Dans quelles langues faudra-t-il le répéter pour être entendu ?

6 Nov

Il y a déjà longtemps que nous attirons l’attention sur les déceptions concernant l’engagement par trop solitaire de la France et de ses armées dans la lutte contre le terrorisme islamique en Afrique. Souvenez-vous par exemple de cet article : « L’opération militaire Barkhane ne peut plus réussir » (https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2019/05/07/mali-loperation-militaire-barkhane-ne-peut-plus-reussir/).

La situation actuelle, en particulier au Mali et au Burkina Faso, nous amène une fois de plus à affirmer qu’ il est urgent pour le gouvernement français de revoir sa stratégie au Sahel.

Ainsi, en attaquant la base militaire malienne d’Indelimane, l’organisation Etat islamique au Grand Sahara (EIGS), n’a pas seulement visé, vendredi 1er novembre, les forces armées maliennes (FAMa), mais également, par ricochet, leurs alliés français de la force « Barkhane » et de la Mission de stabilisation des Nations unies au Mali (Minusma). Ceux-ci sont placés devant les limites de leurs capacités à stabiliser le triangle du Liptako-Gourma – à cheval sur le Mali, le Niger et le Burkina Faso – contre les assauts sans cesse plus audacieux de groupes djihadistes liés à l’organisation Etat islamique (EI) ou à Al-Qaida.

Région du Liptako-Gourma

L’attaque du camp d’Indelimane a coûté la vie à 49 soldats maliens. C’est l’une des plus meurtrières subies par l’armée de Bamako ces dernières années. Selon une source sécuritaire, trois groupes composés d’une centaine d’assaillants à moto et en pick-up* ont pris d’assaut le poste des forces maliennes à l’heure du déjeuner après l’avoir pilonné au mortier. D’après le porte-parole du gouvernement, Yaya Sangaré, les soldats maliens ont été rapidement mis en déroute. « Les éléments armés se sont ensuite retirés vers le Niger », a-t-il ajouté. Samedi, l’EI a revendiqué l’attaque, dans un communiqué signé de sa « province Afrique de l’Ouest ».

L’EIGS revendique également la pose de la bombe artisanale – dans cette même zone de Ménaka – qui a tué samedi un soldat français de l’opération Barkhane, déployée au Sahel depuis 2014 et forte de 4 500 hommes (https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2019/11/03/un-de-nos-soldats-perd-une-fois-encore-la-vie-au-mali/). Le véhicule blindé léger (VBL) du brigadier Ronan Pointeau tué dans l’explosion faisait partie de l’escorte d’un convoi logistique qui achemine matériels et vivres entre la base de Gao et les points d’appui de l’armée française au nord du Mali. L’état-major français n’établit pas de lien entre cet événement tragique et celui d’Indelimane. C’est une « attaque dont ces groupes sont coutumiers dans cette zone d’action de l’EIGS », précise-t-on à Paris.

Pour l’état-major français, l’attaque d’Indelimane correspond à une « réaction face à la façon dont on agit dans cette zone ». Une semaine auparavant, des éléments de Barkhane et des forces maliennes avaient mené des opérations vers la frontière nigérienne et aux alentours d’Indelimane, dans l’objectif de « maintenir la pression sur les groupes armés présents dans la région ». Une fois Barkhane rentrée dans ses casernements, la réponse des djihadistes a été sanglante.

Ce camp d’Indelimane est l’une des trois emprises militaires maliennes installées dans le Liptako-Gourma en 2018 avec l’aide de la Minusma et de Barkhane. Il incarne la volonté de l’Etat malien, soutenu par ses alliés, de marquer de nouveau sa présence dans des endroits qu’il avait désertés. Sur le terrain, pourtant, la situation ne cesse de se dégrader. Aux assauts djihadistes s’ajoutent les violences intercommunautaires que les ressorts traditionnels de médiation par l’entremise des responsables villageois ou religieux ne parviennent plus à amortir.

L’intervention française de 2013 avait créé l’impression d’une victoire sur les djihadistes, qui avaient alors commis l’erreur stratégique de privilégier une lutte frontale contre des armées constituées. La force de frappe française les avait lourdement désorganisés. Nombre de leurs leaders avaient ensuite été éliminés. Mais les groupes, à fort ancrage local, voire ethnique, se reconstituent et ne cessent depuis de gagner du terrain jusqu’à menacer lourdement l’équilibre fragile du Burkina Faso voisin.

L’opération antiterroriste au Sahel, Barkhane, qui a pris la suite de Serval dans toute la région, a certes poursuivi son entreprise de harcèlement, d’éliminations ciblées et d’opérations pour couper les circuits d’approvisionnement et de trafics des groupes. Dans un des rares bilans opérationnels fournis par le ministère des armées, on apprenait, en février, que 600 djihadistes ont été éliminés, et que deux tonnes d’armes et de munitions sont saisies chaque trimestre depuis le lancement de l’opération.

Parallèlement, l’Union européenne, la Minusma et d’autres partenaires se sont attelés à la formation, la restructuration et au rééquipement des forces armées maliennes. La France a récemment inséré des officiers dans l’état-major malien pour la planification et la conduite des opérations. Paris ne note pas de porosité entre le djihadisme mâtiné de banditisme du Sahel et les mouvements liés à l’EI au Moyen-Orient, et considère que les opérations menées au sud de la Libye ont limité les trafics qui contaminaient le nord malien. Mais la prudence est de mise.

« L’objectif de Barkhane, peut-on lire sur le site du ministère des armées, est l’appropriation par les pays partenaires du G5-Sahel de la lutte contre les groupes armés terroristes. » On est encore très loin du compte, notamment sur l’axe central Mali-Niger-Burkina Faso, devenu en quelques années la principale zone d’insécurité au Sahel. Car les groupes djihadistes ont relevé leur niveau de dangerosité. « On voit des attaques qui ont progressé en organisation et en coordination », reconnaît-on à Paris.

Un mois avant Indélimane, l’armée malienne avait en effet essuyé deux sérieux revers qui posent la question de son aptitude au combat. Selon un mode opératoire similaire, les djihadistes avaient tué au moins 40 soldats dans les bases de Mondoro et Boulkessi, proches de la frontière du Burkina Faso. Les victimes appartenaient aux contingents maliens intégrés à la force conjointe du G5-Sahel (Mauritanie, Mali, Niger, Burkina Faso, Tchad). « Les corps des soldats morts portaient souvent des traces de balles dans le dos, laissant penser qu’ils ont été tués en s’enfuyant », nous confiait récemment un expert militaire !

Le chef d’état-major des armées, le général François Lecointre, avait indiqué récemment au Monde être « raisonnablement pessimiste ». Lors d’une audition à l’Assemblée nationale, en juin, il avait reconnu que « la sécurisation de la boucle du Niger prendra plusieurs années. Elle sera évidemment étroitement liée à la montée en puissance des forces partenaires et aux acteurs de la stabilisation ». A ce jour, ni la force conjointe du G5-Sahel ni l’armée malienne (tout comme les Burkinabés) ne sont en mesure de remplacer Barkhane, qui cherche à alléger son empreinte. A l’inverse, Bamako semble se reposer sur la présence française. Or, les 4 500 hommes de la force française, couvrant un territoire grand comme l’Europe, ne peuvent, seuls, contenir l’avancée djihadiste, et Paris n’envisage pas d’envoyer de renforts.

Le projet de Florence Parly d’un groupe fédérant des forces spéciales européennes, qui enverrait des unités directement au sein des compagnies de combat maliennes, à l’image de ce qui a été fait en Afghanistan, se heurte pour le moment à la réticence des autorités maliennes. Celles-ci redoutent le coût politique à payer d’une présence étrangère encore plus voyante. Car Bamako n’échappe pas à la montée progressive d’un sentiment antifrançais. En mars 2019, au lendemain de l’attaque du village d’Ogossagou (157 morts), plusieurs dizaines de milliers de personnes avaient manifesté dans la capitale à l’appel de l’ancien président du Haut Conseil islamique du Mali, Mahmoud Dicko, une personnalité de premier plan. Elles dénonçaient surtout l’impéritie du gouvernement malien, mais demandaient aussi le départ des soldats français et de la Minusma.

Le 12 octobre, c’était au tour de l’Association des jeunes musulmanes du Mali et du Groupe des patriotes du Mali (GPM) de « réclamer l’intervention de la Russie afin d’aider l’armée malienne à recouvrer l’intégrité du territoire ». « Il y a un manque de communication de la part de Barkhane et du gouvernement », regrette Clément Dembélé, président de la Plate-forme contre la corruption et le chômage, qui regroupe une centaine d’associations, dont le GPM. « Les Français sont ici pour sécuriser la zone, mais nos soldats continuent de mourir. Alors les Maliens ne comprennent pas, et cela réveille, chez certains, de vieux démons de la période coloniale. » Ce qu’ils ne comprennent pas est pourtant facile à comprendre : LE MALI N’EXISTE PAS ! (https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2019/06/11/il-faut-helas-le-repeter-une-fois-de-plus-le-mali-nexiste-pas/).

Mais ce n’est pas mieux au Burkina Faso : les attaques terroristes y ont tué plus de 600 personnes depuis 2015 et provoqué le déplacement forcé d’un demi-million de civils.

A la demande des autorités burkinabées, « Barkhane » a dû intervenir à deux reprises en septembre au nord du pays pour suppléer des forces de sécurité locales sous-équipées, mal formées, démoralisées et désorganisées. « Environ 80 soldats français » et deux hélicoptères britanniques ont ainsi été envoyés du 13 au 16 pour sécuriser la ville de Djibo, qui menaçait de subir « une attaque d’envergure ». Selon un haut gradé de la police, cette montée en puissance de la force française au Burkina Faso est un « mal nécessaire ». « On aimerait s’en passer, mais on n’y arrivera pas tout seul, on a besoin d’aide c’est clair, même si la hiérarchie ne veut pas l’assumer officiellement », ajoute-t-il.

Pourtant, l’opinion publique vient rappeler régulièrement aux autorités que les interventions françaises ne sont pas nécessairement les bienvenues. « Armée française, hors du Burkina et d’Afrique ! » Le slogan a le mérite d’être clair. Le 12 octobre, plusieurs centaines de manifestants s’étaient rassemblées devant la Bourse du travail de Ouagadougou pour dénoncer le « terrorisme et la présence de bases militaires étrangères » sur le continent. Menace djihadiste, trafic d’armes, pauvreté, « pillage » des ressources naturelles… La faute à « la Françafrique ! », clamaient les manifestants qui soupçonnent la France de vouloir établir « une nouvelle base militaire à Djibo ».

Paris et Ouagadougou ont démenti cette rumeur tenace. « On a reçu beaucoup d’appels et de questions à ce sujet, certains de nos auditeurs restent convaincus qu’une base française est en construction, rapporte Hyacinthe Sanou, le directeur des rédactions de la Radio Omega, la France déchaîne toujours autant les passions, on la soupçonne de tout et son contraire, c’est le syndrome de l’ancienne puissance coloniale. » Tantôt admirée, tantôt détestée, elle ne cesse d’alimenter les fantasmes. « Il y a une posture paradoxale, analyse Cyriaque Paré, journaliste et docteur en sciences de l’information et de la communication, certains Burkinabés aiment critiquer la présence française tout en exigeant plus de ses forces militaires. »

Les contempteurs du « néocolonialisme français » se nourrissent aux sources révolutionnaires et anti-impérialistes de l’ancien président Thomas Sankara, assassiné le 15 octobre 1987. Mais, avant lui, le père de l’indépendance burkinabée, Maurice Yaméogo, avait refusé de signer un « accord de défense » avec la France en 1961, entraînant le démantèlement de la base militaire française de Bobo-Dioulasso, à l’ouest du pays, l’une des plus importantes de la région à l’époque. Le résultat n’a pas tardé : catastrophique pour la défense du pays.

Souci d’indépendance, héritage sankariste remis au goût du jour depuis la chute de Blaise Compaoré à la suite d’une insurrection population en 2014, le gouvernement actuel a toujours été réticent à demander de l’aide à la France. « Il est tiraillé entre la mémoire et les idées de Sankara, dont il se réclame, et la réalité du terrain et de son armée qui manque de moyens. Il se voit obligé de faire de la realpolitik », observe un politologue et ancien diplomate burkinabé.

En décembre 2018, la France et le Burkina Faso ont signé un « accord intergouvernemental de défense » pour renforcer la coopération militaire entre les deux pays. A la demande de Ouagadougou, « Barkhane » opère depuis le Niger et le Mali voisins, au « coup par coup », souvent dans l’urgence. « Les autorités burkinabées sont acculées, sans capacité de réaction et nous appellent à l’aide tout en nous demandant de rester discrets », confie une source sécuritaire à Paris. Pourtant, la situation ne cesse de s’aggraver.

C’est ainsi qu’au Sahel, égrener les dramatiques événements qui s’enchaînent et, parallèlement, constater le degré d’impuissance d’une communauté internationale pourtant massivement présente, est devenu, hélas, d’une désespérante banalité, tant ces malheurs sont aujourd’hui la triste réalité du quotidien sahélien.

Le constat est, il est vrai, sans appel. Sur le plan sécuritaire, la montée en force des djihadistes est une réalité qu’on ne peut plus nier. Aujourd’hui, ce sont eux qui, sur le terrain, ont l’initiative du moment, du lieu et de la forme des affrontements. Les forces nationales et internationales qui les combattent, pourtant en nombre, sont cantonnées dans une posture de réaction. Les communiqués officiels masquent mal la réalité d’une situation de terrain qui n’est plus maîtrisée. Or, perdre l’initiative est la pire chose qui soit pour une armée ;

c’est le début du doute, qui s’insinue sournoisement dans les têtes.

Mais le pire est peut-être ailleurs. Le ras-le-bol des populations crève les yeux face au vide des Etats et à l’inefficacité de « l’action » internationale. Progressivement, l’incompréhension entre populations et dirigeants s’est installée. La décrédibilisation de la classe politique, jugée globalement irresponsable et corrompue, atteint des sommets. Conséquence : face à l’incurie d’un système sécuritaire censé les protéger, les communautés villageoises n’ont d’autres choix que de confier leur sort à des milices recrutées en leur sein, incontrôlées, surajoutant un problème à une situation déjà très compliquée.

Sur le sujet du Sahel, la France a de quoi s’inquiéter. Aujourd’hui, chaque événement dramatique est l’occasion de conspuer « Barkhane », qu’elle soit liée ou non à l’affaire en cours. La force est taxée d’inefficacité, d’inutilité, voire, parfois, de complicité avec certains mouvements rebelles. A ce train, notre contingent ne sera-t-il pas obligé de quitter le théâtre un jour prochain sous une pression populaire, et non pas sécuritaire, simplement parce que l’idée même de sa présence au Sahel sera devenue insupportable ?

Soyons clairs, cela ne tient pas à l’incapacité des militaires français. Au contraire, tous les experts saluent leur performance quotidienne, opérationnelle et logistique, sur un théâtre notablement vaste et compliqué. Peu d’armées au monde peuvent en faire autant. Peut-être, ici ou là, des contacts locaux, justifiables sur le plan tactique, ont pu parfois troubler l’image de « Barkhane », mais voyons là surtout l’œuvre d’une instrumentalisation médiatique mal intentionnée. Là n’est pas le fond du problème. C’est plutôt du côté des stratèges que la machine paraît grippée. Mais où va-t-on au Sahel ? La question tourne en boucle dans les cabinets parisiens. Sur le sujet, autorités décisionnelles comme experts en charge des propositions stratégiques sont muets, comme tétanisés. Pourquoi ? Simplement parce qu’ils n’en savent rien ! Hélas, nos soldats continuent de mourir. Sans doute, et comme trop souvent, pour rien et sans espoir de sauver quoi que ce soit.

Au total, nous n’avons plus le choix aujourd’hui pour sortir du piège sahélien. Repensons notre présence, l’image qu’elle projette, comprenons la perception que peut en avoir l’homme du Sahel et tirons-en les conclusions. Sans déserter, acceptons de laisser la première place aux acteurs locaux et soutenons-les dans une posture d’accompagnement mais encore faudrait-il ne pas être seuls dans cette démarche. Interrogeons-nous donc ici sur la participation et l’engagement de nos soi-disant alliés européens face au déferlement de hordes africaines qui ne manquera pas de résulter de cette tragédie et alors que la situation migratoire est déjà catastrophique.

Devrons-nous quitter le théâtre précipitamment et dans la honte, sous la pression populaire ? Ou faut-il monter en game sur le terrain militaire ? Et à quelles conditions ? Cela passe par une complète remise en question de la stratégie européenne (si tenté qu’il y en ait une)…en profondeur et dans la durée.

Ne perdons pas de temps, c’est urgent car des centaines de millions de migrants seront rapidement à nos portes.

Le 6 novembre 2019.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

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