Corse : entre le chaos et l’abandon.

25 Sep

Ou retour sur un cadeau empoisonné de Louis XV à la France*

qui était, s’il vous en souvient, une partie du titre de l’article que nous avions consacré à la « psycho-pathologie » de la Corse (que nous appelions Kalliste, à la grecque), il y a bientôt sept ans. Au risque de vous surprendre…rien n’a changé dans cette île qui a si peu à voir, comme vous allez le constater, avec l’âme de la France. Sauf peut-être en pire.

L’assassinat, le 12 septembre, à Cargèse (Corse-du-Sud), d’un jeune militant nationaliste exploitant une paillote et celui, survenu cinq jours plus tard près de Bastia, d’un entrepreneur du bâtiment et des travaux publics sont, une fois de plus, les puissants révélateurs du mouvement tectonique à l’œuvre en Corse.

Sur l’île, le tourisme et la construction, les deux principaux piliers d’une économie bancale, réveillent sans cesse de vieux démons et suscitent d’insatiables appétits mafieux : multiplication des règlements de comptes, incendies criminels en série de restaurants ou d’engins de chantier, racket systémique qui n’épargne plus petits commerçants et modestes artisans… Le phénomène, certes, n’a rien de nouveau. Mais il frappe désormais par son enracinement.

Confronté à ce déchaînement de violence, l’Etat ne paraît pas seulement désarmé, il offre aussi le piteux spectacle d’institutions de plus en plus défaillantes, malgré les coups de menton ou les bombements de torse des uns et des autres (Lire « Les bonimenteurs ont trouvé leur maître » : https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2018/02/09/corse-les-bonimenteurs-ont-trouve-leur-maitre/), les procès sont aussi rares que les assassinats impunis sont nombreux, et les commodes prétextes habituellement brandis pour justifier de si maigres résultats – au premier rang desquels une prétendue « loi du silence » – ne suffisent plus à masquer les véritables raisons de l’échec : manque de moyens, enquêtes inabouties, exécrables relations entre acteurs de la sécurité et de la justice.

Tragique réalité : depuis que le Front de libération nationale corse (FLNC) a déposé les armes, en juin 2014, et que nul fracas de bombe ne vient plus troubler les apparences de l’ordre républicain, l’Etat se désintéresse de la question corse, cantonnant son action à de vagues déclarations de principe entre deux séjours éclair de ministres peu concernés par l’avenir d’une île au poids démographique et électoral négligeable. Car, nul ne devrait en douter, il n’y a dans notre beau pays que le poids électoral qui compte.

Au pouvoir depuis quatre ans, la majorité nationaliste n’est pas en reste, avec son logiciel politique vieillot et même obsolète à l’heure des identités recomposées et des profonds bouleversements civilisationnels en cours. Mal préparée à l’exercice du pouvoir territorial conquis en 2015, elle aura, depuis, consacré l’essentiel de ses efforts à l’inscription de la Corse dans une réforme constitutionnelle finalement avortée et la création à marche forcée de la collectivité de Corse, monstre institutionnel doté d’un budget de 1,3 milliard d’euros, d’un personnel pléthorique de 5 000 agents (1 pour 60 habitants !), et pâle copie des régions autonomes d’Espagne ou d’Italie qui excitent tant l’imaginaire nationaliste mais irréalisable (tant ces gens-là en sont incapables) corse.

Pendant ce temps, nombre de dossiers urgents sont restés en suspens, à commencer par celui de la gestion des déchets, qui empoisonne l’atmosphère de l’île depuis des années. Comble du paradoxe pour qui prétend à l’autonomie : la majorité nationaliste de la collectivité de Corse a dû se résoudre à juguler temporairement la crise en expédiant les déchets produits localement, par cargo, vers… le continent.

Dans ce sombre tableau, les signes de reprise donnés par l’économie corse restent bien maigres et ne peuvent susciter l’enthousiasme. Ici aussi, le « ruissellement » (cher à Emmanuel Macron) se fait attendre : un habitant sur cinq vit dans un foyer dont le revenu est inférieur au seuil de pauvreté, tandis que les écarts de revenus entre les plus aisés et les plus démunis atteignent des niveaux record.

Alors que le tissu économique local est constitué à 95 % de très petites entreprises, le consortium CM Holding, qui rassemble 140 des sociétés locales les plus florissantes, maîtrise le secteur stratégique des transports par l’intermédiaire de la compagnie de ferrys Corsica Linea, nonobstant sa présence massive dans les domaines cruciaux de la grande distribution, du BTP, de l’immobilier, de l’agroalimentaire et, pour faire bonne mesure, au capital de Corse-Matin, l’unique quotidien de l’île. De quoi faciliter la corruption…

Du naufrage en cours, la statistique tient d’ailleurs le registre implacable. Les jeunes Corses sont les moins diplômés de France, mais leur consommation d’alcool reste la plus élevée ; le taux de précarité des personnes âgées est le plus fort du pays ; les permis de construire explosent pour satisfaire la demande exponentielle de résidences secondaires (37 % du bâti local contre moins de 10 % sur le plan national), quand les habitants de l’île ne trouvent plus à se loger ; la mono-industrie touristique vide, neuf mois par an, certaines stations balnéaires, transformées en villes fantômes à la morte saison ; la spéculation s’étend dorénavant aux zones reculées de montagne, où des milliers d’hectares vierges promettent des dizaines de millions d’euros de bénéfice, grâce aux projets de luxueux complexes touristiques pour happy few en quête d’authenticité. Fermez le ban !

Ces indicateurs ne suscitent pas seulement une inquiétude désormais unanimement partagée – même si la classe politique locale, tétanisée par la peur, répugne à s’en faire l’écho. Ils nourrissent aussi l’angoisse d’un déclassement inéluctable et une profonde défiance à l’endroit d’un Etat perçu comme impuissant ou, pire, indifférent. Or, l’histoire tumultueuse de la Corse montre que l’expression de tels sentiments finit invariablement par se manifester sous sa forme la plus extrême : la violence. Mais ne la croyez pas seulement pour demain. Elle est déjà là.

Et pour tout comprendre à ce paysage culturel, voici notre conclusion dans l’article que vous trouverez en note ci-dessous : 

 » Mais, au-delà de tout cela, il faut comprendre que la société corse est une société du « mensonge sur soi » pour laquelle l’île n’a fonction que de décor, une sorte de Cineccita sans figures humaines. Les Corses ne s’aiment pas. Comment pourraient-ils aimer la France ? « 

Le 25 septembre 2019.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

* Nous ne saurions trop vous recommander de relire l’article que nous avons publié sur la Corse en octobre 2012 et intitulé « Kalliste ou le cadeau empoisonné de Louis XV« (https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/?s=cadeau+empoisonné+de+Louis+XV&submit=Recherche). Vous y trouverez matière à réflexion sur la situation d’aujourd’hui.

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