Billet d’humeur du sieur Du Plessis : Il y a Soixante ans…

25 Nov

Disparaissait, dans la fleur de l’âge, le grand, l’immense Gérard Philippe. 

Dans Le Cid, de Pierre Corneille

Cet acteur de théâtre et de cinéma qui émerveilla notre enfance puis notre adolescence, avant de disparaître bien trop tôt, en 1959, à l’âge de 36 ans, emporté par un cancer foudroyant. La liste de ses succès sur les planches comme devant les caméras n’en finit pas alors que quasiment aucun ne semble aujourd’hui avoir vieilli.

Nous ne partagions pas ses errements politiques mais il essayait de convaincre avec tant de panache qu’il lui fut beaucoup pardonné ! Nul doute que s’il avait vécu plus longtemps il n’aurait pas manqué de comprendre pourquoi et combien il se trompait…

Aujourd’hui 25 novembre, cela fait soixante ans qu’il disparaissait. En pleine célébrité. En pleine jeunesse. Laissant la France endeuillée et stupéfaite. L’acteur incarnait en effet l’espoir, l’appétit, l’intelligence d’une foisonnante décennie d’après-guerre. Il avait déjà joué dans plus de trente films, de La Beauté du diable (1950) à Fanfan la Tulipe (1952) ou au Rouge et le Noir (1954). Et, surtout, au TNP, avec Jean Vilar, il avait été le Rodrigue du Cid, le Frédéric du Prince de Hombourg. Après des tournées à l’étranger, au Canada, aux Etats-Unis, il était devenu une vedette internationale. Il avait été fauché d’un coup. « Nous ferons en sorte que ta courte gloire soit assez puissante pour être longue », avait dit Cocteau en apprenant son décès. Notre époque, pourtant si friande de commémorations, ne semble pourtant pas avoir retenu cet anniversaire. Heureusement, il y a les livres.

Et paraît justement celui de Jérôme Garcin, un très intime journal de la maladie et de la mort de Gérard Philipe. De ses moments extrêmes, de son temps compté. Une chronique sobre et émouvante qui va d’août à novembre 1959. Cet été-là, il est en famille à Ramatuelle (Var) avec Anne, son épouse, et leurs deux enfants, Anne-Marie, 4 ans et demi, et Olivier, 3 ans. Il revient du tournage, au Mexique, du film de Buñuel La fièvre monte à El Pao. Et il est incroyablement fatigué.

Lui que l’incessant travail, l’effervescence de son métier, les rôles, les voyages, les engagements militants auraient plutôt tendance à doper, voilà que depuis quelques semaines un rien l’épuise. Il se traîne. Il dort mal. Sans parler de ces douleurs, de ce poids dans le ventre, de ces démangeaisons, de ces nausées. Il s’inquiète. Anne aussi. Tous deux cherchent à s’apaiser l’un l’autre. Ce n’est rien. Ça ira mieux. Une indéfinissable inquiétude commence cependant à s’installer.

Le Dernier Hiver du Cid est un récit où les saisons se mêlent pour se confondre en une seule, ultime. Et s’engourdir dans le froid. On pense au poème d’Apollinaire :

« Automne malade et adoré

Tu mourras quand l’ouragan soufflera dans les roseraies

Quand il aura neigé

Dans les vergers. »

Terrible mois de novembre. Le 5, Gérard Philipe, rentré à Paris depuis peu, est admis à la clinique Violet dans le 15e arrondissement. Le professeur François de Gaudart d’Allaines l’opère. Il s’est voulu rassurant : il s’agit probablement juste d’un abcès amibien au foie. Au fond, il n’en est pas bien sûr.

L’intervention va hélas révéler un cancer hépatique très étendu. Le patient est perdu. Il s’agit, au mieux, de quelques mois de sursis. Ce sera deux semaines. Anne va accuser le coup de cette sentence. A quatre amis venus l’accompagner à la clinique, elle dira : “Il est fichu. Mais je veux qu’il l’ignore. Vous m’y aiderez, n’est-ce pas ?” Elle pleure, enfin.

Magnifique texte, en pudeur, en enveloppements doux, qui, dans la relation de cette tragédie de silences et de sourires, d’efforts et d’amour, retisse toute une vie aux instants mêmes où elle se défait. Il fait écho à celui, si tendre, qu’écrivit sur son mari Anne Philipe en 1963 (Le Temps d’un soupir, Julliard).

On sait la proximité de Jérôme Garcin à ce destin : en 1979, il a épousé Anne-Marie, « l’infante du Cid », l’orpheline, qui, bien sûr, est la dédicataire de ce Dernier Hiver…

À ne pas oublier. 

Le 25 novembre 2019.

Du Plessis

2 Réponses to “Billet d’humeur du sieur Du Plessis : Il y a Soixante ans…”

  1. Agnès Lacour à 3:34 #

    Dieu que je l’ai admiré particulièrement dans son rôle très difficile des Orgueilleux mais aussi dans tant d’autres films jusqu’au jour où j ai appris qu’il était communiste …….

    • Ce que vous dites est vrai mais son communisme tenait davantage à son caractère particulièrement romantique…D’autant qu’il ne fut pas le seul intellectuel de cette génération à penser (stupidement) ainsi. A part Raymond Aron…et nous bien sûr !

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