Tunisie : c’est l’hiver arabe qui s’annonce avant l’automne.

17 Sep

Huit ans après leur fameuse « Révolution du jasmin » (pour reprendre l’expression aussi fleurie que dithyrambique de notre oligarchie politico-médiatique)…c’est bel et bien le chaos en Tunisie. Le chaos économique évidemment, depuis l’éviction brutale de leur président Zine el-Abidine Ben Ali et les assauts islamiques contre le plus occidentalisé et le plus évolué des pays du Maghreb. Et, aujourd’hui, le chaos politique avec des institutions à la dérive.

Dimanche 15 septembre 2019 avait lieu le premier tour des nouvelles élections présidentielles dans le pays. Or, contre toute attente, les électeurs tunisiens ont placé en tête du premier tour du scrutin deux candidats « outsiders » défiant la classe politique établie, selon deux sondages de sortie des urnes.

Le juriste expert en droit constitutionnel Kaïs Saïed, au discours hyperconservateur, arrive en tête avec environ 19 % des suffrages exprimés. Il devance le magnat de la télévision Nabil Karoui qui, malgré son incarcération depuis le 23 août pour « évasion fiscale », est crédité d’environ 15 % des voix, indiquaient dimanche soir les instituts Sigma Conseil et Emrhod. L’instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE), qui fait office de commission électorale, devait confirmer ces résultats dans les quarante-huit heures pour qu’ils prennent une valeur officielle.

« Il s’agit d’un camouflet cinglant asséné aux partis du système », a commenté le politologue Larbi Chouikha. Les candidats de ce « système » subissent tous une cruelle déconvenue avec Abdelfattah Mourou, issu du parti islamo-conservateur Ennahda (11 %) suivi d’Abdelkrim Zbidi (9,4 %) et de Youssef Chahed (7,5 %), respectivement ministre de la défense et chef de gouvernement, à la veille du scrutin. La Tunisie est en effet gouvernée, depuis 2015, par une coalition gouvernementale associant principalement les « modernistes » de Nidaa Tounès – dont une frange a ensuite fait sécession début 2019 dans la nouvelle formation Tahya Tounès – et les « islamistes » d’Ennahda. Et comme souvent, malgré les références incessantes aux préceptes du prophète…la corruption règne à tous les niveaux du pays !

L’irruption de Kaïs Saïed en tête des résultats est une surprise relative. Les sondages n’avaient cessé de le placer en seconde position derrière Nabil Karoui. Surnommé « Robocop » en raison de sa manière de s’exprimer – une diction monocorde –, Kaïs Saïed, 61 ans, n’était connu du grand public que par ses interventions très fréquentes sur les plateaux de télévision lors des débats ayant précédé l’adoption de la Constitution de 2014. « Il était un bon client des médias,précise M. Chouikha. Il débarquait instantanément sur les plateaux quand les journalistes un peu perdus dans les questions constitutionnelles le sollicitaient. »

Candidat atypique, dépourvu de tout appareil partisan, il s’est toutefois montré plus discret et effacé dans ses rapports avec les médias durant cette campagne pour la présidentielle. Ses moyens ont été minimaux.

M. Saïed, qui semble avoir séduit une partie de la jeunesse, aura capté une partie de l’électorat historique d’Ennahda en déclinant un discours identitaire très conservateur sur les questions sociétales. Il s’est ainsi exprimé contre l’égalité homme-femme dans l’héritage – une réforme proposée par l’ex-chef de l’Etat (décédé fin juillet) mais non encore adoptée – dont il laissait entendre qu’elle avait été inspirée de l’étranger. Il s’est aussi déclaré hostile à la dépénalisation de l’homosexualité et à l’abolition de la peine de mort. Ses adversaires du camp dit « moderniste » le présentent comme véhiculant des idées « salafistes ».

Assistant à la faculté de droit de Tunis, le constitutionnaliste Kaïs Saïed a aussi articulé un discours sur les institutions qui a rencontré un certain écho, notamment chez « des jeunes instruits des couches populaires » dont certains adhèrent à un « fonds anarchiste appris à la fac », décrypte Hassan Zergouni, le patron de l’institut de sondage Sigma Conseil. Hostile à l’Etat centralisateur et partisan d’une démocratie directe, il préconise d’ancrer la légitimité du pouvoir dans l’échelon local dont émaneraient ensuite les strates régionales et centrales. « Il s’agit d’une vision qu’avait aussi développée à sa manière Mouammar Kadhafi contre l’Etat, tenu pour une hérésie, et en faveur des comités locaux ou régionaux », selon M. Zergouni. Intéressant, non ?

Si ces résultats sont confirmés par l’ISIE, M. Saïed sera opposé au second tour à Nabil Karoui, qui incarne un modèle bien différent bien qu’ayant, lui aussi, flirté avec une certaine religiosité du public. Homme d’affaires aux pratiques dénoncées par ses adversaires comme peu scrupuleuses, Nabil Karoui a mené campagne avec des recettes quasi entrepreneuriales. Il suffisait d’arpenter dimanche soir les bureaux de son quartier général à proximité de Carthage, au nord de Tunis, pour s’en convaincre. Equipes de volontaires méthodiquement déployées autour de tables afin de centraliser les scores, tableaux au mur par zones géographiques affichant des « objectifs de résultats » : l’organisation relevait d’un véritable « business plan ». Une sorte de Macron tunisien !

Agé de 56 ans, M. Karoui est un publicitaire et un communiquant ayant fait carrière dans la télévision à travers les succès de sa chaîne Nessma TV, fondée en 2007. Après la révolution de 2011, il a suscité puis accompagné la mise sur orbite politique de Béji Caïd Essebsi, le fondateur du parti Nidaa Tounès dont la vocation était de rassembler la famille dite « moderniste » afin de contrer l’essor de l’islamisme.

Frappé par un drame personnel en 2016 – la mort de son fils Khalil (20 ans) dans un accident de voiture –, il cherche une forme d’« apaisement » dans l’action caritative au profit des villages pauvres de la Tunisie intérieure délaissée des politiques de développement de Tunis. Soigneusement mises en scène sur les écrans de sa chaîne Nessma TV, ces campagnes de distributions de dons lui valent une certaine popularité dans des couches sociales précaires. Une sorte d’achat des votes populaires qui pourrait bien le desservir.

Aussi, quand son ambition de convertir ce capital de sympathie en atout politique, voire en visée présidentielle, devient claire au printemps 2019, le gouvernement de Youssef Chahed réagit avec maladresse. Il inspire une révision de la loi électorale taillée sur mesure pour contrer Karoui mais le décès du chef d’Etat Essebsi, fin juillet, en empêche la promulgation.

Dès lors, il ne reste plus que la voie judiciaire. Un dossier d’I-Watch, la branche tunisienne de Transparency International, le mettant en cause en 2016 pour « évasion fiscale et blanchiment d’argent », est opportunément exhumé des tiroirs pour motiver son arrestation, le 23 août, à un péage d’autoroute près de Tunis. Privé dès lors de campagne, M. Karoui sera remplacé au pied levé sur les estrades par son épouse Salwa Smaoui.

« Nous espérons qu’il sera libéré demain et qu’il pourra mener campagne de façon équitable », a réagi dimanche soir Mme Smaoui en s’exprimant devant la presse sur la terrasse du QG de Qalb Tounès (« Au cœur de la Tunisie », le parti de M. Karoui) tandis que ses partisans célébraient, sur les trottoirs en dansant, sa qualification pour le second tour.

Le duel qui s’annonce – et dont la date reste à fixer – est aussi inédit qu’annonciateur d’une implosion du paysage politique tunisien. « Sombre tableau, écrit la chroniqueuse Cynda Tajine sur le site électronique Business News. Un schéma qui donne des sueurs froides à de très nombreux Tunisiens ayant encore foi en la démocratie. Populisme contre conservatisme. Le choix ne sera pas simple et ne se fera pas sans larmes et sans douleur ». Huit ans plus tard, TOUT ÇA POUR ÇA…

Alors, que s’est-il passé ?

Le désenchantement social et économique – la croissance n’a été au premier semestre que de 1,1 %, alors que le chômage reste élevé à 15 % – est la première raison de ce désamour des Tunisiens pour ce que l’on appela, en 2011 chez nous avec les effusions que vous n’avez pas oubliées, le « Printemps arabe« . « La Tunisie se rend aux urnes dans un contexte délétère », s’alarme Michaël Béchir Ayari, analyste pour la Tunisie d’International Crisis Group. Les promesses non tenues de la révolution ont démotivé une grande partie de la jeunesse sans emploi, ne l’incitant pas à aller voter.

La fragmentation du paysage politique, lourde d’instabilité, est la deuxième raison. L’émiettement de la scène électorale, qu’illustrent à leur manière M. Karoui et M. Saïed, provient de l’érosion du clivage qui avait dominé le double scrutin législatif et présidentiel de 2014 : le schisme autour de l’islam politique. Si la césure demeure, elle a perdu de sa centralité, notamment après la normalisation du parti islamiste Ennahda au fil de sa participation aux coalitions gouvernementales depuis 2011.

Privée dès lors d’un adversaire fédérateur, la famille dite « moderniste », issue de la gauche ou du bourguibisme – du nom du « père de la nation » Habib Bourguiba –, s’est balkanisée en candidatures multiples. Parmi celles-ci ont émergé Abelkrim Zbidi, trois fois ministre de la défense depuis 2011, et Youssef Chahed, le chef du gouvernement depuis 2016. La lutte féroce entre les deux hommes a laissé des traces au sein de l’appareil d’Etat, où les deux candidats ont constitué leurs réseaux.

Résultat : le pays, déjà confronté au ressentiment social de la « Tunisie d’en bas », doit affronter un nouveau péril, la fracture au sein de la « Tunisie d’en haut ».

Souvenez-vous de ce que nous écrivions en Octobre 2017 : « C’était pas si mal la Lybie de Khadaffi. Mais qu’est-ce que c’était bien la Tunisie, au temps de Ben Ali… » *

Le 17 septembre 2019.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

* Lire « Quand on pense qu’ils criaient ‘Ben Ali, dégage’  » (https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2017/10/25/quand-on-pense-quils-criaient-ben-ali-degage/).

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