La tragédie culturelle de la bi-nationalité franco-algérienne.

26 Août

Au moins une fois en ce mois de ramadan, Yazid Oulab tenait à retrouver ses compatriotes. Installé à Marseille depuis trente-deux ans, l’artiste franco-algérien de 60 ans connu pour ses sculptures et vidéos empruntes de mystique soufie s’est donc envolé en mai pour l’Algérie. Pour éviter les barrages de police dressés chaque vendredi en prévision des manifestations, le plasticien est parti très tôt de Boumerdès. A Alger, il s’est joint aux cortèges réclamant le départ d’Abdelaziz Bouteflika. Porté par la liesse, il a répété les slogans. Des mots qu’il comprenait mais dont le sens politique profond, avoue-t-il, lui échappait. Car, au fond, est-il encore Algérien ou déjà Français ? Il n’en a aucune idée…

Yazid Oulab n’affiche aucune nostalgie pour un pays, si proche, si loin, où vit encore sa mère. Sa carrière, il l’a construite depuis la France, comme beaucoup de ses confrères d’origine algérienne ayant émergé au début des années 2000. Quelques décennies après les pays anglo-saxons, le monde de l’art hexagonal se confrontait alors aux questionnements postcoloniaux. Sa vie, leur vie, est à Paris, Marseille ou Montpellier – quand elle n’est pas à Berlin ou à Londres. Pas au bled. Ce bled dont la nostalgie les hante pourtant si souvent.

Ils se prénomment Kader (Attia), Adel (Abdessemed), Zineb (Sedira), Neïl (Beloufa), Mohamed (Bourouissa), Fayçal (Baghriche), Djamel (Tatah), Abdelkader (Benchamma), Katia (Kameli) ou Mehdi (Meddaci). Nés en France de parents algériens ou arrivés jeunes d’Algérie, musulmans pour la plupart, ils appartiennent à la scène artistique française qui les a promus et plébiscités peut-être pour leur talent, à coup sûr par goût du métissage culturel tellement en vogue dans ces milieux.

Pourtant, qu’ils aient consacré leur œuvre aux questions identitaires ou s’en soient affranchis, ces artistes ont parfois – souvent – les nerfs à vif à l’évocation de leurs racines. L’importation en France de l’islam radical, n’en parlons pas. En ce qui concerne le soulèvement populaire algérien du printemps 2019, que tous regardent attentivement et avec bienveillance, ils s’interdisent toute ingérence publique.

« On n’a aucun conseil à leur donner », assure Kader Attia, 48 ans, qui n’en a pas moins organisé en mai un forum sur le sujet à La Colonie, un bar et lieu de débat qu’il a ouvert en 2016 dans le 10e arrondissement, où il tient à servir de la bière et de généreuses planches de cochonnailles. Qu’on les entraîne sur le terrain de l’appartenance, ils bottent en touche. « Je suis de Blida et français », lance le plasticien Mohamed Bourouissa, 41 ans, actuellement à l’affiche des Rencontres photographiques d’Arles.

Alors, « Français tous les jours, Algérien pour toujours » ? « Méditerranéen », lance prudemment Mehdi Meddaci, né en 1980 à Montpellier. Yazid Oulab, lui, se définit comme « Français, Africain et musulman », quand Neïl Beloufa, fils du réalisateur Farouk Beloufa, lâche : « Je suis pseudo-aspirant universaliste. » Ni totalement français ni totalement algérien, encore moins franco-algérien. Tout sauf serein. L’insécurité culturelle, certains la vivent au carré. Alors pourquoi persister dans l’erreur ? Et pourquoi nos gouvernants apparaissent-ils offusqués lorsque nous prétendons que la dé-naturalisation (et parfois même, dans les cas extrêmes, la déchéance de nationalité) est la seule voie libératrice…pour tout le monde.

L’Algérie, la France. L’évocation de ce vieux couple réveille un mélange de reconnaissance et de ressentiment, de passions qu’ils croyaient enfouies, suscitant chez ces artistes qui ont réussi les mêmes réactions épidermiques que celles qu’on peut rencontrer chez des jeunes de banlieue après leur troisième contrôle de police de la journée. « C’est difficile, résume la vidéaste Zineb Sedira, de grandir avec deux cultures qui s’insultent l’une l’autre. » Comme on le comprend. Et comme cela confirme ce vieil adage de nos anciens : « Chacun chez soi et les vaches seront bien gardées« …

D’ailleurs, comme en témoignent leurs prénoms arabes, tous ont été élevés dans la différence, souvent dans des familles issues de milieux populaires. « Mes parents nous disaient “on n’est pas comme les autres et ils ne sont pas comme nous”, se souvient Fayçal Baghriche, arrivé en France à l’âge de 5 ans. Tu sais que tu es étranger, que tu n’as pas la même culture, pas la même religion, mais, en même temps, tes amis sont français. C’est schizophrénique. » Un environnement qui, comme le souligne le dessinateur Abdelkader Benchamma, « n’aide pas à te sentir français », même une fois naturalisé.

Pas plus que les remarques désobligeantes qui les faisaient partir au quart de tour. « Ma plus grande victoire, c’est d’être sorti du cercle vicieux vers 27 ans, parce que sinon, tous les jours, tu peux trouver des exemples qui te confortent dans l’idée que les autres sont racistes », poursuit Benchamma. Pas évident non plus, selon Kader Attia, le « rouleau compresseur de la langue française », l’accent qu’on vous corrige sans cesse, « les références culturelles comme “nos ancêtres les Gaulois” (ndcer: référence en réalité tellement oubliée aujourd’hui que même les instituteurs ne savent plus ce qu’elle signifie…) qui mettent mal à l’aise ».

A fortiori quand la famille a combattu pour l’indépendance, avant de rejoindre l’ancien pays colonisateur pour des raisons économiques et, par conséquent, envers et contre toute fierté. « Mon père nous disait qu’il venait chercher son dû, car il avait le sentiment que son pays avait été spolié », explique Kader Attia, fils d’ouvrier en bâtiment installé en France depuis les années 1950. Comment voulez-vous qu’avec un tel enseignement familial l’assimilation soit un tant soit peu imaginable ? Pour lui et pour tant d’autres enfants d’immigrés, la guerre d’Algérie, c’est un sujet tabou, un chapitre tantôt éludé tantôt mythifié par la famille, vite expédié par les manuels scolaires français.

L’Algérie elle-même reste un territoire que ces enfants ne connaissent qu’à la faveur des vacances d’été chez les cousins. Mais ces souvenirs suffisent à créer un « lien affectif hyperfort, beau, compliqué », comme l’explique Zineb Sedira. Lorsque, à l’âge de 6 ans, Kader Attia débarque à l’aéroport d’Alger, il a d’emblée « le sentiment d’être à la maison ». Dans les bras de sa grand-mère des Aurès, il ressent une chaleur qui lui manque cruellement en France. L’Algérie sera son pays de cocagne, celui des quatre cents coups et des premières cigarettes. Que n’y retourne-t-il pas définitivement ? Les raisons en sont strictement ÉCONOMIQUES, mais ils n’ont même pas la reconnaissance du ventre.

Pour lui comme pour les autres, à partir de 1991, les huit années de sanglante guerre civile provoquée par l’interruption du processus électoral décidée par le pouvoir qui redoutait la victoire du Front islamique du salut coupent le cordon. Le calme militaire revenu, leurs parents y sont pour la plupart retournés….en vacances seulement.

Mais eux avaient alors d’autres chats à fouetter, des études d’art à mener, des carrières à bâtir. Fayçal Baghriche mettra quatorze ans avant d’y remettre les pieds, en 2006. « Je n’appartiens pas à l’Algérie », admet le vidéaste Mehdi Meddaci, qui y est retourné en 2007 à l’âge de 27 ans pour y tourner un premier film, Lancer une pierre. Et d’ajouter, tentant de retisser un lien qui s’est forcément effiloché avec le temps : « Je mime la possibilité d’un rattachement. »

Le succès aidant, avec de grands ateliers et quelques mariages mixtes, le rapport à la France s’est détendu. « C’est ce pays qui a fait de moi ce que je suis, admet du bout des lèvres Mohamed Bourouissa, qui s’est construit dans la colère. Peut-être qu’en Algérie je n’aurais pas fait le quart de ce que j’ai fait. » C’est un euphémisme ! Musées et centres d’art contemporain y sont rares, et les écoles n’encouragent guère la créativité. « En Algérie, l’art, c’est reproduire ce qui existe déjà, Marseille pour moi c’était l’éveil », insiste Yazid Oulab qui ouvre là la porte déjà ouverte de l’art en Terre islamique.

Mais peu à peu, en se créant d’autres cercles de pensée, en posant leurs bagages dans d’autres pays, un fossé s’est lentement creusé avec leur famille. Dans une installation vidéo, Mother Tongue, Zineb Sedira donne à voir l’impossible communication entre les générations : l’artiste comprend le dialecte algérien de sa mère et l’anglais de sa propre fille élevée à Londres, mais entre la petite-fille et sa grand-mère, le lien linguistique s’est rompu et le dialogue est impossible. L’artiste et cinéaste Katia Kameli connaît le pays sans doute mieux que beaucoup de ses confrères pour y avoir souvent tourné. Mais elle l’admet : « Une partie de ma culture algérienne m’échappe toujours, même si j’en connais les codes. »

Ce lien viscéral, elle et Zineb Sedira se sont pourtant évertuées à le préserver, faisant de l’Algérie la matière première de leur œuvre. Sedira, qui dans ses films ravive les questions de la lutte anticoloniale et de territoire, a créé une résidence d’artistes à Alger, invitant ses confrères de la diaspora à venir explorer « leur » pays. Katia Kameli, qui évoque dans ses vidéos aussi bien le raï, les kiosques vendant des cartes postales et l’utopique retour, a même un temps songé à y créer une boîte de production. Avant de renoncer : « Une femme indépendante vivant seule à Alger, c’est difficile, les voisins te regardent… »

Djamel Tatah, de son côté, a refusé tout « orientalisme« . Ses peintures monumentales traitent de l’état de notre monde sans références spatio-temporelles. Debout ou allongés, prostrés ou avachis, en suspension ou en chute libre, les bras ballants ou les mains enfoncées dans leurs poches, ses personnages sont indéterminés. A une exception près, lorsqu’il évoque les « hittistes », ces jeunes algérois désœuvrés qui tiennent le mur….de peur qu’il s’effondre. Etudiant à la Villa Arson, à Nice, Fayçal Baghriche s’était lui aussi donné pour mot d’ordre de ne pas traiter de l’Algérie : « C’est le domaine privé que je ne veux pas explorer, mais que j’aimerais un jour développer hors du champ de l’art. »

Kader Attia, lui, n’a pas voulu laisser « ses deux identités se regarder en chiens de faïence », préférant trouver un terrain de rencontre autour d’un concept central : la réparation. Le mot est enfin lâché. Même s’il prétend qu’il est à comprendre au sens d’une remise en état (mais aussi d’un dédommagement), sujet qu’il n’a cessé de creuser et d’étirer en mille ramifications, installations et questions : « peut-on cautériser un passé mutilé, comme on reconstituait les visages des gueules cassées de la première guerre mondiale ? Une prothèse compense-t-elle une perte irrévocable ? Peut-on se réapproprier une identité violemment dérobée, ce « membre fantôme », qui, bien qu’amputé, n’en finit pas de démanger ? «  Mais les mots ne sont-ils pas trop forts ?

Les plus jeunes, enfin, ont mis les bouchées doubles pour réussir. « Deux générations au-dessus de toi se sont bagarrées, toi aussi tu dois te bagarrer, c’est une responsabilité », lance l’hyperactif Neïl Beloufa qui a connu les cimaises du MoMA, à New York, et de la Biennale de Venise. La complexité est son terreau, la critique, une seconde nature. Dans l’installation (comme on nomme à présent ces oeuvres d’art) qu’il présent actuellement à Venise, il fait asseoir le spectateur face à des écrans montrant des soldats du monde entier témoignant, sur Skype, de leur routine meurtrière.

Volontairement, Neïl Beloufa n’a pas enrôlé de militaires français ou algériens. « Les rapports binaires, ce n’est pas ma manière de voir les choses, observe Mohamed Bourouissa, qui fait valser les clichés. Tu ne peux pas avancer si tes racines deviennent des chevaux de bataille. » Les exclus et marginaux auxquels il s’intéresse sont aussi bien les gosses de banlieues, des vendeurs à la sauvette que les cavaliers afro-américains de Fletcher Street, à Philadelphie. Il a fallu attendre 2018 pour qu’il tourne en Algérie, à Blida, dans un hôpital psychiatrique où le psychiatre et apôtre de la décolonisation, Frantz Fanon (https://fr.wikipedia.org/wiki/Frantz_Fanon), s’est fait un nom dans les années 1950. « Ce qui me fait peur, c’est d’être réduit à mes origines »,insiste-t-il.

Lui, comme Zineb Sedira et Neïl Beloufa ont évidemment rejoint le galeriste parisien Kamel Mennour, né à Constantine mais devenu la coqueluche des Bobos. Par le passé, il avait mis sur orbite Adel Abdessemed, Kader Attia et Djamel Tatah. Ce fils de peintre en bâtiment les comprend. Malgré son faible pour les créateurs d’origine algérienne, il prétend refuser toute étiquette « rebeu ». « Je suis contre les ghettos, dit-il. Je veux raconter une époque et pas une communauté. »

Ouais ! Pas facile d’être d’ici et d’ailleurs « en même temps« . Même Emmanuel Macron n’y parvient pas…C’est dire.

Le 26 août 2019.
Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

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