Le nouveau Bey de Tunis.

15 Oct

« Kaïs Saïed Bey » ?

L’irruption de Kaïs Saïed à la tête de la Tunisie, suite à l’élection présidentielle de dimanche 13 octobre, en a surpris plus d’un dans les chancelleries. Le nouveau président, juriste constitutionnaliste à la silhouette ascétique, taciturne et empruntée, appelle cela « une révolution légale ». Du pain béni pour les psychanalystes de tout poil.

Plus de huit ans après la chute de Zine el-Abidine Ben Ali, la Tunisie semble connaître une réplique sismique de la mythique « Révolution du jasmin« . Sa vision du monde, dans laquelle un conservatisme moral et religieux teinté de souverainisme cohabite avec un projet de démocratie directe renversant la pyramide de l’Etat, aura séduit une majorité de Tunisiens impatients de sanctionner un establishment politique ayant trahi à leurs yeux les espérances de 2011. Kaïs Saïed, c’est un peu le boomerang inattendu de la révolution.

Cet événement électoral de première importance ne manque pas d’interroger. On peut y voir une anomalie, un paradoxe même, tant le vainqueur de ce second tour de l’élection présidentielle, devançant de près de 50 points son concurrent Nabil Karoui, le magnat de la télévision, aura cassé les codes du combat électoral. Dépourvu de toute structure partisane – il refuse la logique des partis – et adepte d’une campagne a minima, allant jusqu’à récuser le financement public qui lui était dû, Kaïs Saïed aura infligé un cruel démenti aux professionnels du marketing politique s’activant autour de la « transition démocratique tunisienne ».

Hors norme, il n’est même pas un « populiste », lui qui abhorre semer les« promesses » et s’exprime dans un arabe littéraire châtié – quand ses concurrents recourent au derja (dialecte tunisien) – et sur un ton monocorde, souvent ennuyeux (pour ne pas dire assommant), en totale rupture avec les facilités théâtrales d’un tribun.

Kaïs Saïed après l’annonce des résultats le déclarant nouveau président de la République de Tunisie, à Tunis,le 13 octobre.
Kaïs Saïed après l’annonce des résultats le déclarant nouveau président de la République de Tunisie, à Tunis,le 13 octobre

Sa notoriété initiale doit certes beaucoup à la télévision, où des journalistes en quête de « bons clients » dans leur carnet d’adresse, prisaient sa disponibilité à venir décrypter en studio les enjeux de la Constitution de 2014. Mais il n’a jamais succombé à l’addiction cathodique. Discrètement, sans crier gare, hors du radar des médias qui ne l’ont pas vu venir, il aura sillonné ces dernières années les bourgs de l’arrière-pays, cette « seconde Tunisie » bien éloignée du littoral de l’élite libérale, allant à la rencontre de la jeunesse populaire au chômage dans des causeries de café. « Une campagne atypique », reconnaît-il lui-même.

Ce qui ne signifie pas qu’elle ait été totalement archaïque. Elle aura, elle aussi, été portée par l’incontournable Facebook. Ses jeunes partisans « bénévoles » et technophiles auront scandé sa parole à travers une myriade de pages et de groupes, dont le plus nombreux a compté jusqu’à 250 000 membres. Cette force de frappe dans le cyberespace, que certains de ses critiques soupçonnent d’avoir été encouragée par des soutiens extérieurs (le Turc Recep Tayyip Erdogan ou quelques militaires haut-placés d’Algérie pourraient être impliqués), aura prouvé son efficience lorsque la page de la chaîne de télévision El Hiwar a subitement perdu un million d’abonnés après une émission jugée offensante à l’égard de Kaïs Saïed.

L’horizontalité de cette mobilisation qui a échappé pour partie au candidat lui-même, là où ses concurrents structuraient à partir de leur état-major une chaîne verticale de commandement, est au cœur même du « phénomène Saïed ». Elle en reflète même le message profond. Kaïs Saïed est tout autant, sinon plus, le produit d’une demande politique qu’il n’en a été l’inspirateur.

En cela, cette élection n’a rien de l’« anomalie » qu’elle semblait être a priori. Elle consacre assez logiquement le retour de bâton après des années de compromissions, voire de renoncements, d’une élite gouvernante qui a oublié d’où elle tenait son mandat. La réputation d’intégrité et de droiture morale (rigidité ?) de Kaïs Saïed, que même ses adversaires lui reconnaissent sans mal, a beaucoup joué en sa faveur à l’heure où la montée de la corruption exaspère la population. Tout comme sa disponibilité bienveillante d’enseignant de droit constitutionnel à la faculté des sciences juridiques de Tunis lui a valu la reconnaissance de générations d’étudiants.

Au-delà, c’est surtout le fond de son projet politique qui a éveillé l’intérêt, surtout au sein d’une jeunesse en quête de nouveaux paradigmes. Si Kaïs Saïed n’a pas été un opposant déclaré à la dictature de Zine El-Abidine Ben Ali – il est resté d’une très sage prudence à l’époque –, il s’est immergé très vite dans l’effervescence révolutionnaire qui a secoué la Tunisie après le départ en exil de Ben Ali le 14 janvier 2011. « Il s’est découvert révolutionnaire une fois Ben Ali parti », grince un ancien opposant. C’est ce que, chez nous, on appelle un opportuniste.

Kaïs Saïed a notamment été très présent dans les rassemblements de la place de la Kasbah, le siège du gouvernement à Tunis, où des milliers de manifestants venus de la Tunisie intérieure s’étaient mobilisés. L’activisme de Kaïs Saïed durant ce mouvement de la Kasbah aura été un peu l’événement fondateur de son épopée politique. C’est là qu’il a forgé des amitiés militantes qui nourriront ses futurs réseaux.

Les aléas que connaîtra la « transition » tunisienne dans les années qui suivent confirmeront ses intuitions. Dans un langage volontiers prophétique, Kaïs Saïed annonce que le monde – et pas seulement la Tunisie – est entré dans « une nouvelle ère », une « nouvelle phase de l’histoire ». Mais, regrette-t-il, « nous restons esclaves de pensées classiques », telles que la société civile, les partis politiques ou la démocratie représentative, autant de concepts dont « il faut se libérer ». Dans le « nouveau système » qu’il convient d’« inventer », Kaïs Saïed privilégie l’approche par le droit – en bon juriste qu’il est. Il estime que le « peuple souverain », armé de « nouveaux instruments juridiques », peut redevenir l’« acteur » de son destin. On peut en effet rêver…

Aussi préconise-t-il de « renverser le sablier » institutionnel en ancrant la légitimité au niveau local – à travers des conseils locaux élus au scrutin uninominal – d’où émaneraient ensuite des conseils régionaux et, in fine, l’Assemblée nationale. « Il veut refonder la représentation politique en inversant la pyramide des pouvoirs », écrit l’économiste et sociologue Aziz Krichen dans le journal en ligne Nawaat. Dans cette vision, la « révocabilité » des élus par le peuple tient une place de choix.

Anarchisme ? « Jamahiriya » (Etat de masses) kadhafiste ? « Soviets » revisités ? Les analystes peinent à qualifier le nouveau produit idéologique qu’incarne Kaïs Saïed. « Il a le culte du peuple qui ne se trompe jamais », souligne le professeur de droit Slim Laghmani, un de ses collègues d’université. A tous ceux qu’inquiète la radicalité de son changement de paradigme, Kaïs Saïed rétorque qu’il entend de toute manière s’inscrire dans le strict cadre de la « légalité constitutionnelle ». « Il fait du juridisme plébéien », résume Michaël Bechir Ayari, représentant d’International crisis group (ICG) à Tunis.

Mais la « révolution » de Kaïs Saïed ne se déploie pas dans tous les domaines. Autant il innove au plan institutionnel, autant il demeure d’un conservatisme bon teint sur le terrain socio-religieux et là sans doute apparaîtront les premiers obstacle sur sa route présidentielle. Il est hostile à l’abrogation de la peine de mort – qui fait l’objet d’un moratoire depuis 1991 – au nom de « la paix sociale » à préserver. Il s’oppose à la dépénalisation de l’homosexualité au nom des « valeurs intériorisées par la majorité ». Et il prône le maintien de l’inégalité actuelle dans l’héritage – en vertu de laquelle la sœur touche la moitié de la part du frère – en invoquant « l’équité » contre l’« égalité formelle ».

Un tel credo lui a valu le soupçon chez certains libéraux tunisiens que Kaïs Saïed n’était finalement qu’un crypto-salafiste, d’autant que certains islamistes radicaux – notamment le Hizb ut-Tahrir – s’étaient glissés dans ses réseaux de partisans. Le doute n’a toutefois jamais vraiment pris corps tant Kaïs Saïed est en phase sur ces questions-là avec la majorité de la population tunisienne. 

Ses idées sur les sujets sociétaux n’inquiètent pas moins certains militants de la société civile tunisienne. « Avec lui, ce sera difficile au plan des droits et des libertés individuelles », s’alarme Rami Khouili, médecin et compagnon de route de la communauté LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels, trans) en Tunisie.

Mais, avec les partenaires occidentaux de la Tunisie, les choses ne seront pas non plus très aisées. L’ex-étudiant, qui avait consacré son mémoire de diplôme d’études approfondies (DEA) aux « relations entre la Tunisie et la Banque mondiale », ne cache pas un souverainisme sourcilleux puisé dans une sensibilité nationaliste arabe. Il faut aussi voir là la source de son agacement à l’égard des revendications sur la dépénalisation de l’homosexualité ou l’égalité successorale, des « faux problèmes » à ses yeux inspirés par des « recommandations européennes ».

Sa première visite d’Etat, a-t-il déjà annoncé, sera pour l’Algérie car « on ne peut pas changer la géographie ». Et sur l’épineuse question des relations avec Israël, il assimile toute tentative de « normaliser » ces dernières à un acte de « haute trahison ». Sionnistes de tous les pays, unissez-vous !

En choisissant Kaïs Saïed, la Tunisie se dote d’un nouveau président en phase avec l’identité arabo-musulmane du pays. C’est probablement l’image de la Tunisie sur la scène internationale qui pourrait être ainsi revue et corrigée.

Ce nouveau Bey à la sauce islamique nous laisse encore dubitatifs.*

Le 15 octobre 2019.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

* Lire :

https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2019/09/17/tunisie-cest-lhiver-arabe-qui-sannonce-avant-lautomne/

Une Réponse to “Le nouveau Bey de Tunis.”

  1. Paul-Emic octobre 15, 2019 à 8:55 #

    Il se fera bouffer par les islamistes, par ailleurs Droopy n’aime pas la France quand celle-ci est un partenaire important de l’économie tunisienne. Je souhaite bien du plaisir aux Tunisiens et leur présente toutes mes condoléances.

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