Brexit : même les Ecossais perdent leurs certitudes.

27 Nov

Pas plus tard qu’hier, nous montrions combien, contrairement à toute attente à Bruxelles, la stratégie du Premier ministre britannique, Boris Johnson, s’avérait  efficace dans la préparation des prochaines élections législatives comme de la prochaine sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne (https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2019/11/26/royaume-uni-boris-johnson-se-fait-de-plus-en-plus-convaincant/).

Pour ceux qui en douteraient encore, il suffit d’observer ce qui se déroule aujourd’hui en Ecosse, jusque-là principal territoire hostile au gouvernement tory et à sa volonté de quitter l’UE.

Fergus Mutch, le candidat local du Scottish National Party (SNP) assiste en kilt à une réunion du SNP à Aberdeen, dans un hôtel près du port. Il y est venu jouer de la cornemuse pour soutenir deux autres candidats, Kirsty Blackman et Stephen Flynn. La première se bat pour conserver son siège à Aberdeen Nord et le second tente de reprendre aux conservateurs celui d’Aberdeen Sud. Dans la capitale britannique de l’énergie, poumon économique de l’Ecosse depuis la découverte de pétrole en mer du Nord dans les années 1970, le vote SNP n’a pourtant rien d’évident. La chute des cours du pétrole…a calmé les ardeurs indépendantistes.

Pro-européen, le SNP tient l’exécutif écossais depuis 2007 ; sa chef de file, Nicola Sturgeon, est première ministre écossaise depuis cinq ans. Dans la foulée du référendum sur l’indépendance (perdu, avec 55,3 % pour le « non »), le parti a fait un raz-de-marée aux élections générales de 2015, mais a reculé en 2017, avec 35 députés à Westminster sur 59 élus écossais. Aujourd’hui, il joue gros : il doit regagner le terrain perdu pour faire avancer la cause indépendantiste et éviter le Brexit (effectif début 2020 si Boris Johnson gagne son pari d’une majorité absolue).

Sur le petit marché de Banchory, mères de famille en bottes Barbour, grands-mères en veste de tweed, on croise plus de bénévoles distribuant des prospectus pour le marché de Noël que de tracts politiques. « Le SNP ? On ne vote pas pour eux », glisse Graeme Myron, qui vend des gaufres dans sa petite roulotte. L’indépendance de l’Ecosse ? « C’est bien beau, mais pour faire quoi ensuite ? »

La circonscription de Banchory, West Aberdeenshire et Kincardine a voté « remain » (rester), à 61,48 %, en 2016, mais contre l’indépendance, à 60,3 %, en 2014. « C’est une terre traditionnellement conservatrice », nous glisse Fergus, fine barbe et veste de velours. Le château royal de Balmoral est à une trentaine de miles. Le SNP a accusé près de 8 000 voix de retard par rapport aux tories en 2017.

Il faut dire que la revendication portée par la formation écossaise d’un deuxième vote sur l’indépendance dès 2020 complique le choix. Que faut-il voter pour stopper le Brexit : SNP ou Labour ? Si on n’est pas indépendantiste, parie-t-on cette fois pour le SNP juste pour bloquer le Brexit à Westminster ? Que voter si on est pro-Brexit et pro-indépendance, les conservateurs ayant exclu d’accorder un deuxième référendum aux Ecossais ? La quadrature du cercle.

Ewan et sa femme, Adèle, font partie des rares qui ne doutent pas : ils ont voté « remain » en 2016, ils voteront pour le SNP en décembre. Dans cette commune rurale, « les agriculteurs commencent à réfléchir à ce que cela signifie de quitter l’UE et ils sont très inquiets », prétend Adèle. Ewan a perdu son emploi chez Total il y a quelques années, avant de retrouver un poste dans une entreprise plus petite. « J’ai toujours été pro-indépendance. Avant, je votais Labour, mais je ne me reconnais plus dans le parti dirigé par Jeremy Corbyn. »

Comme Ewan, nombre de sympathisants SNP sont des transfuges du Labour. « L’Ecosse a longtemps été une terre Labour. Mais le parti l’a négligée et le SNP, du temps d’Alex Salmond [l’ex-chef du SNP], a remplacé ce vide par un discours très social et mobilisateur, sur la volonté de se faire entendre à Westminster », explique Lynn Bennie, professeure de politique à l’université d’Aberdeen.

Après le marché, Fergus et une demi-douzaine de bénévoles, gilets jaunes barrés d’un gros SNP noir, partent pour une séance de porte-à-porte, dans un vaste lotissement, des maisons individuelles en lisière de forêt habitées par des familles travaillant pour l’industrie pétrolière. Ils distribuent des questionnaires, insistent sur la nécessité d’éviter le Brexit. Ils croisent quelques sympathisants, quelques unionistes, et une grosse part d’indécis.

Eileen Durno ne se démonte pas. Elle est conseillère municipale SNP de Banchory : « Les gens ont voté “non” à l’indépendance en 2014, parce qu’ils voulaient que rien ne change. Mais, avec le Brexit, tout va changer ! Du coup, j’ai l’impression qu’ils pourraient bouger », se met-elle à rêver.

Quand l’obtiendrez-vous, cette indépendance ? « L’an prochain », lance un militant en rigolant. « En vrai, vous voulez dire ? Cela prendra du temps », dit un autre. « Le 12 décembre, c’est notre dernière chance, estime pourtant Grant Duguid, un militant. Si les conservateurs gagnent, on aura le Brexit : on fera comment pour décrocher notre deuxième référendum à Westminster ? »

A Aberdeen, le SNP semble en meilleure posture face aux conservateurs. Le concurrent tory de Stephen Flynn a été nommé en catastrophe après le désistement du député sortant, soupçonné d’agressions sexuelles. Ce Ryan Houghton, candidat tory pour Aberdeen Nord, est un jeune homme, 28 ans, dont sept dans la Royal Air Force, au profil prometteur. Il est brexiter, mais affirme : « Garder le Royaume-Uni entier est plus important pour moi que le Brexit. Le lendemain du vote, Nicola Sturgeon appelait déjà à un autre référendum sur l’indépendance, alors que celui de 2014 était censé être celui d’une génération. » Le jeune homme assure aussi que son parti est « le seul à respecter les résultats des référendums ».

A Aberdeen Sud, c’est un candidat sans perspective évidente de victoire qui porte les couleurs du Parti libéral démocrate qui prône l’abandon du Brexit. Il renvoie dos à dos les discours du SNP et des conservateurs. « Les conservateurs nous parlent de frontière dans la mer d’Irlande ; le SNP parle d’une frontière avec l’Angleterre, alors qu’on ne veut pas de frontières du tout ! Moi, je pourrais récupérer un passeport irlandais grâce à mon grand-père. Mais cela ne marchera pas pour ma fille, explique-t-il, montrant au mur un portrait de sa fille en uniforme scolaire. Elle risque d’être coincée avec un passeport britannique, voire écossais. 

Au nord de la ville, la pêche prend le pas sur l’exploitation pétrolière. Là encore, sur le terrain, la situation n’est pas monochrome, et les électeurs expriment surtout une perte totale de confiance dans les politiques. Ce qui n’était pas le cas en 2014. La plupart des pêcheurs ont voté pour le Brexit en 2016. A Peterhead, un des plus importants ports du Royaume-Uni, beaucoup sont partis en mer mais continuent de penser : « qu’ils vont récupérer des zones de pêche des Européens. »

A la sortie de la ville, la cogérante de la banque alimentaire parle de l’augmentation de la pauvreté, de ces presque 1 300 « colis » préparés depuis le début de l’année pour les gens du coin. Elle a voté pour le Brexit en 2016, elle a travaillé dans le secteur de la pêche, elle déplore son déclin. Elle votait SNP, mais hésite depuis qu’ils sont contre le Brexit.

Cap encore plus au nord, jusqu’au port de Macduff, dans la circonscription de Banff et Buchan, celle dont Alex Salmond fut longtemps l’élu. Elle a été perdue par le SNP en 2017, « à cause des fortes communautés de pêcheurs pro-Brexit », explique Ross Cassie, militant local, conseiller SNP du comté d’Aberdeen. Il porte un pin’s SNP, un autre pro-Catalogne ! « Notre premier message aux gens, c’est : Faites entendre votre voix ! » Il blâme aussi systématiquement Westminster, bien que le Parlement écossais dispose de prérogatives considérables (il a en charge les écoles, l’hôpital ou l’aide sociale). « Tout le talent de Nicola Sturgeon est de continuer à positionner son parti comme antisystème, alors qu’il est totalement dans le système au Parlement d’Edimbourg »,note Lynn Bennie.

Il n’y a pas que chez nous que les imposteurs essaient d’avoir le dessus sur le bon sens…

Le 27 novembre 2019.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

* Relire en particulier « Référendum en Ecosse ? Une supercherie  » : https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2014/09/15/bulletin-climatique-quotidien-15-septembre-2014-de-la-republique-francaise/ , « Les pseudo-démocrates dévoient la démocratie » : https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2015/09/26/bulletin-climatique-du-week-end-2627-septembre-2015-de-la-republique-francaise/ mais aussi « L’UE veut la mort des pêcheurs écossais » : https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2016/06/16/bulletin-climatique-quotidien-16-juin-2016-de-la-republique-francaise/

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