Italie : après les fiançailles voici le temps du mariage. À quand le divorce…à l’italienne ?

5 Sep

Le plus étrange est qu’à un moment, cette situation follement inédite a eu l’air normale ! Après la clôture du vote électronique, à 18 heures, il a fallu attendre plus d’une heure avant que la Mouvement 5 étoiles (M5S) rende public le résultat de la votation en ligne qui allait décider du sort de la troisième économie de la zone euro. L’Italie tout entière a donc retenu son souffle, suspendue au verdict d’une consultation en ligne organisée sur la plate-forme informatique Rousseau, qui venait d’être comparée quelques heures plus tôt, par le notaire chargé de la certifier, à « un vote de Ballando con le stelle » (la version italienne du show télévisé Danse avec les stars).

Puis le résultat, net et sans bavure, est tombé, un peu après 19 heures. A 79,5 %, les adhérents du Mouvement 5 étoiles ont décidé d’avaliser le plus incroyable renversement d’alliance de l’histoire – pourtant riche en péripéties – de l’Italie républicaine : une coalition avec le Parti démocrate (socialiste). En mai 2018, le même collège avait applaudi à 94 %, à un « contrat de gouvernement » avec la Ligue de Matteo Salvini (droite radicale)… Difficile d’imaginer revirement plus total et comprenne qui pourra.

Le chef politique du mouvement Luigi Di Maio, qui a lui-même annoncé le résultat, a aussitôt fait part de sa « fierté » devant cet « exercice de démocratie directe », défendant le rôle de sa formation, qui, dans les tractations des dernières semaines, « a garanti la stabilité du pays ». Pas un instant, il n’a semblé embarrassé par le virage à 180 degrés opéré par sa formation. Selon lui, le gouvernement qui va naître ne sera « ni de droite ni de gauche », comme son devancier, et il s’inscrira dans la « continuité » de ce qui a été accompli depuis juin 2018. Réagissant au résultat de ce vote, le secrétaire du PD, Nicola Zingaretti, n’a pas relevé ces piques embarrassantes, et s’est borné à lancer : « En avant pour un gouvernement de changement ! » Pour combien de temps ?

Mercredi matin, le président du Conseil sortant, Giuseppe Conte, s’est présenté devant le président de la République, Sergio Mattarella, au palais du Quirinal, pour annoncer officiellement que sa tentative de trouver une nouvelle majorité, après la rupture avec la Ligue de Matteo Salvini, a été couronnée de succès. Sa prestation de serment et l’annonce de la composition du gouvernement « Conte II » devraient intervenir dans la foulée.

Malgré les dénégations officielles, la mue qu’a opérée en quelques jours le M5S, fondé en octobre 2009 par un comique à succès, Beppe Grillo, et un informaticien visionnaire, Gianroberto Casaleggio (mort en 2016), est aussi complète que soudaine. En effet, même si son ennemi préféré, l’ancien premier ministre, Matteo Renzi, a passé la main après la défaite aux législatives de mars 2018, le PD reste une de ses cibles privilégiées. C’est à ses yeux le parti de la « caste » par excellence, celui de la soumission à Bruxelles et aux marchés financiers. Mais, que voulez-vous, c’était ça ou de nouvelles élections législatives où il aurait été laminé. Et puis n’oublions pas les avantages offerts par de confortables postes ministériels.

Né comme un mouvement de gauche dissident, décroissant et écologiste, dans le contexte de l’agonie du berlusconisme, le M5S s’était insensiblement éloigné de ses idées originelles, au fil du temps, pour devenir cette formation inclassable, revendiquant le dépassement du clivage gauche-droite et capable de toutes les contorsions. Son chef politique désigné en 2017, Luigi Di Maio, incarne cette mutation. « C’est la droite qui a augmenté les impôts des entreprises, et c’est la gauche qui a cassé les droits des salariés avec le jobs act de Matteo Renzi, la gauche et la droite, ça ne veut plus rien dire », expliquait-il quelques jours avant les législatives de mars 2018. Dans cette logique, effectivement, l’alliance avec le PD n’est pas plus illogique qu’un rapprochement avec la Ligue.

Reste que dans la pratique, en quatorze mois d’exercice du pouvoir au côté de Matteo Salvini, le M5S et la Ligue ont fait la démonstration de ce qu’ils avaient en commun, une rhétorique violemment eurosceptique et une opposition formelle à l’immigration. De plus, leurs électorats ont fait la preuve de leur porosité, ce que le M5S a douloureusement éprouvé, passant, des élections législatives de mars 2018 aux européennes du 26 mai, de 33 à 17 % des suffrages, tandis que la Ligue de Matteo Salvini faisait le chemin inverse. Aujourd’hui, plusieurs parlementaires M5S, comme le sénateur Gianluigi Paragone, ont confié leur malaise à la perspective de cette nouvelle configuration politique. Leurs voix pourraient manquer, lors des votes de confiance qui doivent intervenir à la Chambre des députés et au Sénat dans les prochains jours. La partie s’annonce très serrée, particulièrement à la Chambre haute, où l’attelage PD-M5S ne dispose pas, à lui seul, de la majorité absolue.

Dans ce contexte encore très incertain, les deux formations ont élaboré en quelques jours un programme commun en vingt-six points, qui vise avant tout à mettre l’accent sur les sujets sur lesquels PD et M5S sont en accord : peser pour une solution européenne du problème migratoire, éviter la hausse de la TVA (23 milliards d’euros) qui doit intervenir automatiquement l’an prochain, investir massivement dans l’écologie et les énergies renouvelables, et lutter contre les inégalités. Quant aux sujets de discorde…on en parlera plus tard !

Bien entendu, un programme si ambitieux, même s’il est encore difficilement chiffrable, ne peut pas se concevoir à l’intérieur du cadre européen actuel. Mais le PD et les 5 étoiles espèrent obtenir des marges de manœuvre supplémentaires à Bruxelles, en mettant l’accent, auprès de la Commission, sur un autre point, non écrit mais peut-être plus important encore que tous les autres : grâce à cet accord contre nature, le Parti démocrate et le Mouvement 5 étoiles barrent la route du pouvoir à Matteo Salvini, qui cachait de moins en moins sa volonté de remettre en cause l’appartenance de l’Italie à la zone euro. Vous comprenez mieux à présent pourquoi nous affirmions, il y a peu, que Matteo Renzi et son parti social démocrate sont les chevaux de Troie de Bruxelles, en Italie (https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2019/08/19/matteo-renzi-son-gout-a-geometrie-variable-pour-la-democratie-nous-etonnera-toujours/).

Matteo Salvini et la Ligue ont-ils, pour autant, perdu durablement la partie ? C’est peu probable mais l’Union européenne, en soutenant à bout de bras le nouveau gouvernement italien, pourrait au moins s’offrir quelques mois de répit…

Le 5 septembre 2019.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

Une Réponse to “Italie : après les fiançailles voici le temps du mariage. À quand le divorce…à l’italienne ?”

  1. Hervé J. VOLTO septembre 5, 2019 à 10:23 #

    En première page de l’exellant quotidien de droite transalpin IL GIORNALE
    http://www.giornalone.it/prima_pagina_il_giornale/

    Piu Rossi che gialli ! /Plus rouges (entendez communistes) que jaunes !

    Schiaffo al Nord/giffle au Nord (l’Italie est divisé entre un Nord industrieux, prospère et vitueux jusqu’à la Toscane, et un Sud rural et arriéré composé de gens plus débrouillard que travailleurs, mais fiers et susceptibles, un terrau pour la maffia).

    Svelata la lista dei ministri, un esecutivomolto spostato a sinistra e statalista che penalizza l’Itali che produce e si dimentica del settemntrione/Révélée la liste des ministres, un exécutif déplacé à droite et étatiste qui pénalise l’Italiue qui produit et se contrefiche du Septentrion.

    Salvini espérait être réélu : Sondaggio, il centrodestra unito al 47,5%/Sondage, le centre-doit uni à 47% des sondages

    Lega, Forza Italia e Fratelli d’Italia si presentassero uniti in coalizione, varrebbero sostanzialmente la metà dei voti degli italiani/Si la Ligue, Forza Italia et Forza Italia se présentaient unis en cohalition, çà leur vaudrait subtentiellement la moitié des votes des italiens.

    Mais atteo Renzi et son poulain du Part Démocrate étant les chevaux de Troie de Bruxelles, en Italie (https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2019/08/19/matteo-renzi-son-gout-a-geometrie-variable-pour-la-democratie-nous-etonnera-toujours/), il fallait reclasser les camarades et faire front à « l’anti-imigrazionismo ».

    Revirement le plus total, à l’italienne. Rappelez-vous… après les bombardements de Rome le 13 aout 1943 par les américains, l’opinion publique italienne retrourna sa veste en une nuit : le 13 aout au soir, tous fasciste et collaborationaiste, le 14 aout au matin, tous communistes et « partiggiani »…

    L’Italie n’a pas changé : elle a écouté la voix de son maître… venue de Bruxuelles.

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