La Pologne n’est pas ce que l’on vous en dit.

10 Sep

Les médias européens en général et français en particulier n’on jamais de mots assez sombres pour décrire la situation politique en Pologne, assez durs pour condamner le parti conservateur au pouvoir ni assez enthousiastes pour vanter l’ampleur de prétendues manifestations de rue contre le régime. C’est une vision troublante des choses, à quelques semaines des prochaines élections législatives dans le pays, mais c’est…un mensonge.

A cinq semaines précisément de ces élections, la Coalition civique, première force d’opposition polonaise, espère par une ultime manœuvre et avec l’aide des médias européens hostiles au parti au pouvoir, engendrer une dynamique perçue comme celle de la dernière chance. Et c’est à une femme que revient la lourde tâche de donner cette impulsion. En avançant comme candidate au poste de Premier ministre l’ancienne porte-parole du gouvernement de Donald Tusk (actuel président du Conseil européen et ennemi juré du groupe de Visegrad) Malgorzata Kidawa-Blonska, le dirigeant de la Plate-forme civique (PO), Grzegorz Schetyna, a pris acte de son incapacité à s’imposer lui-même comme leader, et mise sur l’effet de surprise dans la dernière ligne droite de la campagne. Il fallait vraiment qu’il n’y eut personne d’autre à proposer !

Pour affronter le parti de Jaroslaw Kaczynski, les dirigeants de la Plate-forme civique ont ainsi privilégié une membre de la vieille garde du marais polonais, qui, à défaut d’être un visage nouveau, est appréciée pour son tempérament consensuel. Cette « force de la tranquillité » (le slogan ne vous rappelle-t-il rien ?) est censée constituer son principal atout. Un pari que beaucoup estiment risqué, compte tenu de la puissance de la communication du gouvernement et de la myriade de médias qui lui sont affiliés.

« A l’heure où la Pologne est ravagée par la violence du débat public, nous croyons que sa capacité à dialoguer, à dégager des compromis, à se placer au-dessus des clivages montrera une nouvelle manière de faire de la politique, estime le chef de campagne de la Coalition civique, Krzysztof Brejza. Il est temps d’en finir avec la guerre polono-polonaise dont beaucoup de Polonais sont lassés. » Mais il faut croire que ceux qui sont lassés par cette prétendue « guerre polono-polonaise » ne sont pas très nombreux, si l’on en croit la dernière enquête d’opinion qui n’a fait que confirmer le fossé qui sépare le parti au pouvoir et sa concurrence.

Le parti de Jaroslaw Kaczynski (PiS) a en effet toutes les raisons d’aborder les semaines à venir en confiance. Le dernier sondage Ibris, datée du 5 septembre, et réalisée sur un échantillon particulièrement important de 8 000 personnes, donnait 43,4 % d’intentions de vote pour le PiS, 21,2 % pour la Coalition civique, 14,1 % pour le Parti socialiste et ses alliés, 5,7 % pour le parti conservateur paysan PSL et 4,8 % pour le parti d’extrême droite Konfederacja (en dessous du seuil électoral de 5 %).

Et le lendemain, vendredi 6 septembre, dans le hall d’un restaurant huppé du centre de Varsovie, la convention de présentation du programme de la Coalition civique ressemblait davantage à un rassemblement de dignitaires du parti qu’à la naissance d’un vaste mouvement populaire. Une centaine de participants, tout au plus, et une candidate hésitante, cachant mal ses difficultés à lire son prompteur. C’est que la manœuvre est tardive. La convention du PiS, qui s’est tenue le lendemain dans la ville de Lublin, a rassemblé de son côté, trois heures durant, dans une grande salle de sport, plusieurs milliers de personnes, dans une ambiance et une mise en scène dignes des campagnes américaines.

Contrairement aux élections européennes, qui s’étaient soldées par un sérieux revers du bloc de l’opposition unie (38,47 % contre 45,38 % pour le PiS), les trois partis d’opposition démocrate ont choisi de partir cette fois en ordre dispersé, espérant ainsi se présenter à leur électorat avec un message plus cohérent. Les trois partis se sont entendus sur un « pacte de non-agression », matérialisé par une répartition des circonscriptions pour les élections sénatoriales. Un forme de distribution par avance des prébendes du pays.

« Nous avons retenu la leçon des élections européennes, assure Krzysztof Brejza. Nous voulons nous appuyer davantage sur les réseaux de la société civile, les collectivités locales et être davantage présents dans les petites villes. » Car les experts sont unanimes : dans un contexte de vive polarisation autour de la politique du PiS, la clé de cette élection sera, plus que jamais, la capacité de chacun à mobiliser son propre camp. Un art dont le parti de Jaroslaw Kaczynski est passé maître, et qui avait été la raison de l’échec de l’opposition aux élections européennes.

Face à la machine du PiS, la Coalition civique peine à percer avec un message audible. Le parti de Jaroslaw Kaczynski peut en effet se prévaloir d’avoir d’ores et déjà distribué 25 milliards de zlotys annuels de prestations sociales (5,8 milliards d’euros), d’avoir baissé l’âge de départ à la retraite, instauré un treizième mois pour les pensions des retraités, baissé les impôts pour les moins de 26 ans (pour stopper la fuite des cerveaux) et augmenté le salaire minimum. Des mesures face auxquelles il est difficile de jouer la surenchère. S’il emporte les élections, Jaroslaw Kaczynski promet de porter le salaire minimum à 4 000 zlotys brut d’ici à 2023 (916 euros, contre 480 euros actuellement) et de rattraper en une décennie le niveau de vie de l’Europe de l’Ouest.

Malgré les prétendues atteintes répétées aux principes de l’Etat de droit, à la séparation des pouvoirs, le conflit avec Bruxelles, les purges dans la fonction publique régalienne, le contrôle du parti sur la politique historique et culturelle, d’un point de vue économique et social le pays ne s’est jamais aussi bien porté et le chômage est à son plus bas niveau depuis la chute du communisme.

« Il est assez douteux de dire que les gens vivent mieux aujourd’hui, prétend au contraire et contre toute évidence Krzysztof Brejza. Les prix ont flambé. Tous ceux qui ont des problèmes de santé subissent un parcours du combattant. Les gens se rendent compte qu’ils vivent dans un monde de manipulation et de mensonges. » La Coalition civique promet, si elle arrive au pouvoir, un « acte de rénovation de la démocratie » : un texte de loi qui reviendrait expressément sur toutes les atteintes à l’Etat de droit constatées depuis quatre ans. Mais, de l’aveu même d’un dirigeant de la Coalition, la tâche pourrait s’avérer bien compliquée en pratique, le pouvoir du PiS ayant affecté en profondeur les institutions. Et, surtout, le peuple polonais étant en grande majorité très satisfait de la politique souverainiste de l’équipe en place.

Alors, qui ment ? Nos médias bien sûr.

Le 10 septembre 2019.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

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