À lire.

29 Août

 

Edité au Seuil dans la collection « La République des idées », Les Origines du populisme (208 pages, 14 euros) est un ouvrage collectif signé par quatre chercheurs : Yann Algan, Elizabeth Beasley, Daniel Cohen et Martial Foucault. En s’appuyant sur l’analyse économétrique de nombreuses banques de données, dont celle du Cevipof (le centre de recherches politiques de Sciences Po), les auteurs mêlent leur approche d’économistes et de politistes pour enrichir l’expertise du populisme qui fait l’objet de très nombreuses recherches ces dernières années.

Tout en mettant en évidence l’importance du facteur économique dans le « schisme économique et social » qui fracture nos sociétés post-modernes, ils insistent surtout sur sa dimension culturelle et, ce faisant, posent trois questions cruciales pour la fin du quinquennat d’Emmanuel Macron.

Comme dans de nombreuses démocraties occidentales, la montée des forces antisystème en France est intimement liée à la détérioration des conditions d’existence des classes moyennes et populaires. La crise financière de 2008 a eu, à cet égard, un effet délétère mais seulement accélérateur sur une population fragilisée par plus de  trente ans de mépris et de paupérisation. Cependant, elle n’explique pas tout. Une autre crise culturelle tout aussi profonde favorise la poussée populiste et c’est le mérite des auteurs d’en analyser les ressorts : pour eux, tout découle de l’individualisation de plus en plus marquée de la société et de la violente désocialisation dont ont été victimes les classes populaires. Ou comment une politique du « chacun pour soi » ne fut qu’une victoire à la Pyrrhus de la modernité. À moins que ce ne soit le constat douloureux et désolant de l’importance des racines et de l’identité de ceux qui constituent ce que l’on nommait autrefois la « communauté nationale« .

« Les “trente glorieuses” avaient forgé un idéal de croissance inclusive, (…) la société postindustrielle a fait éclater cette structuration des espaces communs », constatent-ils en pointant le développement des services et des nouveaux modes de travail qui ont engendré la solitude et la perte d’appartenance sociale. Le fait que le Parti communiste ait été supplanté par le Rassemblement national dans l’électorat ouvrier est symptomatique : « La force politique que la société industrielle conférait aux classes populaires » s’est évanouie. Marine Le Pen agrège aujourd’hui « le vote d’individus malheureux dont la satisfaction dans la vie est faible ».

Dans ce contexte, le subjectif s’affirme, des sentiments négatifs comme la peur et la colère éclosent, rendant la société à la fois éruptive et difficile à déchiffrer. Les auteurs prennent pour exemple le rejet de l’immigration qui caractérise l’électorat du Rassemblement national et qui ne peut s’expliquer par la seule crainte d’une concurrence accrue sur le marché du travail. « C’est la faiblesse plus générale du rapport à autrui qui joue un rôle essentiel », affirment-ils. Nous y ajouterions volontiers la dépréciation constante du patrimoine culturel et civilisationnel de la France, de son histoire exceptionnelle ou des innombrables richesses accumulées par tous ceux qui nous ont précédés face à une valorisation permanente et presque religieuse de tout ce qui vient d’ailleurs (fut-ce au prix d’évidentes désillusions ruineuses) comme d’une acculturation mortifère jusqu’au métissage généralisé revendiqué, tout cela est devenu insupportable aux Français. Même à ceux qui ne savent pas l’exprimer…

En mettant en valeur des indicateurs jusque-là négligés comme « le niveau de satisfaction » ou « la confiance interpersonnelle », le livre permet d’éclairer ce mystère qui fait que l’électorat ouvrier lepéniste en est arrivé à contester l’idée même de redistribution. « Leur méfiance radicale à l’égard de la société fait qu’ils se méfient autant des pauvres et des instruments de redistribution en leur faveur que des riches et de l’Etat-providence », affirment les auteurs.

Si le ressort profond du schisme est, comme le plaide l’ouvrage, intimement lié à l’individualisation de la société, alors une question clé se pose à Emmanuel Macron : le progressisme est-il la bonne voie ? En assumant l’opposition frontale avec Marine Le Pen, en développant la vision d’une société axée sur l’individu et ses possibles, le chef de l’Etat semble se satisfaire d’une évolution qui a, en réalité, déstructuré la partie la plus vulnérable de la population. La cartographie de l’électorat d’Emmanuel Macron et de La République en Marche est, de ce point de vue, extrêmement éloquente (https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2019/05/29/les-ressorts-caches-de-la-survie-de-lrm/).

Le mouvement des « Gilets jaunes » a été un puissant rappel à l’ordre. Il a débouché sur un certain nombre de correctifs apparents sans que l’on sache, depuis, vers quel modèle s’achemine le président de la République pour tenter de refaire société. En attendant, la situation reste éruptive, « comparable à celle des années 1930 », affirme le livre.

Du coup, les auteurs explorent l’hypothèse italienne, autrement dit la coalition des extrêmes – droite populiste-gauche radicale – pour battre Emmanuel Macron. Ils en concluent que la désillusion serait au rendez-vous tant l’électorat de Marine Le Pen diverge de celui de Jean-Luc Mélenchon dans leur rapport à l’Etat, à la redistribution ou au reste du monde. Seule les rapproche la contestation des institutions politiques. Il en résulte que dans la gamme des émotions politiques, les ressorts ne sont pas les mêmes : un électeur en colère mais ayant un niveau de confiance élevé votera plutôt Mélenchon, tandis qu’un électeur en colère à faible niveau de confiance choisira Le Pen.

La peur, quant à elle, semble davantage conforter le conservatisme ; lors de la dernière élection présidentielle, François Fillon s’est imposé comme le candidat qui fédérait le vote des électeurs anxieux.

Dans ce contexte, quelle place reste-t-il à la gauche et à la droite ? Faible, répondent les auteurs. Certes, le clivage est encore opérant sur le plan des valeurs : on n’a pas la même vision de la fonction publique, de la religion et de la propriété, selon que l’on appartient à l’un ou l’autre camp. Mais cet axe originel est fortement concurrencé par le clivage entre société ouverte et société fermée qui a structuré le duel Macron-Le Pen en 2017 (une forme de l’opposition désormais évidente entre ceux de partout – les « anywhere » – et ceux de quelque part – les « somewhere » – )*. Les alliances que gauche et droite étaient autrefois capables de nouer pour exercer le pouvoir – la première entre les ouvriers et les instituteurs, la deuxième entre les bourgeois et les paysans – ne sont plus opérantes. Dès lors, prétendent les auteurs, le risque pour l’électorat populaire est « de passer d’un ghetto social à un enfermement politique sans autre dénominateur commun qu’un rapport négatif à autrui et au reste du monde ». Un défi pour la démocratie….qui aura du mal à s’en remettre.

Mais aussi, pourquoi pas, la découverte d’une évidence : et si le Roi était « LA » solution ?

Le 29 août 2019.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

 

* À ce propos, lire ceci : https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2019/06/04/france-la-fracture-territoriale-saggrave/

Une Réponse to “À lire.”

  1. Hervé J. VOLTO août 29, 2019 à 10:09 #

    Par ses choix, par inclinaison intellectuelle et sociale, Emmanuel Macron semble organiser la déconstruction de la France : déserts médicaux, culturels, férroviaires, abandons des classes, des personnes agées, des services publics en zone rurales, abandon de l’Outre-Mer, de nos enfants, etc…

    Beaucoups de Français, en ce début de XXI° siècle, ont le sentiment d’appartenir à un groupe victime d’une oppression sans issue. Leur idéal politique leur parait tellement desespéré qu’ils en viennent à considérer que seul un cataclysme pourra ouvrir une brèche dans le bétonnage idéologique environnant. Ils se réfugient dans l’attente d’un Grand Soir, un évènement inatendu, imprévisible, spectaculaire, surhumain, et pour tout dire, miraculeux, qui leur apportera la délivrance.

    Un homme Providentiel? de Sang Royal ? Une aube Royale ?

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