoniques. Maintenant, en se promenant sur ces montagnes, on peut y trouver des galets dus á l´érosion des torrents.

    Reste que la réélection d’Emmanuel Macron en 2022 –probable à ce jour par une cohalisation des bourgeois de gauche et des parvenus de droite– constituerait une catastrophe supplémentaire pour la France.

    Zemmour, comme Buisson, ne croit pas à l’union des droites, idée récurrente en ce moment. Le sujet est d’importance. Votre serviteur y reviendra tout prochainement. MARION TIENS BON !

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