Les arts primitifs frappés par l’adage « La mode…c’est ce qui se démode ».

22 Sep

Vous avez tous été témoins de l’engouement de l’ineffable Jacques Chirac pour les arts primitifs qu’il baptisa, sur les conseils du marchand d’art Jacques Kerchache, du nom très inapproprié d’ « ART PREMIERS« . Inapproprié car la définition de ceux-ci est, en réalité, « expression des premières cultures de l’humanité« . Or, il est évident que les cultures de l’Afrique, de l’Amérique ou de l’Océanie (qui constituent le fond de commerce des expositions ou des marchands dArts premiers) ne sont en rien les « premières cultures de l’humanité » ! Il ne s’agit, en réalité, que d’un abus de sens destiné à valoriser les peuplades à l’origine de ces créations, dans l’esprit droit-de-l’hommiste du temps.

Hélas, comme nous le rappelions en titre….la mode, c’est ce qui se démode. Et les arts d’Afrique et d’Océanie en particulier n’y échappent pas. Ils connaissent aujourd’hui, après la vogue des années 1970-1990, le creux d’une vague qui fut aussi opportuniste (que de naïveté mais aussi de fortunes bâties sur ce sable) qu’idéologique (ah, chère repentance, si tu n’avais pas existé Jacques Chirac t’eut inventée).

« Les pièces qualifiées de moyennes, estimées entre 20 000 et 100 000 euros et abondantes sur le marché, restent bien souvent sur la touche » (Photo: masque Baoulé Kpan Kple, Côte-d’Ivoire).

Mais surtout, n’allez pas parler restitution à la plupart des exposants du Parcours des mondes, ce salon consacré principalement aux arts d’Afrique et d’Océanie, qui s’est tenu du 10 au 15 septembre dans le quartier de Saint-Germain à Paris.

La publication, en novembre 2018, du rapport rédigé par l’historienne Bénédicte Savoy et l’économiste et écrivain sénégalais Felwine Saar les avait fait sortir de leurs gonds. A la fois par ses préconisations – la restitution à l’Afrique de 46 000 objets détenus par le Musée du quai Branly – et par le fait d’avoir été faiblement consultés. Souvenez-vous cependant que nous n’en fûmes pas fâchés : https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2018/11/24/quelques-considerations-utiles-a-la-reflexion-au-sujet-de-lart-africain-expatrie/ et aussi https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2018/11/26/nous-soutenons-loeuvre-de-salubrite-publique-demmanuel-macron/ .

« Qu’on arrête de nous montrer du doigt en faisant croire que tous les objets ont été pris de manière immorale ou illégale », tempête Anthony Meyer, marchand d’arts d’Océanie, satisfait qu’à la notion pourtant vertueuse et légitime de restitution se soit substituée, dans le discours officiel, celle, plus diplomatique, de circulation des œuvres. « Dans les années 1970, la Belgique a restitué une centaine de pièces au Congo et le marché ne s’est pas écroulé pour autant, relativise pour sa part le marchand bruxellois Didier Claes. Arrêtons de tout dramatiser. Les pays africains ne réclament pas le retour de tous les objets ! » Auraient-ils compris que ces restitutions éventuelles n’amélioreront en rien leur économie famélique pas plus qu’elle ne développeront le tourisme ?

Quoi qu’il en soit, il semble que ces questions existentielles ont jeté un froid sur le marché hexagonal des Arts primitifs. En mars, à Nantes, une quarantaine d’objets provenant du Bénin sur un ensemble de trois cents lots mis en vente par Salorges Enchères, ont été retirés à la demande du ministère de la culture et sous la pression de l’association Afrique Loire. Rappelons que l’Etat français doit rendre vingt-six objets au Bénin, qui lui a demandé d’attendre encore deux ans pour que les conditions de leur accueil – un musée est en construction – soient réunies.

Selon le rapport annuel du site spécialisé Artkhade, les ventes mondiales des arts premiers ont décru de plus de 2 % en 2018 par rapport à 2017, du jamais vu. Et même si Christie’s, leader à Paris, alignait en 2018 quelques prix surestimés, dont celui de 2,9 millions d’euros pour un masque-heaume tabwa de République démocratique du Congo. En juin, Sotheby’s décrochait le prix faramineux de 4,7 millions d’euros pour une statue baoulé provenant de la collection Marceau Rivière. Ce qui prouve, s’il en était besoin, que les plus riches sont devenus encore plus riches, au point qu’ils ne savent plus quoi faire de leur argent.

Ces résultats masquent toutefois une forêt d’invendus, de l’ordre de 50 % pour les objets d’Afrique – contre 40 % pour les arts d’Océanie. A cela s’ajoute, selon Artkhade, une chute de 15 % des prix en un an. « Les prix baissent de manière significative depuis cinq ans », précise Aurélien Cuenot, fondateur du site, ne relevant aucune corrélation entre cette dégringolade et les inquiétudes concernant les restitutions. D’ailleurs, observe le marchand parisien Charles-Wesley Hourdé, les transactions restent encore un peu dynamiques aux deux extrémités du marché, pour les objets en dessous de 15 000 euros et pour les rares chefs-d’œuvre qualifiés d’inestimables.

En revanche, les pièces qualifiées de moyennes, estimées entre 20 000 et 100 000 euros et abondantes sur le marché, restent bien souvent sur la touche. « Il est très difficile d’estimer les objets moyens aujourd’hui, puisque leur valeur devrait être indexée sur le prix d’une pièce comparable de gamme supérieure, en retranchant un certain pourcentage, poursuit Charles-Wesley Hourdé. Mais la valeur des œuvres de référence a tellement augmenté qu’il ne reste plus beaucoup d’acheteurs capables d’acquérir une pièce moyenne au prix fort. » Mais la véritable bonne question est celle-ci : qui peut aujourd’hui mettre sur la table des sommes pareilles pour de tels objets ? A coup sûr des spéculateurs en art officiel !

Ce creux pourrait profiter aux objets océaniens, plus abordables bien que plus rares. « Un chef-d’œuvre d’Océanie vaut le tiers du prix d’un objet africain », résume Pierre Moos, directeur du Parcours des mondes. A la galerie Meyer, les primo-acheteurs ont le choix entre des lances et pagaies décorées autour de 5 000 à 6 000 euros, ou des appui-nuque qui s’échelonnent de 1 000 à 8 000 euros.

En Afrique aussi, il existe quantité de segments encore abordables. « Il faut aller à contre-courant et chercher ce qui n’est pas à la mode « , suggère Charles-Wesley Hourdé.

On ne saurait mieux dire.

Le 22 septembre 2019.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

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